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La Ferme des animaux, version créole

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Voici un document sidérant : l’adaptation, en bande dessinée et en créole, de la célèbre fable de George Orwell. Organisée par les Renseignements anglais, en cheville avec la CIA, sa publication au milieu des années 1970 à Maurice s’inscrivait dans la « guerre culturelle » déclarée par les États-Unis à l’URSS.

 

Que la bande dessinée ait pu être un outil de propagande politique est un fait commun de l’histoire du xxe siècle, qu’illustrent pendant la Seconde Guerre mondiale l’exemple bien connu de Captain America, super-héros patriotique créé par Jack Kirby et Joe Simon, ou, dans la France occupée, celui du Téméraire, journal illustré pour les jeunes lancé à l’initiative de la Propagandastaffel qui relayait les thèmes de l’idéologie nazie (1). Mais là où l’histoire est plus retorse, c’est lorsque le récit mis en images à des fins de propagande est lui-même, entre autres, une dénonciation de la propagande. C’est ce qui est arrivé au petit livre de George Orwell La Ferme des animaux. On le sait, Animal Farm est une fable qui décrit la révolte des animaux d’une ferme contre les humains, puis leur prise du pouvoir, et les processus par lesquels les chefs de cette révolte feront de la nouvelle république ainsi fondée une terrible dictature. Entre les lignes, on comprend évidemment qu’il s’agit de parler du stalinisme : comment la révolution russe de 1917 a pu déboucher sur l’un des pires régimes d’oppression de l’histoire. À travers ce récit, il s’agissait d’abord pour Orwell de contrer la propagande communiste en provenance de l’URSS. Comme il le rappellera plus tard, c’est en 1937, au plus fort de la guerre d’Espagne, que lui vint l’idée originale de cette fable. Avec sa femme, il avait alors rejoint les rangs du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste), une organisation marxiste antistalinienne, et c’est donc aux premières loges qu’il put assister aux forfaits du Parti communiste d’Espagne (PCE), téléguidé par Staline. Pour s’approprier le pouvoir, le PCE avait entrepris de faire la chasse dans le camp antifasciste à tous les militants qui se situaient à sa gauche, arrêtant, emprisonnant et fusillant quantité de révolutionnaires. [...] « Nous avons vu, ma femme et moi, des innocents jetés en prison simplement parce qu’on les suspectait de ne pas être dans la ligne. Pourtant, à notre retour en Angleterre, nous nous sommes aperçus que de nombreux observateurs sensés et bien informés croyaient aux plus fantastiques récits de conspirations, de traîtrises et de sabotages rapportés par la presse à propos des procès de Moscou. » (2) « Cette expérience fut une excellente leçon, poursuit Orwell, cela m’a appris avec quelle facilité la propagande totalitaire pouvait contrôler l’opinion d’individus éclairés dans les pays démocratiques. » Le « communisme » – c’est-à-dire le stalinisme – était devenu une force contre-révolutionnaire, un obstacle majeur se dressant sur la route de tous ceux qui aspiraient à une société plus libre et plus juste. Il était donc urgent de « détruire le mythe soviétique » dans les consciences. [...] Et surtout, ce qui apparaissait encore plus important aux yeux d’Orwell était d’analyser et de dénoncer cette mentalité totalitaire propagée par les communistes, qui manipulait les notions de vrai et de faux, de bien et de mal, pour leur enlever toute valeur universelle et les faire servir à la justification de l’opération politique du moment. Animal Farm dépeint bien l’accession au pouvoir de cette élite qui prétend parler au nom des opprimés, et attire l’attention sur les artifices qu’elle emploie pour assurer son emprise sur les esprits. Mais en 1950, à l’aube de la Guerre froide, cette critique de l’URSS sonnait tellement juste que les services secrets britanniques et américains décidèrent de la faire transposer à la fois en dessin animé et en bande dessinée, dans le cadre de leurs opérations de propagande anticommuniste. […] Comme le rappelle Frances Stonor Saunders dans l’ouvrage qui révéla l’ampleur de ces opérations : « […] Définissant la Guerre froide comme “une bataille pour conquérir l’esprit des hommes”, la CIA accumula un vaste arsenal d’armes culturelles : périodiques, livres, conférences, séminaires, expositions, concerts et prix. » (3) Ce programme « complexe et richement financé », qui réussit à s’assurer la collaboration consciente ou non d’artistes et d’intellectuels réputés (Raymond Aron, Jackson Pollock ou Igor Stravinsky), fut développé en association avec le Département de recherche de renseignements, l’IRD, mis en place en 1948 au Royaume-Uni. [...] Constamment à la recherche de matériel de propagande et faisant feu de tout bois, les deux organismes se mirent notamment à prospecter du côté de la gauche non communiste, qui dénonçait depuis longtemps déjà l’
implacable oppression des masses qui régnait en URSS. Comme le raconte Frances Stonor Saunders, en 1950, aussitôt George Orwell décédé, la CIA envoya deux de ses hommes pour négocier auprès de sa veuve les droits cinématographiques de La Ferme des animaux. […] En revanche, ce fut à l’IRD britannique que fut laissé le soin de transformer Animal Farm en comics utilisable à des fins de propagande. Dès le mois de décembre 1950, l’IRD avait acquis les droits étrangers pour adapter le livre d’Orwell sous la forme d’une BD susceptible de ­paraître en feuilleton dans les journaux. Selon Andrew Defty, « cette BD – qui consiste en 90 planches de 4 images chacune – fut largement publiée dans des journaux de l’Extrême- et du Moyen-Orient, d’Amérique latine, d’Inde, du Pakistan, de Ceylan, d’Afrique, des Caraïbes et d’Islande » (4). En juillet 1951, rapporte John Jenks, « cette BD était en cours de publication en Inde, en Birmanie, en Thaïlande, au Venezuela et en Érythrée ; d’autres diffusions étaient planifiées » (5). […] John Jenks affirme aussi que, partout où elle fut diffusée, la BD « fut un succès, même si la plupart des gens savaient qu’il s’agissait d’une production officielle britannique, qui plus est “d’apparence vraiment trop occidentale” ». Mais comment fut-elle réalisée ? Les dossiers du Foreign Office qui ont été déposés aux Archives nationales du Royaume-Uni montrent que cette administration avait passé commande de l’adaptation à un talentueux dessinateur : Norman Pett, surtout réputé comme créateur de l’une des premières pin-up de l’histoire, la célèbre Jane. Comme le rappelle Laurent Martin, « le type de la pin-up (la fille que l’on épingle sur le mur) est fixé dans les années 1930. En Angleterre, des dessinateurs comme Arthur Ferrier ou Norman Pett créent des personnages de délicieuses blondes un peu sottes, des glamour girls qui égayent le quotidien de leurs admirateurs ». […] Durant la guerre, Jane et toutes ses imitatrices furent enrôlées dans l’effort de guerre et chargées de remonter le moral des soldats ; Jane, en particulier, apparut dans les magazines de l’armée américaine » (6). Ce premier lien avec l’appareil de propagande anglo-américain explique sans doute que Norman Pett ait été de nouveau choisi quelques années plus tard pour produire l’adaptation d’Animal Farm en bande dessinée, en collaboration avec Donald Freeman pour la scénarisation sous forme de BD et la transposition des textes. […] Si Andrew Defty affirme qu’il a existé une version en français de la BD, probablement produite à destination des populations de l’Indochine française, il ne donne aucune référence plus précise. Et aucune des recherches qui ont pu être faites […] n’a permis de remettre la main sur cette version. Celle que nous donnons ici à lire, Repiblik Zanimo, est la traduction en français d’une version publiée en créole mauricien (7). […] Comme l’ont établi Christophe Cassiau-Haurie et Robert Furlong au terme d’une véritable enquête (8), la traduction de cette bande dessinée en créole dans les années 1970 doit être comprise dans le contexte social et politique d’une île Maurice ­devenue indépendante en mars 1968. Très vite, dans un souci d’apaisement, le Parti travailliste mauricien, pro-indépendantiste, décide de s’allier avec son adversaire, le Parti mauricien social-démocrate (PMSD) de Gaëtan Duval, soutenu par les colons blancs et qui s’était opposé à l’indépendance de l’île, pour former un gouvernement d’union nationale. Mais, comme partout dans le monde, l’époque est à la montée des mouvements d’extrême gauche, qui se font l’expression d’une volonté grandissante de changement dans les classes populaires. Ces aspirations [...] trouvent alors leur traduction dans l’émergence du Mouvement militant mauricien (MMM), qui « s’organise progressivement autour de thèmes révolutionnaires proches du marxisme et de la nécessaire lutte contre le néocolonialisme, le sous-développement et la pauvreté ». En quelques années, ce mouvement, par sa popularité croissante, commence à devenir une menace aussi bien pour le PMSD que pour l’Union démocratique mauricienne (UDM), une scission du PMSD probablement soutenue par des financements de l’étranger « afin que ce parti puisse éventuellement consolider ses bases et devenir une alternative à Gaëtan Duval affaibli politiquement ». Après une première élection locale remportée par un candidat du MMM, le gouvernement ne fait ni une ni deux : l’état d’urgence est proclamé en décembre 1971, les leaders du mouvement sont emprisonnés et l’UDM devient la principale force d’opposition. Il n’en reste pas moins que le MMM, par son ancrage populaire, demeure une menace pour les élites. Les dirigeants de l’UDM se voient alors proposer par les services secrets britanniques et/ou américains de traduire, en l’adaptant au contexte mauricien, Animal Farm, [...] afin de lutter dans les esprits contre un mouvement dont le discours politique possède de fortes consonances communistes. Certaines coïncidences facilitent d’ailleurs le travail, comme le remarquent Christophe Cassiau-Haurie et Robert Furlong, qui soulignent la ressemblance entre le cochon Napoléon et le leader historique du MMM, Paul Bérenger, reconnaissable à ses moustaches. C’est donc un sympathisant de l’UDM, Rafik Gulbul (9), qui va se charger de traduire la bande dessinée. Elle sera d’abord publiée en feuilleton entre novembre 1974 et le 1er avril 1975 dans le quotidien Libération, organe de presse de l’UDM. Et, dès le lendemain de la parution de la dernière planche, un encart publicitaire paraît dans le même journal annonçant la commercialisation de la BD en album. […] L’histoire de la bande dessinée mauricienne avait commencé dans les années 1950 avec les aventures d’un reporter détective, Pierre Kiroulle, sous la forme d’une mini-série signée ROG (pseudonyme de Roger Merven) et publiée dans le journal Action. Elle fit école et entraîna la publication d’autres BD dans les journaux et magazines locaux (10). Mais ­Repiblik Zanimo fut bien le premier album publié sur l’île, et […] il restera dans l’histoire comme la première bande dessinée écrite en créole. Cette originalité pourrait, bien sûr, être minorée par le fait qu’il s’agit d’une « simple » traduction. Mais tout l’intérêt de cette traduction est d’être aussi une adaptation. C’est avec leurs propres mots qu’il fallait parler aux masses sensibles à la propagande de l’adversaire ; d’où le choix du créole, qui était, comme l’expliquent nos deux auteurs, « la langue par excellence du militantisme de gauche et où fleuriss[aient] çà et là des poèmes et des pièces de théâtre politiquement engagés ainsi que des romans ». Et encore, pas n’importe quel créole : la graphie utilisée dans Repiblik Zanimo est « simple, proche du français, restant en cela très traditionnelle, [...] ». Le type de créole utilisé s’efforce de « rester à un niveau de langue populaire, sans fioriture ni pédanterie, sans vulgarité non plus » (11). Pour le lecteur mauricien, la découverte (ou la redécouverte) de Repiblik Zanimo représentera sans doute l’occasion de revenir sur les traces de l’histoire du pays, cette BD portant la marque, jusque dans la langue employée, des affrontements qui ont présidé aux premières années de l’indépendance. Pour le lecteur français en revanche, souvent ignorant des langues créoles alors qu’elles ont une base lexicale française, elle présente l’intérêt d’aller à la rencontre d’une variété originale, le créole mauricien, qui se différencie des créoles antillais, plus connus. Il y retrouvera des mots français du XVIIIe siècle disparus de l’usage actuel ; des mots d’origine wolof, malgache ou comorienne, traçant autant de trajectoires vers les pays d’où les esclaves furent amenés de force par les colons français ; des influences anglaises et indiennes enfin, datant de la colonisation britannique de l’île. […] Repiblik Zanimo continue, aujourd’hui encore, de hanter l’imaginaire des auteurs de bande dessinée actifs dans cette région du monde. Ainsi, comme certains l’ont noté (12), l’album Île Bourbon 1730, publié en 2006, coécrit par le scénariste de BD réunionnais Appollo et par le dessinateur Lewis Trondheim, contient de discrètes allusions à Repiblik Zanimo. Les deux auteurs jouent en effet des échos qu’éveille inévitablement le dessin zoomorphique de Lewis Trondheim dans le contexte d’une histoire traitant de liberté et d’oppression, puisque la bande dessinée évoque les rapports entre maîtres et esclaves sur l’île de La Réunion au xviiie siècle, et l’utopie égalitaire et libertaire que pouvait alors représenter la piraterie (13).   — Ce texte est extrait de la présentation, signée Patrick Marcolini, d’une adaptation en BD et en créole de La Ferme des animaux, parue dans une version bilingue aux éditions L’Échappée.
LE LIVRE
LE LIVRE

La Ferme des animaux de George Orwell, Norman Pett et Patrick Marcolini, traduit du créole au français par Alice Becker-Ho, éditions L’Échappée, 2016

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