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Goethe, homme d’argent

Le grand écrivain avait aussi le sens des affaires. Il contribua à faire reconnaître le droit d’auteur en Allemagne.

Goethe fut, on le sait, un digne représentant de l’époque bourgeoise ; l’habileté avec laquelle il gérait l’argent en est une illustration. Il était issu d’une famille fortunée qui pouvait se permettre, alors qu’il n’était qu’étudiant, de lui verser de généreux subsides. Ses premiers succès littéraires, prodigieux, lui permirent d’entrer [en 1775, à 26 ans] au service du duché de Weimar où il compta rapidement parmi les fonctionnaires les mieux payés. Dès ses débuts, il fut donc indépendant des honoraires d’auteur qui, dans les conditions du XVIIIe siècle – la propriété littéraire n’existait pas juridiquement –, ne pouvaient permettre à un écrivain de vivre. Il ne connut jamais les problèmes d’argent de Schiller et Schlegel. Sa production put ainsi suivre son cours tranquillement et indépendamment des attentes du public – ce qui ne l’empêcha pas de rencontrer ponctuellement sa faveur comme [en 1796] avec le poème épique Herrmann et Dorothée. Un train de vie luxueux, des voyages lointains effectués dans le plus grand confort, de gigantesques collections d’œuvres d’art et de minéraux, une excellente table, une garde-robe élégante, un carrosse privé témoignaient auprès du monde entier de son aisance, digne d’un homme d’État de la vieille Europe.

 

Le goût du luxe, la haine de la spéculation

Ces informations nous sont parvenues grâce à Goethe lui-même : sa passion pour les dossiers et les classifications sont bien connues, ainsi que sa correspondance, archivée avec une rigueur de comptable. Il en résulte un livre précis, vivant, passionnant. Et l’on s’étonne qu’aucune étude de cette ampleur n’ait été menée auparavant. Jochen Klauss explore les finances de Goethe en puisant dans le trésor d’érudition que lui vaut sa qualité de membre chevronné de la Fondation du classicisme de Weimar [1]. L’histoire sociale de la littérature allemande, depuis les aspects imputables au système financier du XVIIIe siècle jusqu’aux dépenses médicales, a rarement été éclairée avec tant d’efficacité.
L’histoire du grand projet éditorial qui couronna l’œuvre de Goethe, dite « édition définitive » de la maison Cotta, est fascinante [2]. Un véritable coup de poker, à l’occasion duquel Auguste, le fils de Goethe, dut jouer le méchant afin que son vieux père puisse de nouveau apparaître comme le bon gentil et empocher la somme, substantielle sans être excessive, de 60 000 thalers. Pour que cette gigantesque entreprise – qui nécessita l’installation d’un petit atelier d’écriture dans la maison de Goethe lui-même – soit rentable, il fallut négocier les droits d’auteur dans toutes les régions de langue allemande. L’affaire donna donc lieu à une action diplomatique spectaculaire auprès de trente-neuf États. La Bavière et le Wurtemberg furent les plus longs à céder, le duc Charles-Auguste [de Saxe-Weimar] en personne dut leur adresser une requête. C’est ainsi que le bon vieux Goethe devint un pionnier efficace du fameux droit d’auteur dont il n’eut lui-même jamais besoin pour vivre.

L’exposé minutieux de Klauss est captivant parce qu’il met en lumière le caractère de Goethe : une tête réaliste qui jaugeait le monde avec lucidité et pour qui la folie spéculative et les manigances typiques de son époque étaient profondément suspectes. On regrette d’autant plus que Klauss n’utilise pas ses amples connaissances pour donner un aperçu de la pensée de Goethe sur le sujet. Depuis, même la science financière chancelante d’aujourd’hui a redécouvert les scènes de la seconde partie de Faust dans lesquelles Méphistophélès met en marche la planche à billets et suggère à l’Empereur de relancer l’économie à crédit [lire l’encadré ci-dessus].
À l’origine de ce passage, les banqueroutes française et autrichienne avec le papier-monnaie d’État, respectivement en 1792 et en 1810, minutieusement observées et analysées par Goethe. Recommandons toutefois chaudement ce livre – comme un petit rafraîchissement – aux banquiers licenciés. En complément de lecture, on conseillera le Faust et La Campagne de France, que l’on trouve pour un prix modique dans les librairies d’occasion [3].

 

Ce texte est paru dans le Süddeutsche Zeitung du 20 août 2009. Il a été traduit par Aurélie Marquer.

Notes

1| La Fondation du classicisme de Weimar (Stiftung Weimarer Klassik) a notamment pour mission d’encourager la recherche sur Weimar.

2| Cette édition, conçue comme « définitive », parut entre 1827 et 1832, année de la mort de Goethe. Elle comportait quarante tomes, auxquels vinrent s’ajouter, entre 1832 et 1842, quinze volumes posthumes.

3| En 1792, le duc de Saxe-Weimar se rendit en France avec l’armée prussienne pour lutter contre les armées révolutionnaires. Goethe l’accompagna et put prendre la mesure de la radicale nouveauté de la Révolution française. Il rassembla ses souvenirs et ses réflexions dans La Campagne de France, parue trente ans plus  tard, en 1822.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le génie et l’argent. Les finances de Goethe de Goethe, homme d’argent, Artemis & Winkler, non traduit

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