La Ferme des animaux, version créole

La Ferme des animaux, version créole

Voici un document sidérant : l’adaptation, en bande dessinée et en créole, de la célèbre fable de George Orwell. Organisée par les Renseignements anglais, en cheville avec la CIA, sa publication au milieu des années 1970 à Maurice s’inscrivait dans la « guerre culturelle » déclarée par les États-Unis à l’URSS.

 

Publié dans le magazine Books, janvier / février 2017.
Que la bande dessinée ait pu être un outil de propagande politique est un fait commun de l’histoire du xxe siècle, qu’illustrent pendant la Seconde Guerre mondiale l’exemple bien connu de Captain America, super-héros patriotique créé par Jack Kirby et Joe Simon, ou, dans la France occupée, celui du Téméraire, journal illustré pour les jeunes lancé à l’initiative de la Propagandastaffel qui relayait les thèmes de l’idéologie nazie (1). Mais là où l’histoire est plus retorse, c’est lorsque le récit mis en images à des fins de propagande est lui-même, entre autres, une dénonciation de la propagande. C’est ce qui est arrivé au petit livre de George Orwell La Ferme des animaux. On le sait, Animal Farm est une fable qui décrit la révolte des animaux d’une ferme contre les humains, puis leur prise du pouvoir, et les processus par lesquels les chefs de cette révolte feront de la nouvelle république ainsi fondée une terrible dictature. Entre les lignes, on comprend évidemment qu’il s’agit de parler du stalinisme : comment la révolution russe de 1917 a pu déboucher sur l’un des pires régimes d’oppression de l’histoire. À travers ce récit, il s’agissait d’abord pour Orwell de contrer la propagande communiste en provenance de l’URSS. Comme il le rappellera plus tard, c’est en 1937, au plus fort de la guerre d’Espagne, que lui vint l’idée originale de cette fable. Avec sa femme, il avait alors rejoint les rangs du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste), une organisation marxiste antistalinienne, et c’est donc aux premières loges qu’il put assister aux forfaits du Parti communiste d’Espagne (PCE), téléguidé par Staline. Pour s’approprier le pouvoir, le PCE avait entrepris de faire la chasse dans le camp antifasciste à tous les militants qui se situaient à sa gauche, arrêtant, emprisonnant et fusillant quantité de révolutionnaires. [...] « Nous avons vu, ma femme et moi, des innocents jetés en prison simplement parce qu’on les suspectait de ne pas être dans la ligne. Pourtant, à notre retour en Angleterre, nous nous sommes aperçus que de nombreux observateurs sensés et bien informés croyaient aux plus fantastiques récits de conspirations, de traîtrises et de sabotages rapportés par la presse à propos des procès de Moscou. » (2) « Cette expérience fut une excellente leçon, poursuit Orwell, cela m’a appris avec quelle facilité la propagande totalitaire pouvait contrôler l’opinion d’individus éclairés dans les pays démocratiques. » Le « communisme » – c’est-à-dire le stalinisme – était devenu une force contre-révolutionnaire, un obstacle majeur se dressant sur la route de tous ceux qui aspiraient à une société plus libre et plus juste. Il était donc urgent de « détruire le mythe soviétique » dans les consciences. [...] Et surtout, ce qui apparaissait encore plus important aux yeux d’Orwell était d’analyser et de dénoncer cette mentalité totalitaire propagée par les communistes, qui manipulait les notions de vrai et de faux, de bien et de mal, pour leur enlever toute valeur universelle et les faire servir à la justification de l’opération politique du moment. Animal Farm dépeint bien l’accession au pouvoir de cette élite qui prétend parler au nom des opprimés, et attire l’attention sur les artifices qu’elle emploie pour assurer son emprise sur les esprits. Mais en 1950, à l’aube de la Guerre froide, cette critique de l’URSS sonnait tellement juste que les services secrets britanniques et américains décidèrent de la faire transposer à la fois en dessin animé et en bande dessinée, dans le cadre de leurs opérations de propagande anticommuniste. […] Comme le rappelle Frances Stonor Saunders dans l’ouvrage qui révéla l’ampleur de ces opérations : « […] Définissant la Guerre froide comme “une bataille pour conquérir l’esprit des hommes”, la CIA accumula un vaste arsenal d’armes culturelles : périodiques, livres, conférences, séminaires, expositions, concerts et prix. » (3) Ce programme « complexe et richement financé », qui réussit à s’assurer la collaboration consciente ou non d’artistes et d’intellectuels réputés (Raymond Aron, Jackson Pollock ou Igor Stravinsky), fut développé en association avec le Département de recherche de renseignements, l’IRD, mis en place en 1948 au Royaume-Uni. [...] Constamment à la recherche de matériel de propagande et faisant feu de tout bois, les deux organismes se mirent notamment à prospecter du côté de la gauche non communiste, qui dénonçait depuis longtemps déjà l’implacable oppression des masses qui régnait en URSS. Comme le raconte Frances Stonor Saunders, en 1950, aussitôt George Orwell décédé, la CIA envoya deux de ses hommes pour négocier auprès de sa veuve les droits cinématographiques de La Ferme des animaux. […] En revanche, ce fut à l’IRD britannique que fut laissé le soin de transformer Animal Farm en comics utilisable à des fins de propagande. Dès le mois de décembre 1950, l’IRD avait acquis les droits étrangers pour adapter le livre d’Orwell sous la forme d’une BD susceptible de ­paraître en feuilleton dans les journaux. Selon Andrew Defty, « cette BD – qui consiste en…
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