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L’histoire du Brésil avant Bolsonaro

L’élection d’un président blanc, homophobe et raciste s’inscrit dans la continuité de l’histoire du Brésil. Profondément marqué par l’esclavage mais aussi par une culture de la réussite fondée sur la prédation, le pays ne cesse d’attendre son sauveur.


© Carl De Souza / AFP « Bolsonaro appartient au peuple. » Le président brésilien a été élu par une classe moyenne urbaine écœurée par la corruption et le traitement de faveur réservé, selon elle, aux pauvres à la peau sombre.

Si le Brésil était une personne plutôt qu’un pays, ainsi que ­Lilia Schwarcz et Heloisa ­Starling nous invitent à le concevoir dans leur passionnant ouvrage Brasil: uma biografia, on pourrait dire qu’il est dans une phase schizophrène. Prenons, par exemple, le second tour de l’élection présidentielle du 28 octobre 2018. L’un des candidats en lice était un ancien capitaine néofasciste de l’armée brésilienne qui insulte régulièrement les Afro-Brésiliens, les femmes, les peuples autochtones et les minorités sexuelles, affiche une sympathie pour la dictature militaire ayant gouverné de 1964 à 1985 et souhaite combattre la délin­quance en permettant aux citoyens de s’armer ou aux policiers à la gâchette facile de se faire justice eux-mêmes. L’autre, Fernando Haddad, avait remplacé à la dernière ­minute le toujours populaire ex-président et dirigeant syndical Luiz Inácio Lula da Silva, qui purge une peine de douze ans de prison pour corruption, blanchiment d’argent et détournement de fonds ­publics. Durant ses deux mandats, de 2003 à 2010, des millions de Brésiliens pauvres se sont fragilement hissés dans la classe moyenne, tandis que des milliards d’euros de fonds publics étaient détournés pour alimenter les caisses de sa formation, le Parti des travailleurs, et atterrir dans les poches de ses dirigeants.

Placés devant ce choix peu enthousiasmant, tous les autres candidats ayant été éliminés à l’issue du premier tour le 7 octobre, les Brésiliens ont élu, avec une marge décisive de dix points, le candidat autoritaire d’extrême droite Jair Bolsonaro pour un mandat de quatre ans qui a débuté le 1er janvier, inaugurant ce qui sera à coup sûr une période de grande tension politique et sociale, d’incertitude et de tumulte.

Bolsonaro, un député fédéral de 63 ans au style brutal que certains surnomment « le Trump des tropiques », doit son ascen­sion à l’élite financière de São ­Paulo, aux grands propriétaires terriens qui ­dévastent l’Amazonie depuis cinquante ans et aux Églises évangéliques, qui ont le vent en poupe dans le pays. Mais ce qui l’a propulsé au sommet, c’est le soutien des électeurs de la classe moyenne urbaine écœurés par la corruption endémique, la criminalité en hausse et le traitement de faveur réservé selon eux ces dernières ­années aux pauvres à la peau sombre.

Schwarcz et Starling ne traitent évidemment pas de la présidentielle de 2018 dans leur ouvrage, et l’essor de Bolsonaro a été si inattendu et si fulgurant que le nom du nouveau président ne figure nulle part dans leur livre. Mais leur analyse très détaillée et argumentée de l’histoire brésilienne – à compter de l’accostage, le 22 avril 1500, du navigateur portugais Pedro Álvares Cabral sur le rivage de l’actuelle Bahia – explique dans une large mesure que la quatrième démocratie et huitième économie mondiale en soit arrivée à cette situation fâcheuse et impensable il y a quelques mois encore. Ce faisant, elles donnent quelques raisons d’espérer que le Brésil se sorte de sa dernière crise en date et que ses institutions démocratiques mal en point soient encore en état de marche, mais leur lecture minutieuse d’un passé marqué par les conflits les incite aussi à la prudence.

Tout au long de l’histoire du pays, écrivent les auteures dans leur introduction, « on peut observer certains traits obstinément récurrents », le principal étant peut-être la « difficile et tortueuse construction de la citoyenneté » en vue d’y englober l’ensemble des Brésiliens et pas seulement les riches ou les puissants. Quel que soit le régime politique ou ­social, poursuivent-elles, « l’autoritarisme et l’intérêt personnel ont toujours été des réalités prégnantes qui ont fragilisé le libre exercice du pouvoir public et fait obstacle au renforcement des institutions – et, de ce fait, au combat pour les droits ».

Comme les États-Unis, le Brésil est une terre d’immigration et un pays-continent. Les deux nations ont aussi en commun la tache originelle de l’esclavage, sauf qu’au Brésil la pratique a été nettement plus répandue et durable. L’esclavage y a commencé un siècle plus tôt qu’aux États-Unis et a duré jusqu’en 1888 (le Brésil a été le dernier pays du continent américain à l’abolir). Il avait cours dans tout le pays – et non dans une seule région, comme aux États-Unis – et a brisé bien plus de vies : environ un tiers des quelque 12 millions de captifs africains expédiés vers le Nouveau Monde ont fini au Brésil, contre moins de 500 000 aux États-Unis. En outre, des peuples autochtones ­entiers ont été soumis et asservis ou, s’ils opposaient trop de résistance, tout bonnement exterminés dans le cadre de ce que Schwarcz et Starling appellent « une histoire de génocide et de conquête ».

Ces disparités contribuent à expliquer certaines des divergences fondamentales dans le vécu et les conséquences de l’esclavage dans les deux pays. Au début du XIXe siècle, notent les auteures, Rio de ­Janeiro, qui était alors la capitale, possédait « la plus grande concentration d’esclaves depuis la Rome antique, à ceci près que, à Rio, ils étaient aussi nombreux que les descendants d’Européens ». Si bien que le Brésil est aujourd’hui, après le Nigeria, le pays du monde ayant la plus grande population d’origine africaine. Au Brésil, le recensement de la population comporte des informations sur la couleur de peau. Les personnes répertoriées ont le choix entre cinq catégories (blanc, noir, métis, jaune, indien). Mais la majorité des 211 millions d’habitants du pays se déclarent soit « métis » (une désignation fourre-tout, tous mélanges et nuances confondus), soit « noirs » (1).

 

Malgré leur supériorité numérique, les Noirs et les métis n’ont jamais détenu de pouvoir politique ou économique, ni bénéficié de quoi que ce soit qui ressemble à l’égalité sociale. À propos du début du XXe siècle, Schwarcz et Starling citent cette remarque cinglante d’un intellectuel : « La liberté était noire, mais l’égalité était blanche. » Autrement dit, ­expliquent-elles, « l’égalité et la citoyenneté étaient réservées aux élites blanches, qui disposaient du droit de vote, tandis que la population qui avait connu l’esclavage devait s’estimer heureuse de pouvoir circuler librement ».

Un siècle plus tard, ce combat est toujours d’actualité. Les deux premiers Afro-Brésiliens à avoir occupé des ministères étaient des méga­célébrités – le grand footballeur Pelé, aux Sports en 1995, et le grand auteur-­compositeur-interprète Gilberto Gil, à la Culture en 2003 –, et le premier juge noir à siéger à la Cour suprême, Joaquim Barbosa, n’a été nommé qu’en 2003. « Les chances ne sont toujours pas égales pour tous, et les préjugés raciaux sont omniprésents dans des lieux publics tels que les restaurants, les boîtes de nuit, les théâtres et les stades de football, sans parler des lieux privés, notent les auteures dans leur conclusion. Le passé esclavagiste du Brésil et les dictatures qu’a connues le pays au XXe siècle ont manifestement laissé une marque indélébile. »

C’est un constat qui n’a jamais été particulièrement prisé ni même admis au Brésil, comme tout étranger qui ose mettre en cause l’orthodoxie dominante s’en aperçoit rapidement. Dans toute une ­série d’ouvrages allant de Maîtres et ­esclaves. La formation de la société brésilienne, du sociologue et écrivain Gilberto Freyre, publié pour la première fois en 1933 (2), à « Nous ne sommes pas racistes », un best-seller peu argumenté du journaliste d’origine syrienne Ali ­Kamel, paru en 2006, les Brésiliens ont été inci­tés à penser que les relations raciales étaient chez eux harmonieuses, surtout par rapport à d’autres pays, les États-Unis notamment. Mais Schwarcz et Starling ne ­reculent pas ­devant les preuves indéniables du contraire qui jalonnent leur histoire : leur index comporte deux pages de références à l’esclavage et à la façon dont il a dominé et continue à imprégner la vie brésilienne, avec des entrées pour « marquage des ­esclaves », « tentative du Brésil pour effacer l’histoire de l’esclavage », « mauvais traitements », « enfants esclaves », « morts de maladies du Nouveau Monde », « prostitution forcée ».

« Si l’esclavage appartient au passé, son histoire continue de s’écrire au présent, notent-elles. L’expérience de la violence et de la souffrance se répète, persiste et se diffuse dans la société brésilienne moderne, en se manifestant de mille façons. […] L’héritage de l’esclavage conditionne même notre culture, et le pays se définit en fonction d’une palette de couleurs de peau. »

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Les Brésiliens ont élu une femme blanche à la présidence (Dilma Rousseff, qui a été destituée en 2016, est la fille d’un immigré bulgare). Mais jamais un Noir autodéclaré n’a accédé à cette fonction (même si Nilo Peçanha, au pouvoir de 1909 à 1910, était considéré comme un mulâtre se faisant passer pour un Blanc, ce qui lui valut les railleries de la presse). Bolsonaro est d’ascendance italienne et allemande, tandis que son adversaire malheureux, l’ancien maire de São Paulo et ministre de l’Éducation Fernando Haddad, est le fils d’un immigré libanais, tout comme le précédent président, l’extrêmement impopulaire Michel Temer.

Pour autant, et c’est une contradiction que les étrangers ont du mal à comprendre, le Brésil est « un pays qui ne se conforme pas à l’idée que l’on se fait habituellement des rapports entre dominants et dominés », soulignent les auteures. Les influences africaines se font sentir dans presque tous les aspects de la vie quotidienne et sont généralement un motif de fierté, même pour les plus blancs des Brésiliens. Ce « mélange sans pareil a ­engendré une société qui se définit par des unions, des rythmes, des arts, des sports, des arômes, des cuisines et des littératures métissés », ce qui a donné naissance à « de nouvelles cultures hybrides ». D’où ces Blancs qui revendiquent « un pied dans la cuisine » (expression familière clairement raciste pour indiquer que l’on possède une part d’ascendance africaine) comme gage d’authenticité.

Lilia Schwarcz et Heloisa Starling sont des universitaires de renom qui ont d’importants ouvrages à leur actif. Professeure d’anthropologie à l’université de São ­Paulo, Schwarcz est l’auteure de biographies de l’empereur Pierre II, du peintre français émigré Nicolas-Antoine Taunay et de l’écrivain mulâtre Lima Barreto, ainsi que d’études pionnières sur le racisme et la question noire au Brésil. Starling est historienne et politiste à l’université fédérale du Minas Gerais. On lui doit notamment un livre sur l’histoire et la fiction dans l’œuvre du grand écrivain João Guimarães Rosa.

La corruption endémique est inextricablement liée à la longue histoire d’inégalités raciales et sociales et d’exploitation qu’elles décrivent. Les membres de l’élite étaient libres de considérer les autres êtres humains comme leur propriété personnelle, alors pourquoi pas aussi les ressources du pays, voire l’État lui-même ? Le Brésil colonial était à l’origine organisé comme un ensemble de « capitaineries héréditaires », un système en vertu duquel la Couronne portugaise « déléguait la tâche de coloniser et d’exploiter de vastes territoires à des particuliers » dotés d’un « pouvoir suprême » sur le domaine placé sous leur autorité. De là, on arrive aisément à la cupidité et aux malversations des gouverneurs, maires et élus ­locaux et fédéraux, qui ont abouti durant la période 2003-2016 et les mandats de Lula et de Rousseff au pillage massif des caisses de l’État.

Fait révélateur, les auteures notent que, si les révoltes d’esclaves étaient fréquentes à l’époque coloniale, la première grande rébellion, quoique avortée, contre la Couronne portugaise – qui eut lieu en 1789 dans la région natale de Starling, le Minas Gerais, et s’inspira de l’exemple de la révolution américaine – eut des meneurs aussi opportunistes que patriotes. « La plupart des conjurés étaient mêlés d’une façon ou d’une autre à la contrebande d’or et de diamants. » L’un d’eux, un prêtre, avait « passé une bonne partie de sa vie à escroquer la Couronne » en fabriquant de la fausse monnaie, en soudoyant les autorités civiles et ecclésiastiques et en détournant ingénieusement des diamants « de la route officielle qui menait vers Lisbonne vers une voie clandestine qui aboutissait à Amsterdam ».

Le Brésil accède enfin à l’indépendance en 1822, mais d’une façon différente que le reste des colonies du continent américain. Fuyant l’invasion du Portugal par les troupes napoléoniennes en 1807, la famille royale et la cour portugaises ­embarquent pour Rio de Janeiro : le Brésil cesse du jour au lendemain d’être une colonie pour devenir le centre d’un empire mondial dans lequel « le Portugal occup[e] désormais une position périphérique au sein de son système impérial ». Le roi Jean VI retourne à Lisbonne après le déclenchement de la Révolution libérale de 1820, tandis que son fils et héritier, Pierre, reste au Brésil avec le titre de régent. Deux ans plus tard, il proclame l’indépendance du pays et en devient le premier empereur. Cela épargna au Brésil l’agitation révolutionnaire et la fragmentation politique qu’allait connaître l’Amérique espagnole, la monarchie s’érigeant en symbole de l’unité nationale pendant près de soixante-dix ans. Mais cette stabilité eut un prix élevé : c’est la même petite élite qui demeura au pouvoir, largement hostile aux idées nouvelles et bien décidée à conserver ses privilèges.

Lorsque, en novembre 1889, un coup d’État militaire renversa la monarchie et instaura une république dominée par les magnats du café et de la canne à sucre, les esclaves nouvellement affranchis furent pour la plupart contraints de se débrouiller seuls, le nouveau régime préférant s’attacher à faire venir des ­migrants d’Europe, du Proche-Orient, du Japon, dans le but à la fois d’« éclaircir » la peau de la population et de fournir de la main-d’œuvre aux plantations et aux usines. Depuis l’abolition de l’esclavage décrétée par la princesse Isabelle en mai 1888 alors que son père, l’empereur Pierre II, se faisait soigner à l’étranger et qu’elle faisait fonction de régente impériale, « les Noirs sont en butte à un racisme silencieux mais non moins pervers », notent les auteures.

 

Deux processus parallèles étaient à l’œuvre : « d’un côté, on mettait en avant l’infériorité des Noirs et des ­métis, d’un autre on cherchait à escamoter le passé esclavagiste et ses répercussions sur la situation actuelle du pays ». Traités comme des « citoyens de seconde zone », « les non-Blancs étaient jugés paresseux, immoraux et socialement désorganisés ». Cet état d’esprit subsiste encore dans le tréfonds des mentalités brésiliennes. ­L’actuel vice-président du Brésil, le général Hamilton Mourão, a ainsi pu déclarer pendant la campagne électorale que le principal problème du pays est qu’il a hérité d’un « goût ibérique du privilège », ce que peu de gens contestent, de l’« indolence » des Indiens et de la « roublardise » des Africains : « Voilà notre melting-pot. »

Le terme à connotation raciste que Mourão a employé pour qualifier le comportement des Noirs brésiliens, malandragem, figure dans le titre de l’un des chapitres du livre de Schwarcz et Starling, « Samba, malandragem, autoritarisme : la naissance du Brésil moderne ». Les auteures définissent la malandragem à la fois comme la conduite d’une « personne qui vit à la frontière de la légalité », qui s’en sort grâce à son ingéniosité, et comme « un choix politique, caractérisé par un mépris du monde du travail ». C’est, en d’autres termes, une stratégie qu’adoptent ceux qui sont au bas de l’échelle sociale et économique faute de possibilités licites d’ascension, et elle n’est pas si différente de la mentalité de l’enrichissement rapide des notables qui administrent le pays depuis cinq cents ans. On comprend mieux dès lors ce vieux proverbe brésilien : « Qui vole un peu est un larron, qui vole beaucoup est un baron. »

En règle générale, affirment Schwarcz et Starling, le Brésil attend « le miracle quotidien, le sauveur inattendu ». Il se trouve que Bolsonaro a pour deuxième prénom Messias, « messie » en portugais, et il incarne un type de personnalité bien connu que les Brésiliens appellent par dérision « le sauveur de la patrie ». Comme l’écrivent les auteures, « nous prions pour que quelque chose de magique et d’inattendu tombe du ciel, et permette de mettre fin au ­malaise et de résoudre tous les problèmes, au lieu de planifier des changements substantiels et durables ».

Ce n’est pas la première fois que le pays se prend d’affection pour un homme fort. Deux gros chapitres du livre sont consacrés à Getúlio Vargas, la personnalité politique la plus importante de l’histoire brésilienne moderne, qui a gouverné en dictateur de 1930 à 1945 puis est revenu au pouvoir par les urnes en se faisant élire président en 1950, avant de se suicider durant ses fonctions quatre ans plus tard. « Vargas était un homme politique talentueux, mais il était autoritaire, écrivent Schwarcz et Starling. Habitué aux solutions dictatoriales, convaincu de son charisme, rompu aux soulèvements et aux coups d’État, il n’était pas fait pour travailler dans un cadre démocratique. » Elles mentionnent également deux présidents plus récents, Fernando Collor et Jânio Quadros, qui étaient de la même étoffe : « Ils avaient en commun le goût de la politique-spectacle, un ­mépris de la classe politique, un dédain pour le Congrès, une vision moraliste pour le pays et un profil autoritaire. »

 

La première édition de Brasil: uma biografia, publiée en 2015, s’arrêtait en 1994, année où Fernando Henrique Cardoso a été élu président et où une nouvelle monnaie, le real, a été introduite. Les auteures ont choisi cette année-là, parce qu’elle « marque la fin de l’étape de redémocratisation » consécutive à la dictature qui s’était effondrée une décennie plus tôt. Selon elles, les événements survenus depuis lors relèvent davantage du domaine de l’actualité, parce qu’« on ne dispose pas encore du recul suffisant pour les apprécier et qu’une nouvelle phase est en train de s’ouvrir dans la vie du pays ». « L’histoire, écrivaient-elles en 2015, est la seule ressource dont dispose le Brésil pour donner un avenir à son passé, et c’est pour cette raison que notre histoire s’achève ici. »

La nouvelle édition de 2018 comporte une postface datée d’août 2017, qui aide à comprendre les événements récents. Les auteures y poursuivent leur analyse jusqu’au stade où trois présidents civils élus par le peuple ont effectué chacun deux mandats. Il s’agissait d’une première dans l’histoire du Brésil et d’un signe encourageant montrant que les valeurs démocratiques commençaient à prendre racine. Les signes positifs ont été légion au cours de ces deux décennies : les inégalités commencent à se réduire sous Cardoso et le mouvement se poursuit sous Lula puis sous Rousseff. Nous arrivons à 2014, année où tout commence à partir à vau-l’eau et où éclate le scandale Petrobras, du nom du groupe pétrolier public impliqué, aux côtés d’autres entreprises, dans les versements de pots-de-vin à plusieurs partis politiques, à commencer par le Parti des travailleurs au pouvoir. Peu de temps auparavant « s’était mani­festée et répandue dans la population une haine systématique à l’égard des poli­tiques », écrivent Schwarcz et Starling, si bien que le perpétuel optimisme a cédé la place, au cours des quatre dernières ­années, au ressentiment incessant et à un déchaînement de colère.

Il serait tentant de voir dans l’opération Lava Jato (« lavage express »), la vaste ­enquête qui a mis au jour la corruption, un triomphe de l’État de droit et du principe de responsabilité, mais Schwarcz et Starling sont dubitatives : « Des procédures conformes à l’État de droit ont servi des intérêts contraires aux valeurs démocratiques inscrites dans nos institutions », puisque ces manœuvres ont été « justifiées par un Congrès dont bon nombre d’élus étaient eux-mêmes accusés de corruption ». Pour la première fois dans l’histoire du Brésil, un ancien chef de l’État a été reconnu coupable de ­délits commis ­durant son mandat, de même qu’un récent président de la Chambre des députés et de nombreux chefs d’entreprise riches et puissants. L’étau se resserre à présent sur d’autres contrevenants présumés, dont l’ex-président Temer et pléthore d’élus impliqués dans le scandale, qui ont essuyé des défaites cinglantes lors des législatives d’octobre 2018 et perdu de ce fait leur immunité parlementaire.

Comme le font remarquer les auteures, « si la démocratie a progressé, la république est restée à l’état de projet. La répu­blique n’est pas qu’un régime politique, c’est la res publica, la chose publique, ce qui appartient au peuple, ce qui est dans l’intérêt commun, par opposition aux intérêts privés ». Le « pire ennemi de la république, c’est la corruption », observaient-elles en 2015 avant de lancer un avertissement qui semble désormais prophétique : « Il y a toutefois un risque si l’indignation à l’égard de la corruption devient la raison d’être de l’action politique. Les gens pourraient se détourner de la politique et renoncer à participer à la vie publique, ce qui se traduirait par un discrédit des institutions démocratiques. » À l’heure où Jair Bolsonaro prend ses fonctions, entouré d’une bande d’hurluberlus, de partisans de la manière forte et d’escrocs, c’est exactement l’état d’esprit dans lequel se trouve le Brésil : désabusé et dans l’attente d’un nouveau messie qui remettra bon ordre dans tout cela.

Chaque fois que je me trouve à Rio, je me fais un devoir de faire une halte au musée d’Art moderne pour revoir mon œuvre préférée : un collage de Wesley Duke Lee, un artiste brésilien issu d’une de ces familles d’Américains sudistes qui s’étaient réfugiées à São Paulo après la guerre de Sécession, souvent avec leurs esclaves.

Sur la moitié supérieure d’une plaque de métal rouillée est gravé le drapeau vert et jaune brésilien, avec, au centre, une photo de groupe jaunie qui remplace la devise nationale, « Ordre et progrès », tandis que la moitié inférieure comporte une seule phrase imprimée en gros caractères noirs : « AUJOURD’HUI, C’EST TOUJOURS HIER ». On peut en dire autant d’à peu près tous les pays – c’est un Américain, William Faulkner, qui a écrit : « Le passé n’est jamais mort. Ce n’est même pas du passé » (3) – mais la formule semble s’appliquer particulièrement au Brésil, comme le montrent Schwarcz et Starling dans leur ouvrage éclairant et captivant.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 6 décembre 2018. Il a été traduit par Isabelle Lauze et a été publié dans Books n°95 daté mars 2019 sous le titre « Au Brésil, aujourd’hui c’est toujours hier ».

Notes

1. D’après le dernier recensement, qui date de 2010, le Brésil compte 47,7 % de Blancs, 43,1 % de Métis, 7,6 % de Noirs, 1,1 % de « Jaunes » (des descendants de Japonais, pour la plupart) et 0,4 % d’Amérindiens.

2. Traduit par Roger Bastide chez Gallimard en 1952. Gilberto Freyre y qualifie le Brésil de « démocratie raciale ».

3. Dans Requiem pour une nonne (Gallimard, « Folio », 1993).

LE LIVRE
LE LIVRE

Brasil : uma biografia de Lilia Moritz Schwarcz et Heloisa Murgel Starling, Companhia das letras, 2015

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