Facebook m’a tuer
par Jean-Louis de Montesquiou

Facebook m’a tuer

Écrit par Jean-Louis de Montesquiou publié le 25 mai 2011

Moins de 30 ans : ignorez ce qui suit – non seulement cette lecture ne présente pour vous aucun intérêt, mais elle pourrait bien susciter de votre part des sarcasmes pénibles. Il va s’agir en effet de Facebook, pivot de votre vie sociale et phénomène interplanétaire, quoiqu’encore mystérieux pour la plupart de ceux qui n’appartiennent pas à la génération Y.

Les statistiques ultra précises présentées par Facebook lui-même, montrent en effet que la pyramide des âges des utilisateurs du « social network » ressemble spectaculairement à une toupie : la masse des 21 millions d’adeptes français sont dans les tranche 15-35 ans, avec un pic vers 25 ans ; passé l’âge de 35 ans, la pratique va s’effilant, avec cependant, il faut le souligner, un persistant petit stock de seniors !

pyramide

Donc, pour tous ceux qui sont plutôt dans le manche que dans le corps de la toupie, voici quelques aperçus tirés de l’excellent ouvrage d’Alexandre des Isnards et de Thomas Zuber, Facebook m’a tuer (NiL, mai 2011). Ce que décrivent les auteurs, récidivistes du succès en anthropologie postmoderne (1), c’est une immense collectivité virtuelle, connectée « 24/24 et 7/7 », composée d’un assemblage de tribus au sein desquelles règne la transparence (quasi) absolue. Les membres de chaque tribu se communiquent à longueur de temps des informations sur leurs états d’âme et de corps (« Je suis au musée », « Je viens de manger une banane »). Ils se racontent leur vie en direct, en même temps qu’ils la vivent. À vrai dire, cette omni-transparence n’est pas exempte de dangers : tous les « amis Facebook » (120 en moyenne, beaucoup plus chez les utilisateurs sérieux) sont des agents des RG en puissance susceptibles de recueillir des informations sensibles, par exemple concernant « la situation amoureuse » du suspect (« en couple », « célibataire », ou « c’est compliqué »), voire carrément à charge.

Trompeuse intimité

C’est pourquoi les ambitieux ou les angoissés doivent veiller à ne pas laisser traîner sur Facebook ou sur le net d’images compromettantes ni d’infos désavantageuses. Combien de jeunes carrières tuées dans l’œuf par de malencontreux « déchets numériques », inopportunément mis à jour ? Le mieux, comme le suggère le président de Google, c’est encore de ne jamais rien commettre que l’on puisse plus tard regretter, car impossible de s’abriter derrière le secret de la vie privée, désormais 100% perméable aux rayons X du net.

Les membres des tribus Facebook se prodiguent mutuellement encouragements, réconfort, approbation (en cliquant sur le bouton « J’aime ») – bref, toute une cyber-affection qui permet d’économiser la vraie, chronophage et souvent décevante. Mais cette intimité que l’on dévoile si généreusement à ses myriades « d’amis » est une intimité maquillée, trompeuse : l’univers Facebook est soumis à la tyrannie du bonheur, et l’on ne peut afficher sur son « mur », sa vitrine, que des infos positives qui confortent l’image d’une marche irrépressible vers le succès. Un des paradoxes de Facebook, et non des moindres, c’est que ce formidable outil d’organisation de rencontres (ou de manifestations, comme les dirigeants arabes l’ont appris à leurs dépens), est en fait peu ou mal utilisé dans ce dessein. Alexandre des Isnards et Thomas Zuber offrent leur explication : après qu’on s’est « raconté notre quotidien formidable sur nos murs, que reste-t-il à nous dire dans le blanc des yeux ? Rien, si ce n’est ce qu’on ne dit pas sur Facebook, c’est-à-dire ce qui va mal ».

(1) L’open space m’a tuer, Hachette Littérature, 2009

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