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La « fast fashion » en procès

Le coût social et environnemental de la mode à petit prix défie l’entendement. Une journaliste spécialisée le dénonce. Mais comment ébranler le système ?

« Découvrez les vêtements les plus tendance en édition limitée », annonce Zara France. Bienvenue dans le monde de la fast fashion, ou mode éphémère, celle des vêtements « tendance » que l’on peut se procurer à bas prix. Un marché de 2 400 milliards de dollars que la journaliste de mode Dana Thomas explore sous toutes les coutures. Son livre est le dernier d’une trilogie. Le premier, Luxe & Co, également traduit en français (Les Arènes, 2008), racontait l’histoire de la mondialisation de l’industrie du luxe. Le second, Gods and Kings, était une enquête sur la façon dont cette industrie du luxe (LVMH, en l’occurrence) traite les créateurs. Fashionopolis est à la fois une dénonciation des effets pervers de la fast fashion et, comme préfère le souligner le Financial Times, « une présentation agréable des innovateurs et entrepreneurs qui essaient de fabriquer des vêtements avec moins de cruauté et de saleté».

Sur le premier aspect, le point de vue de Dana Thomas est radical : la fast fashion « sacrifie la planète et les droits humains sur l’autel du profit », dit-elle au magazine Esquire. Elle cite la Banque mondiale, selon laquelle la mode « est responsable annuellement de près de 20% de toute la pollution industrielle mondiale [et] de 10 % des émissions de CO2 dans l’atmosphère ».

Les Terriens achètent 80 milliards d’habits par an ; le secteur en produit nettement plus et en jette 20 %. « Ces vêtements finissent enterrés, déchirés, brûlés ou dans des décharges », résume Cintra Wilson dans The New York Review of Books. Et chaque année, écrit Dana Thomas, nous, les consommateurs, « jetons 1 million de tonnes de vêtements ». La fast fashion serait responsable de près de 20% de la pollution de l’eau de la planète ; près de 90 % des échantillons d’eau douce et d’eau de mer contiennent des microfibres synthétiques ; on en a même trouvé en Antarctique. La culture du coton absorbe plus de 10 % des pesticides et consomme d’énormes quantités d’eau. Le vêtement le plus populaire de la planète, le jean, représente un marché de 70 milliards de dollars. Les produits utilisés pour le vieillir artificiellement et les colorants industriels qui ont remplacé l’indigo polluent les cours d’eau.

Nul ne l’ignore, le coût humain n’est pas moins élevé. On se souvient de l’effondrement du Rana Plaza, au Bangladesh, qui fit 1 134 morts et 2 500 blessés en 2013. C’est loin d’avoir été le seul accident de ce type. Dana Thomas nous emmène visiter des ateliers à Los Angeles et au Bangladesh, interrogeant des ouvriers, des avocats et des rescapés de catastrophes. Les grandes entreprises ont toujours d’excellents alibis : ce sont des sous-traitants, on ne savait pas.

Beaucoup d’initiatives vertueuses sont aujourd’hui prises par des entrepreneurs épris de respect de l’environnement et de conditions de travail décentes. Dana Thomas en présente une série. Elle met en avant des femmes, Natalie Chanin, par exemple, qui a investi dans une ville de l’Alabama désertée par les effets de l’Alena (l’accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique). Mais ses salariés sont surtout des robots…

Le problème, c’est que les vêtements fabriqués dans des conditions acceptables sont plus chers et, écrit Cintra Wilson, « ne peuvent pas se mesurer avec des monstres comme Zara ou H& M». En amont de la chaîne, le coton bio ne représente encore que 0,4 % de la production. Dana Thomas, qui plaide pour la slow fashion, mise surtout sur le changement d’état d’esprit qui se manifeste chez les jeunes générations des pays riches, plus attentives que leurs aînés à ne pas consommer n’importe quel produit alimentaire ou n’importe quel vêtement. « Si plus personne n’achète chez Zara, Zara fera faillite », dit-elle à Esquire.

Cintra Wilson en doute. « La plupart des gens achètent sur Amazon tout en sachant que cela détruit des entreprises. Zara existe parce que l’argument du coût l’emporte sur les préoccupations éthiques. »

LE LIVRE
LE LIVRE

Fashionopolis: The Price of Fast Fashion and the Future of Clothes de Dana Thomas, Head of Zeus, 2020

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