L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Le Femeiche, histoire d’un chêne millénaire

Trente-six fantassins ont pu se mettre au garde-à-vous dans le tronc creux de cet arbre extraordinaire. Au Moyen Âge, on rendait la justice sous son feuillage. Il a résisté au petit âge glaciaire et à la foudre. En Allemagne, c’est un monument. Et un symbole.


© Horst Ossinger/DPA/Abacapress

Le « Femeiche », le vieux chêne qui se dresse dans le village d’Erle, en Allemagne, aurait entre 1.000 et 1.200 ans. Depuis longtemps déjà, son coeur est complètement creux.

L'hiver avait été doux. Au ­début du mois d’avril régnait un froid humide, mais sans gelées tardives. Deux semaines plus tard, l’arbre décida que le moment de la feuillaison était venu. Le flux de sève se mit en branle et fit gonfler les bourgeons. Lors des premières journées presque estivales, autour de Pâques, plus tôt que d’habitude, le frais feuillage parut. Les feuilles tendres, vert-jaune, toutes décoiffées encore, se déployaient pour attraper les premiers rayons de soleil. Presque en même temps, le chêne s’était couvert tout entier de chatons, qu’il laissa danser quelques jours dans la brise printanière et répandre leur pollen. En une nuit ou presque, le squelette nu de l’hiver se transforma en un arbre fleurissant et verdoyant. Rien de plus normal, au fond. Toutes les plantes suivent leur horloge interne et accomplissent, au fil des mois, le passage de la dormance à la période de végétation. Mais le « Femeiche » 1, le chêne qui se dresse à Erle, village de la région de Münster [dans l’ouest de l’Allemagne], a sans doute recommencé au moins mille fois son cycle annuel. Un Quercus robur, un chêne pédonculé. Son habitat : un sol limono-sableux gorgé d’eau reposant sur une moraine de fond – un sol datant de l’époque glaciaire, idéal pour le chêne. Son environnement : une haie d’aubépines et de jeunes charmes, érables et sureaux. À côté, l’école maternelle et le presbytère catholique, ainsi qu’un lotissement.  

Parmi les plus vieux d'Allemagne

Selon les dendrologues, le Femeiche aurait entre 1 000 et 1 200 ans. Certains spécialistes du coin l’estiment plus vieux encore. En Allemagne, seules quelques dizaines de tilleuls, d’ifs et de chênes sont aussi âgés. Du Femeiche seule l’enveloppe a survécu. Il ne reste plus rien du duramen d’origine 2. Depuis longtemps déjà, son cœur est complètement creux. Son fût se compose aujourd’hui de deux fragments qui s’écartent, unis seulement par une étroite crête ; ils entourent un trou béant. Des barres de fer et des cerclages d’acier soutiennent les pans du tronc. L’ensemble constitue un squelette ­incliné de 10 mètres de haut, formé de 15 à 20 centimètres d’écorce et de bois en grande partie mort. Dans la partie supérieure de ces fragiles bouts de tronc tubulaires, ouverts en haut, une poignée de branches solides et noueuses poussent et se ramifient vers le haut latéralement ou en oblique. Des poutres en bois soutiennent les fragments du tronc et les branches. Sans elles, cela ferait bien longtemps que le chêne ne serait plus viable. En grande partie ­libéré de ses soucis d’équilibre, cet artefact d’arbre peut se consacrer entièrement au déploiement de sa couronne, donc de sa surface d’assimilation. « Trois cents ans pour venir, trois cents ans pour tenir, trois cents ans pour partir », dit à propos du chêne un proverbe paysan issu d’une culture dans laquelle on pensait encore en cycles longs. Pour ce qui est du Femeiche, on ne peut plus définir son âge exact. En effet, en l’absence de duramen, impossible de compter ses anneaux de croissance. Pour déduire l’âge de l’arbre, il faut donc se fonder sur la circonférence de son tronc : environ 13 mètres. Dans le cas de chênes isolés de la région, on estime que la circonférence croît de 13 millimètres par an en moyenne. Voilà comment on en a déduit que le Femeiche avait 1 000 ans. L’histoire forestière récente de la région commence après la dernière période glaciaire, il y a environ douze mille ans. Des espèces d’arbres héliophiles (à fort besoin de lumière) poussèrent dans la toundra dénudée : des saules, des bouleaux, des pins, des noisetiers. Le chêne finit par revenir. Après une « errance » de plusieurs milliers d’années hors de ses refuges de la péninsule Ibérique, des Apennins et des Balkans, l’espèce se ­répandit dans les plaines d’Allemagne du Nord vers 6000 avant notre ère. L’époque des chênaies mixtes de la palynozone Atlantique commença. Puis le hêtre fit son entrée triomphale en ­Europe centrale. Si le chêne est aujour­d’hui encore l’essence caractéristique de l’ouest de la région de Münster, où il repré­sente 20 % du peuplement, il le doit à la volonté humaine. C’est dans ce paysage, à l’orée d’un village – la première trace écrite mentionnant Erle remonte à 1017 –, que grandit le Femeiche. Peut-être est-il ­depuis
toujours un solitaire ; ou peut-être s’élevait-il jadis dans un bosquet. Incliné vers le sud-ouest, il lutte contre les vents dominants. Cette curieuse croissance oblique n’a qu’une seule explication plausible : le Femeiche a poussé à l’ombre d’un autre arbre grand et puissant et a dû conquérir l’accès à la lumière.  

Une ruine crevassée

Il est probable aussi qu’il revête depuis longtemps une importance culturelle. Sinon, il ne serait plus là. Le village était pauvre ; cela fait belle lurette que les habi­tants auraient utilisé son bois. Un petit if s’est installé dans le mulm, le sédiment issu de la décomposition du bois mort. Sorbiers et sureaux bourgeonnent dans le tapis de mousse au pied du chêne. Une ruine crevassée comme celle-ci héberge toujours une panoplie d’êtres ­vivants. Des galles vert clair, rondes comme des billes, sont collées sur de nombreuses feuilles. Au printemps, les mouches à galle, particulièrement actives cette année, y ont déposé leurs œufs. L’arbre les a gainés d’une coque protectrice qui nourrit les larves écloses. Il oppose une résistance douce en obturant ses tissus – intelligence écologique spécifique à l’espèce. Les zones actives de ce Mathusalem demeurent intactes. Les délicats poils radiculaires puisent eau et nutri­ments à 1 mètre sous terre et les font remonter. Juste en dessous de l’écorce rugueuse, le cambium – ou écorce intérieure –, délicat et fin, s’étend de la base, dans les fragments de tronc encore existants, jusque dans les branches. Quelques kilos de tissu cellulaire maintiennent l’arbre en vie. Viriditas, « verdeur » : voilà comment la bénédictine Hildegarde de Bingen nomme ce phénomène dans ses écrits de philosophie de la nature. C’était au XIIe siècle. Sans doute le Femeiche avait-il déjà formé, à cette époque, un certain nombre d’anneaux de croissance. Mis au jour lors de fouilles à Erle, des vestiges archéologiques remontant à l’an 700 environ laissent penser que deux cultures coexistaient jadis en ces lieux. Outre les tombes saxonnes païennes, orientées nord-sud, qui renfermaient des scramasaxes (les coutelas des Saxons) et des ferrures de ceinture ornées de têtes d’animaux, on trouva des sépultures franconiennes chrétiennes, orientées est-ouest. L’une de ces tombes recelait une croix en argent ornée d’entrelacs. Selon certains chercheurs, c’est dans l’abbaye voisine de Werden an der Ruhr qu’a été composé le Heliand. Ce récit en vers de la vie de Jésus datant du IXe siècle témoigne de l’interculturalité de l’époque. C’est un témoignage linguistique unique du vieux saxon. Le lecteur germanophone d’aujourd’hui peine à comprendre le bas allemand archaïque, mais c’est la langue qui se parlait encore quand le Femeiche a germé. Tandis que l’art des couvents et des ­monastères voisins annonce déjà le nouveau projet civilisationnel dans toute sa splendeur, le chêne d’Erle évoque un monde de représentations et de croyances révolu. Il raconte une époque où les arbres, les rochers et les sources relevaient du ­sacré. Une époque aussi où les arbres-­totems germaniques, comme le chêne de Donar (qui, selon la légende, fut abattu par Boniface en 723) ou le frêne Yggdrasil (l’arbre-monde de la saga ­islandaise), étaient encore présents dans la mémoire collective – si vague qu’en soit le souvenir.  

Un arbre de la justice

La Vehme, vestige des formes juridiques germaniques, per­sista jusqu’au XVIe siècle après le ­retour au droit romain et parallèlement à celui-­ci. Elle perdura surtout en Westphalie, même si elle s’était étendue bien au-delà. Officiellement intégrée à la justice seigneuriale, elle agissait toutefois en secret. Un brutal outil de lutte contre la criminalité en des temps incertains, même si, dans de très nombreux cas, les « sentences » ne pouvaient être exécutées. Il ne fait aucun doute que le Femeiche, qui figure sur d’anciens plans cadastraux sous le nom de « gros chêne », a servi d’arbre de la justice. Parmi les presque 300 francs-tribunaux [Freistühle] siégeant en plein air qui existaient en Westphalie à la fin du Moyen Âge, les sources écrites mentionnent pour la première fois en 1335 un franc-tribunal répondant au nom de Freistuhl ten Hassenkampe à Erle. Il s’agit d’une désignation cadastrale à l’emplacement de l’arbre. Puisque les tribunaux de la Vehme se réunissaient souvent apud tiliam (« au pied du tilleul ») ou « dans le bois du chêne », il est naturel que l’on fît du « gros chêne » un arbre sous lequel rendre la justice.   La mystérieuse formule secrète des juges de la Vehme – « Stock, Stein, Gras, Grein » [« bâton, pierre, herbe, arbre »] –, les accessoires du franc-comte – épée et corde de saule –, la rigueur des sentences – acquittement ou condamnation à mort : au XIXe siècle, tout cela enflamma l’imagination de la bourgeoisie cultivée. Pour ce qui est du tribunal d’Erle, seul un jugement nous est parvenu. Au mois d’août 1441, le franc-comte Bernd di Ducker jugea un paysan et ses deux valets de ferme, accusés de meurtre. Il demanda « à tous les francs-juges du tribunal de s’emparer d’eux, de les amener au premier arbre se trouvant sur leur chemin et de les y pendre ». Les malfaiteurs échappèrent toutefois à leur destin. L’événement traumatique de l’histoire de l’arbre eut sans doute lieu au XVIIe siècle, à l’époque de la paix de Westphalie. Les hivers étaient plus rigoureux en ce temps-là, on était dans le « petit âge glaciaire », comme l’appellent les historiens du climat. Peut-être le premier acte du drame commença-t-il par la foudre qui frappa le tronc jusqu’à la moelle et brûla une partie de l’écorce intérieure. Le chêne ne parvint pas à cicatriser. De l’eau, des spores fongiques et des insectes s’introduisirent et affaiblirent le duramen. ­Ensuite, peut-être lors d’une tempête hivernale ou sous le poids de la neige, le tronc cassa à 10 mètres de haut. L’immense vieille couronne s’abattit sur le sol. On voit à sa silhouette actuelle comment l’arbre surmonta cette crise qui ­aurait pu lui être fatale. Les branches laté­rales orientèrent leur croissance vers le ciel et bâtirent une couronne secondaire au-dessus de la partie inférieure du tronc, encore intacte. Le chêne replaça le centre de gravité de sa couronne au-dessus du centre radiculaire et trouva un nouvel équilibre. Mais la pourriture continua à progresser et décomposa le duramen. Vers 1800, l’arbre était complètement creux. À l’été 1819, Frédéric-Guillaume IV, prince héritier et futur roi de Prusse, rendit visite au Femeiche. Selon la littérature régionale, il prit son petit déjeuner sur une table dressée dans le creux du tronc, à l’occasion d’une manœuvre militaire qui se tenait non loin de là. Puis il demanda à 36 fantassins de se mettre au garde-à-vous à l’intérieur de l’arbre. Ce n’est pas vraiment l’union méditative avec la nature que le futur « roi romantique » célébrait ici. L’arbre de 800 ans n’était qu’un décor. Faire du chêne un symbole de l’unité allemande et de la puissance nationale était une idée entièrement nouvelle.  

Monument naturel et culturel

Dans le sillage du prince héritier, des membres du clergé, des gardes forestiers et des chœurs masculins choisirent ce lieu pour se mettre en scène. Tandis que l’industrialisation dans la Ruhr voisine détrui­sait les paysages et les modes de vie à une allure prodigieuse, on se remémorait ici le sentiment de chaleur et de sécurité d’une époque prémoderne. Le Femeiche devint un symbole d’appartenance et d’identité – et un but d’excursion. C’est d’ailleurs ce qui a garanti sa survie jusqu’à aujourd’hui. En 1892, on constata que la stabilité de l’arbre était compromise et on installa les premières poutres de maintien. Le « gros arbre » à l’orée du village devint un monument naturel et culturel. En octobre, l’arbre a fait tomber ses fruits, nombreux cette année. Après la première tempête de l’automne, il a vu sa couronne se dégarnir peu à peu ; à la mi-novembre, elle était nue. Ses glands sont prisés dans le village. Les habitants les font germer dans leurs jardins pour faire naître une nouvelle génération du vieil arbre. Une génération dont l’avenir, toutefois, est incertain. Les peuplements de chênes de la région et de nombreux autres endroits d’Europe dépérissent. Même les forestiers expérimentés ont ­l’estomac noué devant ce spectacle 3. Le vieil arbre d’Erle, lui, ne présente ­aucun signe de dépérissement.   — Cet article est paru le 28 décembre 2000 dans l’hebdomadaire Die Zeit. Il a été traduit par Catherine Livet.
LE LIVRE
LE LIVRE

Die Femeiche von Erle: Eine anschauliche Chronologie in Wort und Bild de Klaus Werner, Shaker Media, 2017

SUR LE MÊME THÈME

Histoire La forêt, une passion allemande
Histoire La deuxième vie de la forêt de Kočevski Rog
Histoire Ce que pensait Ibn Khaldun

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.