L’histoire du Brésil avant Bolsonaro
par Larry Rohter

L’histoire du Brésil avant Bolsonaro

L’élection d’un président blanc, homophobe et raciste s’inscrit dans la continuité de l’histoire du Brésil. Profondément marqué par l’esclavage mais aussi par une culture de la réussite fondée sur la prédation, le pays ne cesse d’attendre son sauveur.

Publié dans le magazine Books, mars 2019. Par Larry Rohter

© Carl De Souza / AFP « Bolsonaro appartient au peuple. » Le président brésilien a été élu par une classe moyenne urbaine écœurée par la corruption et le traitement de faveur réservé, selon elle, aux pauvres à la peau sombre.
Si le Brésil était une personne plutôt qu’un pays, ainsi que ­Lilia Schwarcz et Heloisa ­Starling nous invitent à le concevoir dans leur passionnant ouvrage Brasil: uma biografia, on pourrait dire qu’il est dans une phase schizophrène. Prenons, par exemple, le second tour de l’élection présidentielle du 28 octobre 2018. L’un des candidats en lice était un ancien capitaine néofasciste de l’armée brésilienne qui insulte régulièrement les Afro-Brésiliens, les femmes, les peuples autochtones et les minorités sexuelles, affiche une sympathie pour la dictature militaire ayant gouverné de 1964 à 1985 et souhaite combattre la délin­quance en permettant aux citoyens de s’armer ou aux policiers à la gâchette facile de se faire justice eux-mêmes. L’autre, Fernando Haddad, avait remplacé à la dernière ­minute le toujours populaire ex-président et dirigeant syndical Luiz Inácio Lula da Silva, qui purge une peine de douze ans de prison pour corruption, blanchiment d’argent et détournement de fonds ­publics. Durant ses deux mandats, de 2003 à 2010, des millions de Brésiliens pauvres se sont fragilement hissés dans la classe moyenne, tandis que des milliards d’euros de fonds publics étaient détournés pour alimenter les caisses de sa formation, le Parti des travailleurs, et atterrir dans les poches de ses dirigeants. Placés devant ce choix peu enthousiasmant, tous les autres candidats ayant été éliminés à l’issue du premier tour le 7 octobre, les Brésiliens ont élu, avec une marge décisive de dix points, le candidat autoritaire d’extrême droite Jair Bolsonaro pour un mandat de quatre ans qui a débuté le 1er janvier, inaugurant ce qui sera à coup sûr une période de grande tension politique et sociale, d’incertitude et de tumulte. Bolsonaro, un député fédéral de 63 ans au style brutal que certains surnomment « le Trump des tropiques », doit son ascen­sion à l’élite financière de São ­Paulo, aux grands propriétaires terriens qui ­dévastent l’Amazonie depuis cinquante ans et aux Églises évangéliques, qui ont le vent en poupe dans le pays. Mais ce qui l’a propulsé au sommet, c’est le soutien des électeurs de la classe moyenne urbaine écœurés par la corruption endémique, la criminalité en hausse et le traitement de faveur réservé selon eux ces dernières ­années aux pauvres à la peau sombre. Schwarcz et Starling ne traitent évidemment pas de la présidentielle de 2018 dans leur ouvrage, et l’essor de Bolsonaro a été si inattendu et si fulgurant que le nom du nouveau président ne figure nulle part dans leur livre. Mais leur analyse très détaillée et argumentée de l’histoire brésilienne – à compter de l’accostage, le 22 avril 1500, du navigateur portugais Pedro Álvares Cabral sur le rivage de l’actuelle Bahia – explique dans une large mesure que la quatrième démocratie et huitième économie mondiale en soit arrivée à cette situation fâcheuse et impensable il y a quelques mois encore. Ce faisant, elles donnent quelques raisons d’espérer que le Brésil se sorte de sa dernière crise en date et que ses institutions démocratiques mal en point soient encore en état de marche, mais leur lecture minutieuse d’un passé marqué par les conflits les incite aussi à la prudence. Tout au long de l’histoire du pays, écrivent les auteures dans leur introduction, « on peut observer certains traits obstinément récurrents », le principal étant peut-être la « difficile et tortueuse construction de la citoyenneté » en vue d’y englober l’ensemble des Brésiliens et pas seulement les riches ou les puissants. Quel que soit le régime politique ou ­social, poursuivent-elles, « l’autoritarisme et l’intérêt personnel ont toujours été des réalités prégnantes qui ont fragilisé le libre exercice du pouvoir public et fait obstacle au renforcement des institutions – et, de ce fait, au combat pour les droits ». Comme les États-Unis, le Brésil est une terre d’immigration et un pays-continent. Les deux nations ont aussi en commun la tache originelle de l’esclavage, sauf qu’au Brésil la pratique a été nettement plus répandue et durable. L’esclavage y a commencé un siècle plus tôt qu’aux États-Unis et a duré jusqu’en 1888 (le Brésil a été le dernier pays du continent américain à l’abolir). Il avait cours dans tout le pays – et non dans une seule région, comme aux États-Unis – et a brisé bien plus de vies : environ un tiers des quelque 12 millions de captifs africains expédiés vers le Nouveau Monde ont fini au Brésil, contre moins de 500 000 aux États-Unis. En outre, des peuples autochtones ­entiers ont été soumis et asservis ou, s’ils opposaient trop de résistance, tout bonnement exterminés dans le cadre de ce que Schwarcz et Starling appellent « une histoire de génocide et de conquête ». Ces disparités contribuent à expliquer certaines des divergences fondamentales dans le vécu et les conséquences de l’esclavage dans les deux pays. Au début du XIXe siècle, notent les auteures, Rio de ­Janeiro, qui était alors la capitale, possédait « la plus grande concentration d’esclaves depuis la Rome antique, à ceci près que, à Rio, ils étaient aussi nombreux que les descendants d’Européens ». Si bien que le Brésil est aujourd’hui, après le Nigeria, le pays du monde ayant la plus grande population d’origine africaine. Au Brésil, le recensement de la population comporte des informations sur la couleur de peau. Les personnes répertoriées ont le choix entre cinq catégories (blanc, noir, métis, jaune, indien). Mais la majorité des 211 millions d’habitants du pays se déclarent soit « métis » (une désignation fourre-tout, tous mélanges et nuances confondus), soit « noirs » (1).   Malgré leur supériorité numérique, les Noirs et les métis n’ont jamais détenu de pouvoir politique ou économique, ni bénéficié de quoi que ce soit qui ressemble à l’égalité sociale. À propos du début du XXe siècle, Schwarcz et Starling citent cette remarque cinglante d’un intellectuel : « La liberté était noire, mais l’égalité était blanche. » Autrement dit, ­expliquent-elles, « l’égalité et la citoyenneté étaient réservées aux élites blanches, qui disposaient du droit de vote, tandis que la population qui avait connu l’esclavage devait s’estimer heureuse de pouvoir circuler librement ». Un siècle plus tard, ce combat est toujours d’actualité. Les deux premiers Afro-Brésiliens à avoir occupé des ministères étaient des méga­célébrités – le grand footballeur Pelé, aux Sports en 1995, et le grand auteur-­compositeur-interprète Gilberto Gil, à la Culture en 2003 –, et le premier juge noir à siéger à la Cour suprême, Joaquim Barbosa, n’a été nommé qu’en 2003. « Les chances ne sont toujours pas égales pour tous, et les préjugés raciaux sont omniprésents dans des lieux publics tels que les restaurants, les boîtes de nuit, les théâtres et les stades de football, sans parler des lieux privés, notent les auteures dans leur conclusion. Le passé esclavagiste du Brésil et les dictatures qu’a connues le pays au XXe siècle ont manifestement laissé une marque indélébile. » C’est un constat qui n’a jamais été particulièrement prisé ni même admis au Brésil, comme tout étranger qui ose mettre en cause l’orthodoxie dominante s’en aperçoit rapidement. Dans toute une ­série d’ouvrages allant de Maîtres et ­esclaves. La formation de la société brésilienne, du sociologue et écrivain Gilberto Freyre, publié pour la première fois en 1933 (2), à « Nous ne sommes pas racistes », un best-seller peu argumenté du journaliste d’origine syrienne Ali ­Kamel, paru en 2006, les Brésiliens ont été inci­tés à penser que les relations raciales étaient chez eux harmonieuses, surtout par rapport à d’autres pays, les États-Unis notamment. Mais Schwarcz et Starling ne ­reculent pas ­devant les preuves indéniables du contraire qui jalonnent leur histoire : leur index comporte deux pages de références à l’esclavage et à la façon dont il a dominé et continue à imprégner la vie brésilienne, avec des entrées pour « marquage des ­esclaves », « tentative du Brésil pour effacer l’histoire de l’esclavage », « mauvais traitements », « enfants esclaves », « morts de maladies du Nouveau Monde », « prostitution forcée ». « Si l’esclavage appartient au passé, son histoire continue de s’écrire au présent, notent-elles. L’expérience de la violence et de la souffrance se répète, persiste et se diffuse dans la société brésilienne moderne, en se manifestant de mille façons. […] L’héritage de l’esclavage conditionne même notre culture, et le pays se définit en fonction d’une palette de couleurs de peau. »   Les Brésiliens ont élu une femme blanche à la présidence (Dilma Rousseff, qui a été destituée en 2016, est la fille d’un immigré bulgare). Mais jamais un Noir autodéclaré n’a accédé à cette fonction (même si Nilo Peçanha, au pouvoir de 1909 à 1910, était considéré comme un…
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