La fin d’un « royaume des femmes »
par Isabel Hilton
Temps de lecture 15 min

La fin d’un « royaume des femmes »

Les Mosos, minorité du sud-ouest de la Chine, formaient jusque dans les années 1990 une société proche du matriarcat. Leur mode de vie a volé en éclats sous l’effet d’un tourisme de masse exploitant le mythe de l’amour libre.

Publié dans le magazine Books, mai/juin 2018. Par Isabel Hilton

© Patrick AVENTURIER/Gamma-Rapho / Getty

Un village moso des bords du lac Lugu, dans la province du Yunnan, en 2000, avant que ses habitants soient transformés en attraction touristique.

Dans les années 1920, le journaliste et botaniste austro-américain Joseph F. Rock s’était rendu au lac Lugu, dans les montagnes qui séparent les provinces du Sichuan et du Yunnan, dans le sud-ouest de la Chine. Il avait pris beaucoup de photos des habi­tants de la région et avait mentionné en passant qu’il s’agissait d’une société ­matriarcale. Il lui avait fallu onze jours pour parvenir au lac, en cheminant difficilement sur de dangereux sentiers de montagne depuis sa base de Lijiang, accompagné d’un bataillon complet de porteurs ­ainsi que, pour son premier voyage, d’une escorte imposée de dix soldats. Aujourd’hui, les lieux sont desservis par un grand axe routier, un télé­phérique et un aéroport – et, presque chaque soir, les Mosos, qui sont environ 40 000, ­revêtent leurs tenues d’apparat et dansent pour les touristes. La région possède bien des attraits : un paysage magnifique, une mosaïque de cultures issues de minorités ethniques… Mais la grande attraction, pour la promotion du tourisme, c’est l’aspect de la société moso sur lequel Joseph Rock ne s’était pas étendu : son caractère matrilinéaire (1) et la singulière approche de la sexualité qui va avec. Les Mosos ne connaissent ni le ­mariage ni la monogamie. Les femmes sont libres de choisir leurs amants et les enfants qui résultent de ces unions sont élevés dans des foyers ayant à leur tête la plus âgée des femmes. Les frères de celle-ci, ainsi que ses filles et leurs enfants, font partie de la famille. Mais les pères des enfants ne sont pas du nombre et vivent chez leur mère. Les biens appartiennent aux femmes, qui les transmettent à d’autres femmes de la famille. Dans l’intervalle entre le voyage de Joseph Rock et le déferlement du tourisme de masse, la fréquentation du lac Lugu a connu des hauts et des bas. À l’époque de Mao, le régime avait ­tenté de forcer les Mosos à abandonner leurs traditions « arriérées », mais celles-ci furent rétablies dès la mort du Grand Timonier. Dans les années 1980, le lac figurait sur les itinéraires des routards aventureux, et, quand les Chinois sont devenus plus prospères et se sont mis à voyager, le goutte-à-goutte de visiteurs s’est transformé en marée. Parmi ces touristes figurait en 2006 Choo Waihong, une avocate d’affaires de Singapour, lasse de sa vie professionnelle éreintante. Elle avait pris une ­retraite anticipée afin de visiter la Chine, la terre de ses ancêtres, et, après avoir lu dans un magazine de voyages un ­article sur « une tribu reculée […] dont les membres adoraient une déesse de la montagne nommée Gemu », elle décida d’aller voir ce matriarcat de plus près. À cette époque, la « tribu » n’était déjà plus du tout isolée. Choo…
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