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Et si les juifs avaient inventé la modernité ?

Nous sommes tous des marranes ! C’est du moins la thèse d’un philosophe israélien, qui voit en ces juifs convertis au catholicisme dans l’Espagne médiévale les véritables ancêtres de l’individu contemporain : laïcs, matérialistes, tolérants… Parce qu’ils naviguaient entre deux identités, ils cultivaient déjà cette distance critique qui serait au cœur de la modernité. Mais que vaut la démonstration ?

En 1391, peu avant la semaine sainte, une foule de chrétiens armés se rassembla devant le quartier juif de Séville. Ils furent dispersés par des gardes et par des représentants du gouvernement, mais, encouragés par un archidiacre local, Ferrán Martínez, ils se rassemblèrent à nouveau le 6 juin. Cette fois, la Judería fut détruite et la plupart de ses habitants tués ou contraints de se convertir au christianisme. À la fin août, plus de soixante-dix villes et villages de la péninsule Ibérique avaient connu des attaques similaires. Un survivant décrit les événements dans les marges d’un rouleau de la Torah qu’il a sauvé des ruines de la synagogue de son père : « Gémis, sainte et glorieuse Torah, revêts un habit noir, car les exégètes de tes paroles limpides ont péri dans les flammes. Pendant trois mois, la conflagration s’est propagée parmi les saintes assemblées des exilés d’Israël au pays séfarade (1). […] L’épée, le massacre, la destruction, les conversions forcées, la captivité et la spoliation étaient à l’ordre du jour. Beaucoup furent vendus comme esclaves aux Ismaélites ; ne pouvant résister aux barbares qui leur imposaient leur volonté, 140 000 des nôtres s’abandonnèrent à l’impureté. » Peu de chercheurs contemporains pensent que les convertis furent alors si nombreux. Mais, quel que fût le chiffre exact, il augmenta vite. On appela ces nouveaux catholiques et leurs descendants les marranos. Bien que les origines du mot soient obscures, le sens en est clair. C’était une insulte – « sale porc juif » – employée par les chrétiens de ce que nous appelons aujourd’hui l’Espagne envers d’autres chrétiens, soupçonnés d’être des convertis ou leurs descendants. Le terme n’apparaît que plusieurs décennies après 1391, mais dans L’Aventure marrane, le philosophe israélien Yirmiyahu Yovel l’emploie pour désigner un certain type de « subjectivité », apparu selon lui avec les premières conversions. Aux yeux de l’auteur, ces individus étaient incapables de pleinement embrasser une religion. Ceux qui voulaient être chrétiens ne pouvaient prétendre à une « intégration naturelle dans le catholicisme », puisque leur foi avait été un « acte de volonté, laquelle, souvent dissociée de la vie réelle de la personne, s’affirme néanmoins comme un principe supérieur. […] Leur “détermination” extérieure était en réalité une forme de dualité (laquelle implique bien souvent un aveuglement à soi-même) ». Quant à ceux qui aspiraient au judaïsme, ils ne pouvaient y revenir ouvertement sans risquer la mort ou l’exil. Moyennant quoi tous ces convertis et leurs descendants – des plus fervents crypto-juifs, qui continuaient en secret à manger kasher et à faire circoncire leurs fils, jusqu’aux nouveaux chrétiens les plus zélés, qui applaudissaient l’Inquisition – développèrent une double personnalité, même s’ils semblaient se conformer extérieurement aux exigences des autorités religieuses. Cette subjectivité marrane, incapable de se soumettre à la moindre religion, tradition ou loi sans quelque distance critique, « préfigure » la modernité, à en croire Yovel. Cette double identité a même joué un rôle important dans sa « genèse » : ce fut « un aiguillon, une incitation » qui projeta l’Europe vers son avenir. Yovel est célèbre pour son travail sur Spinoza, le plus connu de ces marranes « qui favorisèrent le développement de la modernité ». Mais son livre suggère que tous « les créateurs de la modernité », y compris ceux – l’écrasante majorité – qui n’étaient pas des juifs convertis, « ont souvent été obligés d’agir comme des quasi-marranes ». Pour Yovel, nous sommes tous marranes : « Le marranisme, à l’entendre plus métaphoriquement ou par analogie, existe aujourd’hui partout dans le monde, j’entends partout où s’effondrent les vieilles identités compactes. Cela peut tenir à l’immigration, à l’urbanisation, à la globalisation ou à quelque autre phénomène avec un nom en “-ation”. » C’est une théorie ambitieuse, qui propose une version alternative de ce que le philosophe canadien Charles Taylor appelle les « sources du moi (2) » [lire notre entretien avec Charles Taylor, Books, n° 17, novembre 2010]. Yovel part d’une analyse philosophique de la modernité : « Pour Hegel […], l’essentiel de l’époque moderne est l’émergence du principe de la subjectivité (l’esprit subjectif qui se découvre et s’affirme comme source de la valeur […], au lieu de dépendre d’une tradition non réflexive […], ou de la révélation extérieure de Dieu). Et Hegel vit la préfiguration de ce changement dans la religion – spécifiquement dans la Réforme luthérienne […]. Je pense, pour ma part, qu’on peut en identifier une source antérieure et plus spécifique chez les marranes […]. Hegel comprit toutefois le sujet moderne non seulement comme déchiré et fracturé, mais aussi comme potentiellement harmonieux, capable de se réconcilier avec lui-même et de parvenir à une identité unifiée et supérieure ; au contraire, le sujet marrane émergea d’emblée avec une identité scindée, qu’il était incapable de restaurer entièrement. Ainsi se constitua le moi moderne insatisfait, clivé mais créateur, plus proche de l’instabilité qui caractérise notre expérience récente que des espoirs (et des illusions) de réconciliation qu’entretenait Hegel pour la modernité. »   « Foutez-moi cette sainte dehors ! » Autrement dit, le philosophe allemand avait raison sur le « principe de la subjectivité », mais il avait tort sur son histoire et son avenir. Les origines de notre modernité résident dans les événements de 1391 et non dans la Réforme, comme le prétend notamment Max Weber dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Bien que son propos soit d’ampleur, la méthode de Yovel est très simple. Il commence par chercher la présence des marranes dans l’histoire, puis il identifie les aspects de leur vie qui ne semblent correspondre ni au catholicisme qu’ils avaient adopté ni au judaïsme qu’ils avaient abandonné. Puis il compare ces attitudes aux traits constitutifs selon lui de la modernité : intériorité, ironie, laïcité, mysticisme, privatisation de la piété, athéisme, carriérisme, tolérance, curiosité et primat de la raison, conscience de soi, capitalisme. À chaque fois que cela correspond, il pense avoir découvert un précurseur de l’individu contemporain. Diego Arias d’Ávila, par exemple, fut converti par ses parents dans son enfance, vers 1412, lors des grandes campagnes de prédication du frère Vincent Ferrier : sa stratégie consistant à isoler les juifs dans les ghettos en les obligeant à écouter les prêcheurs déclencha dans les années 1412-1415 une vague de conversions aussi massive que celle de 1391. Arias fut trésorier de Castille sous le roi Henri IV d’Espagne – l’une des figures les plus influentes et les plus haïes du pays. Il mourut en 1466, bien avant le début de l’Inquisition en 1481. Mais, vers 1486, les juges intentèrent un procès posthume à Diego Arias et à sa première épouse, afin de discréditer leurs puissants descendants, en particulier leur fils Juan, devenu évêque de Ségovie. Le procès dura des années et produisit quantité de dépositions. Un témoin déclara ainsi qu’Arias avait fait construire une chapelle sur l’une de ses propriétés pour ses fermiers. Parti inspecter le bâtiment, il fut surpris par un orage de grêle si violent qu’il craignit pour sa vie. Lorsqu’il arriva enfin à la chapelle, il exigea que soit remplacée la sainte à laquelle le sanctuaire était dédié : « J’ai cru mourir à cause de cette vieille catin ! […] Foutez-la dehors, et mettez un saint à sa plac
e ! » Yovel raconte qu’en traitant les saints comme « de purs instruments, dont il convenait de se débarrasser lorsqu’ils étaient inefficaces », Arias avait une attitude certes « fort peu catholique, mais loin d’être juive ». Elle exprimait la « confiance en soi […] de quelqu’un qui s’affirme dans ce monde » et « ne s’incline devant aucune Église ». Si son comportement n’était ni catholique ni juif, il devait être laïc et moderne. Mais si l’auteur se trompait dans sa caractérisation des catholiques et des juifs ? Les chrétiens du Moyen Âge et du début de l’époque moderne n’avaient pas la dévotion servile. Ils tenaient compte des efforts accomplis en leur faveur par leurs saints patrons, concevaient des rituels afin d’humilier et menacer ceux qui n’avaient pas su les protéger et n’hésitaient pas à remplacer un intercesseur céleste par un autre. Le comportement de Diego n’a rien de « non catholique ». Et, probablement, rien non plus de « moderne ». Une méthode qui prétend découvrir la modernité dans l’espace entre les cultures religieuses n’est efficace que si elle s’accompagne d’une réelle connaissance du sujet. Or l’image que donne Yovel du catholicisme tient parfois davantage de la parodie polémique que de l’analyse historique : « Le catholicisme espagnol de la fin du Moyen Âge, écrit-il, était essentiellement formaliste et extérieur. Il reposait sur l’exécution du rituel, sur le pouvoir de l’Église, sur une scolastique contraignante et une hiérarchie rigide ; il pâtissait, en outre, d’abus cléricaux extrêmes. » À lire cette description, on ne soupçonnerait pas que, à l’image du reste de l’Europe, l’Espagne vit alors se développer sur son territoire des courants mystiques et messianiques, ainsi que certains mouvements de réforme venus des Pays-Bas. Une étude plus fournie du catholicisme médiéval tardif aurait-elle permis de voir en tout signe de piété intérieure, de mysticisme ou de réforme spirituelle un symptôme de l’« injection d’éléments d’origine juive dans l’Espagne catholique » ?   Stéréotypes modernes Le judaïsme n’est guère mieux traité. On lit à plusieurs reprises que tel ou tel élément « est incompatible » avec lui, quand des exemples historiques bien connus prouvent le contraire. Le jeûne marrane du Yom Kippour est apparemment non juif parce qu’il commence par ces mots : « Ce sang dont je prive mon corps, je te l’offre, afin que mon âme soit sauvée. » Selon Yovel, « cette formule est inconnue du judaïsme, où le sang humain ne sauve pas ». Mais si vous consultez les prières orthodoxes du Kippour, vous trouverez des références au sang rédempteur. Les traits que l’ouvrage présente comme la quintessence du judaïsme – « la conception positive du travail, de l’effort personnel, du savoir et de l’argent », « la logique », « le bon sens élémentaire », « le désir ardent de réussite » et « la volonté d’exceller dans tout ce qui compte pour la société d’accueil » – semblent devoir davantage aux stéréotypes modernes qu’à la connaissance du passé. Résultat : les conclusions de l’auteur font parfois involontairement écho aux arguments formulés, au début du XXe siècle, par les critiques antisémites de la modernité, tel le sociologue Werner Sombart, qui affirmait lui aussi, contre Max Weber, que le capitalisme, la raison calculatrice et l’hyperrationalité étaient des apports juifs à l’Occident chrétien (3). Les exemples choisis par Yovel constituent un autre problème. Un chercheur qui ne lirait que Chaucer, Pétrarque ou Maître Eckhart pourrait fort bien découvrir les racines de l’intériorité et de la conscience moderne dans l’Angleterre, l’Italie ou l’Allemagne de la fin du Moyen Âge. De même, si nous examinons l’histoire exclusivement du point de vue des convertis du judaïsme et de leurs descendants, tout commence à avoir l’air marrane. Quand Yovel cite le frère Alonso de Nogales exhortant les chrétiens à aimer les musulmans et les juifs, il croit avoir prouvé l’origine marrane de la tolérance, de la laïcité et de l’athéisme. Mais les archives de l’Inquisition fourmillent de propos similaires émanant de vieux chrétiens. Et Bernardo Pérez de Chinchón, principal propagateur de la pensée d’Érasme en Espagne, écrivait en 1535 que la tolérance semblait un trait musulman : « Certains des érudits parmi les Maures disent que chacun peut être sauvé selon sa propre loi : le juif selon la sienne, le chrétien selon la sienne, le Maure selon la sienne (4). » Yovel a fort peu à dire à propos de l’islam en Espagne, mais on ne saurait le lui reprocher : aucun auteur ne peut parler de tout. Il existe cependant des parallèles intéressants dans la manière dont les moriscos – les musulmans convertis – et les marranes gérèrent l’acculturation forcée. Dès le XIIe siècle, Averroès, l’éminent juriste de Cordoue, autorisait les croyants à se faire passer pour chrétiens en temps de persécution. En 1492, quand Ferdinand et Isabelle reconquirent les derniers territoires musulmans en terre ibérique, le grand cadi de Grenade dit aux habitants de la ville qu’ils ne devaient plus chercher conseil auprès des autorités religieuses, et que chaque musulman devrait être « juge pour lui-même ». Tout au long du XVIe siècle, alors que l’Inquisition faisait peser sur eux une pression de plus en plus forte, les morisques conçurent des formes très singulières de messianisme, de mysticisme et de dévotion, produisant des bizarreries comme un missel morisque, écrit en arabe, avec de longs passages empruntés à l’Imitation de Jésus-Christ de Thomas a Kempis mais attribués à un sage musulman. Une femme morisque fut même accusée de judaïsme par l’Inquisition (elle était soupçonnée d’avoir allumé des bougies de shabbat, et déclara qu’elle ignorait ce qu’elles signifiaient, mais les avait allumées parce qu’elle savait que c’était une pratique interdite aux chrétiens). En 1609, l’Espagne avait renoncé à l’assimilation et expulsa 400 000 morisques vers l’Afrique du Nord, où des milliers de marranes s’étaient réfugiés au cours du siècle précédent. Si la conversion forcée génère une double identité, et la double identité le laïcisme, on peut se demander pourquoi ces migrations n’ont pas fait entrer le Maroc dans une modernité précoce.   Douteuse méthode généalogique Mais le problème majeur de l’argumentation de Yovel vient de son recours à des méthodes généalogiques proches de celles de l’Inquisition. Dans les minutes d’un procès pour judaïsme figurait en général, immédiatement après le nom de l’accusé et la sentence prononcée, l’arbre retraçant ses origines familiales. Un témoin disait-il avoir vu l’accusé porter des vêtements propres un vendredi soir, refuser d’acheter une pomme un samedi matin, regarder le sol pendant l’élévation de l’hostie, ou n’accrocher aucune image de saint dans sa chambre ? Ce comportement, sans incidence pour celui qui n’avait nul ancêtre juif, devenait une preuve d’adhé­sion au judaïsme dans le cas contraire. Le problème de cette approche, comme le note Fernán Díaz dans son rapport à l’évêque de Cuenca quand le premier « statut de pureté du sang » fut instauré à Tolède en 1449, c’est que les juifs ont conclu des alliances avec tant de familles de l’élite espagnole que personne n’est au-dessus de tout soupçon (5). La logique de l’Inquisition pouvait donc aussi fonctionner à rebours : dès qu’une activité – s’inquiéter du sens hébreu d’un terme biblique, prier devant un crucifix non décoré ou lire Érasme, par exemple – était qualifiée de « judaïsante », quiconque la pratiquait devenait vulnérable à l’accusation et sujet à enquête généalogique. Yovel commence par critiquer une précédente génération d’historiens juifs – l’école de Jérusalem – qui avait adopté cette méthode pour accréditer la thèse que les convertis et leurs descendants étaient restés juifs : « L’ironie, écrit Yovel, est que cette école adopte la même attitude conceptuelle et tombe dans la même illusion que l’Inquisition. L’une et l’autre tendent à voir un juif en toute personne dont l’esprit fluctuant ou duel manifeste quelques habitudes et/ou croyances résiduelles juives. » L’ironie est bien vue, mais elle vaut aussi pour Yovel, qui tient à rattacher le moindre penchant pour l’intériorité, la rationalité et la conscience critique à une ascendance juive, si lointaine soit-elle. Cela lui permet d’affirmer que « les conversos jouèrent un rôle très supérieur à celui des anciens chrétiens dans l’essor du précapitalisme castillan » et qu’ils « l’emportaient tant par le nombre que par l’innovation créative » parmi les écrivains et mystiques de l’âge d’or. Il ose même suggérer – négligeant le rôle joué par les inquisitions médiévales dans la mise au point de ses techniques d’accusation, d’interrogatoire et d’archivage – que l’Inquisition était elle-même une institution marrane. Celle-ci est différente d’autres « formes de vie catholiques », un « phénomène prémoderne », « l’incarnation d’un esprit qui s’était profondément aliéné lui-même ». Dans la logique de Yovel, cela seul suffirait à rendre la juridiction marrane, mais ce n’est pas tout : Tomás de Torquemada, Grand Inquisiteur de 1483 à 1498, était « presque certainement d’origine juive », manifestant « la classique insécurité d’un converso qui accentue excessivement son identité chrétienne en persécutant ceux qui s’en écartent ». Presque certainement ? On sait simplement, selon un contemporain, qu’un ancêtre de l’oncle de Tomás, le cardinal Juan de Torquemada, avait épousé une convertie (6). Yovel est loin d’être le premier auteur contemporain à adopter ce genre de raisonnement. Il reconnaît sa dette envers les enquêtes généalogiques des universitaires l’ayant précédé, qui hantèrent les archives dans les années 1960 et 1970 pour chercher des preuves de la présence d’éléments « juifs » dans la famille d’illustres représentants de la culture castillane. Il leur reproche seulement de ne pas être allés assez loin : ils avaient tendance à traiter ces personnalités comme pleinement « espagnoles » alors que, pour Yovel, l’« irrémédiable dualité » des marranes et les suspicions des vieux chrétiens à leur encontre montrent que les descendants de juifs conservaient toujours leur « judéité existentielle », « ni religieuse ni nationaliste, mais qui précède et le religieux et le nationalisme comme un pur factum existentiel et historique que l’on ne peut rejeter sans se nier et s’aveugler sur soi-même ». Dès le XVe siècle, l’Espagne avait un nom pour cette identité « existentielle » : raza, d’où vient notre mot « race ». Yovel semble connaître le lien entre race et « judéité existentielle » ; il appelle « antisémitisme existentiel » la haine envers les Juifs et y voit le double moderne de la « judéité existentielle » des marranes. Mais, alors qu’il déplore l’« antisémitisme existentiel » (qu’il semble juger inévitable), il approuve la « judéité existentielle », en y voyant le modèle de l’identité juive moderne, noyau inaliénable qui laisse le sujet libre d’accepter ou de rejeter d’autres « formes de vie juives plus saturées » : « On peut aussi personnellement choisir de lui ajouter des attributs religieux, nationalistes, communautaires, culturels, entre autres, écrit-il. Aucune de ces modalités juives – qui procèdent fondamentalement d’un choix – n’est toutefois en droit d’exiger l’allégeance d’un juif existentiel qui refuse toute caractérisation supplémentaire. » Telle est l’affirmation la plus ahurissante de L’Aventure marrane, même si elle reste implicite : un judaïsme racial, généalogique, existentiel, est le meilleur garant d’une subjectivité juive moderne qui soit libérale, laïque et libre. Les implications d’une telle affirmation sont si énormes qu’elle appelle une explication. Ce n’est pas seulement une conséquence de la méthode généalogique que l’auteur utilise. Cela nous renvoie plutôt à une autre préoccupation essentielle de Yovel : la politique israélienne. Ce n’est pas la première fois que l’histoire de l’Espagne médiévale sert à l’expression d’une vision d’Israël. En 1995, l’historien Benzion Netanyahou, le père de Benjamin, l’actuel Premier ministre israélien, publia une étude imposante intitulée The Origins of the Inquisition in Fifteenth-Century Spain (7). Il y affirmait que la grande majorité des marranes étaient des convertis sincères, mais que les chrétiens antisémites avaient exigé leur ségrégation et leur stigmatisation, pour des raisons plus sociales que religieuses. Netanyahou citait l’expérience marrane comme la preuve d’un antisémitisme éternel qui a toujours contrecarré et contrecarrera toujours la moindre tentative d’assimilation, en en faisant le plus solide argument en faveur d’un État juif. Les idées politiques de Yovel sont très différentes de celles de Netanyahou. Il défend clairement l’idée d’un État libéral­ laïc et la séparation entre politique et religion en Israël. Mais il aboutit cependant à une hypothèse fondamentalement proche de la sienne. Lui aussi voit dans les marranes le meilleur exemple de l’impossibilité d’échapper à la judéité. Lui aussi érige cet exemple en une vérité transhistorique. D’ailleurs, pour Yovel, l’identité marrane préfigure non seulement le judaïsme laïc moderne, mais constitue en outre un retour à ses formes originelles – d’abord réprimées par Ezra le Scribe, puis par les rabbins –, dans lesquelles l’identité n’était pas liée à la religion (8). Et, comme Netanyahou, Yovel place quelque chose qui ressemble fort à du racisme au centre de son analyse du destin historique des Juifs (9). À cette différence près : alors que Netanyahou trouvait ce racisme hors du judaïsme, dans l’antisémitisme, Yovel le situe au cœur de l’identité juive, sous la forme de la « judéité existentielle ».   Une logique périmée En mai 1968, quand Daniel Cohn-Bendit – de nationalité française mais fils de réfugiés allemands – fit l’objet d’un arrêté d’expulsion, le cri de ralliement sur les barricades parisiennes était : « Nous sommes tous des Juifs allemands ! » Pour les manifestants, le terme « Juif allemand » représentait une identité collective sans pouvoir coercitif, que l’on pouvait utiliser pour critiquer le racisme, le colonialisme et le nationalisme de l’État. Comme l’a dit plus tard Derrida, « l’attribut “juif”, la qualité de “juif” et de “judaïsme” sont engagés dans une surenchère sans fond. […] Chacun voudrait être le meilleur exemple de l’identité comme non-identité à soi et, par conséquent, un Juif exemplaire (10). » Aujourd’hui, cette logique est périmée. Loin de représenter l’absence d’État ou de puissance, le mot « juif » apparaît plus souvent dans le discours politique mondial comme le meilleur exemple de l’identité comme hyper-identité, un synonyme de racisme, de colonialisme et de nationalisme plutôt qu’un slogan pour les contester. Il y a bien des raisons à ce changement, dont certaines sont liées aux inquiétudes de Yovel quant aux nouveaux équilibres entre laïcité et religiosité en Israël (et dans le reste du monde). Nous n’avons pas à être d’accord sur les causes de ce glissement des représentations pour sympathiser avec le désir qu’éprouve Yovel de découvrir de nouvelles histoires de juifs exemplaires. Mais celle qu’il propose n’est pas la bonne.   Cet article est paru dans la London Review of Books en juillet 2009. Il a été traduit par Laurent Bury.
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