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Femmes de tête

Inanna-Ama-Mu vivait au XIXe siècle… avant notre ère. Scribe mésopotamienne, elle habitait Sippar, située à une trentaine de kilomètres au sud de l’actuelle Bagdad. Les dix-neuf tablettes rédigées de sa main sont des comptes rendus de procès, un achat d’esclave ou encore un règlement de litige au profit d’une femme. Vers 1659, au moment où Molière présente Les Précieuses ridicules, mais à l’autre bout du monde, en Chine, le lettré Ye Shayuan publie les vers de sa femme Shen Yiuxiu et de ses deux filles Ye Xiaowan et Ye Xiaoluan. Morte prématurément, cette dernière avait commencé à écrire de la poésie à l’âge de 12 ans ; elle a laissé un «  recueil de poèmes à l’écriture exquise et captivante », écrit Tian Luo, de l’université de Pékin, dans ce monumental et captivant ouvrage consacré aux « femmes créatrices ». Le mot « créatrice » est ici entendu dans son sens le plus large, puisque dans ces trois volumes de 1 600 pages (chacun) figurent des scribes aux côtés d’écrivains véritables, de grandes scientifiques mais aussi une gynécologue d’Alexandrie plus ou moins mythique, la cruelle Agrippine, qui empoisonna son mari, ou encore Irène, impératrice d’Orient qui fit aveugler son fils en 797 et Isabelle la Catholique, qui a organisé l’Inquisition, belle création devant l’Éternel. La notion de « créatrice » se discute aussi pour certains des personnages contemporains, actrices, musiciennes interprètes, psychanalystes ou militantes féministes. Peu importe, à vrai dire, tant la récolte est fructueuse. À l’époque d’Héloïse, dans l’Inde méridionale du XIIe siècle, se fait entendre la voix d’Akkamahâdêvi, dont la poésie exaltée célèbre sa relation amoureuse avec le dieu Shiva, « tour à tour époux légitime et amant adultère ». Et, au même moment, une certaine Yan Rui, née dans une famille modeste de Chine du Sud, vendue par son beau-père et réduite à la prostitution dans un camp militaire, sortie de là par un préfet puis emprisonnée et torturée pour outrage aux bonnes mœurs, laisse de beaux poèmes, dont l’un fut composé à l’occasion de la fête des Amoureux. Au XVIe siècle, Catharina Van Hemessen est la première artiste peintre en Flandres à signer et dater ses œuvres, dont un bel Autoportrait et une Dame au petit chien d’un réalisme étonnant. Dans les années 1850, Wendela Hebbe, « la première femme journaliste professionnelle en Suède », publie des reportages sur les déshérités. Les notices, courtes, sont rédigées par des spécialistes et la plupart se réfèrent à des livres ou articles savants, souvent dans la langue d’origine. Comme le remarque Antoinette Fouque dans son introduction, il y a forcément des oublis. « C’est un work in progress », écrit-elle. Elle regrette ainsi qu’on n’y trouve pas Bella Abzoug, « qui a porté les conférences des Nations unies de 1975 à 1995 avec une énergie indomptable ». Un oubli peut-être plus marquant est celui de la biologiste américaine Nettie Stevens, qui a tout de même découvert le chromosome Y, en 1905. Elle pourra être ajoutée à la version électronique du dictionnaire, en attendant une deuxième édition.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Dictionnaire universel des créatrices de Femmes de tête, Des Femmes

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