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Entre deux eaux

Il y avait les collabos, les résistants de la première heure et les autres. Un portrait nuancé du marécage où évoluaient artistes et intellectuels pendant l’Occupation.

Deux ans après le livre de Frederic Spotts sur le même sujet (Books, n° 1, décembre 2008), voici celui d’un autre Américain vivant en France. Ancien correspondant à Paris pour le service culture du New York Times, Alan Riding brosse un tableau moins manichéen de l’attitude des artistes et intellectuels français sous l’Occupation, estime l’historien Modris Eksteins dans le Wall Street Journal. Dans ce qui était alors la capitale des arts et de la vie des idées, une attitude ambiguë n’était que « trop humaine ». La galerie de portraits dessinés par Riding illustre toute la gamme des comportements possibles. « Mon cœur est français, mais mon cul est international », aurait dit Arletty, qui avait eu une liaison avec un officier allemand. Selon l’auteur, le « Non, je ne regrette rien » d’Édith Piaf se réfère, selon l’auteur, à sa position affichée dès 1940 (« Mon vrai boulot, c’est de chanter ; de chanter quoi qu’il arrive »), mais aussi à ses deux tournées dans un camp de prisonniers de guerre français près de Berlin. Elle leur a remonté le moral, et peut-être plus, car Riding (suivi par The Economist) accorde crédit à l’histoire selon laquelle les photos prises de Piaf avec certains prisonniers auraient permis de leur confectionner des faux papiers.

L’auteur rappelle, après bien d’autres, que Sartre a beaucoup embelli après guerre son attitude réelle, protégeant du même coup le comportement de Simone de Beauvoir. Il est l’un des rares à faire observer que Camus, souvent présenté comme un résistant de la première heure, noua son amitié avec Sartre en 1943 (lors de la générale des Mouches), un an après la parution de L’Etranger chez Gallimard, un éditeur compromis. Riding « montre très bien les complexités » de la situation, écrit Modris Eksteins. Drieu la Rochelle et André Malraux restaient amis. L’ambiguïté venait aussi de l’attitude de l’occupant. De nombreux responsables nazis étaient des admirateurs de la vie culturelle parisienne. L’ambassadeur Otto Abetz intervint plusieurs fois pour protéger des artistes. « Plus de pièces et de films furent produits pendant ces quatre années que dans aucune autre période antérieure de même durée. Les Allemands étaient ravis. Une activité aussi frénétique était exactement ce qu’ils souhaitaient, et leur férule fut sans doute moins rigoureuse en France que dans aucun autre territoire occupé. »

Riding s’attarde sur l’exemple de Florence Gould, mariée à un milliardaire américain, qui tint salon à Paris pendant toute l’Occupation, distribuant Dom Pérignon et petits-fours aux officiers nazis en compagnie d’écrivains comme Colette ou Cocteau. Il la crédite d’un charme exceptionnel. Il cite Anthony Eden, alors ministre britannique des Affaires étrangères : « Si vous n’avez pas connu les horreurs de l’occupation par une puissance étrangère, vous n’avez pas le droit de juger. »

Modris Eksteins regrette néanmoins que l’auteur n’ait pas pris plus de profondeur de champ. À ses yeux, on ne peut vraiment comprendre ce qui se passait dans la tête des artistes et écrivains de l’époque si on ne revient pas sur l’histoire du modernisme, avec le formidable mouvement de remise en cause des valeurs qui irrigua les esprits depuis Nietzsche jusqu’à Picasso, en passant par Breton. « Le but même du modernisme artistique et littéraire depuis la fin du XIXe siècle avait été d’abattre les frontières, les définitions, les règles et les catégories. L’avant-garde était en guerre avec le statu quo avant que les militaires se mettent de la partie, dans la Première puis la Seconde Guerre mondiale. »

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Et le spectacle continua, Knopf

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