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Brésil – Le pays qui regarde son histoire en face

Deux universitaires brésiliens mettent à mal l’image idyllique que leurs compatriotes se font de leur passé, en en soulignant le caractère violent.


©ZAKARY CANEPARI/PANOS/REA

Dans une favela de São Paulo. Dernier État à avoir aboli l'esclavage, le Brésil a été la destination de 40% des Africains emmenés de force en Amérique.

Pays idyllique et infernal, joyeux et sombre, rural et urbain, blanc et métissé : le Brésil n’est pas à un contraste près. Voilà pourquoi l’anthropologue Lilia Moritz Schwarcz et l’historienne Heloisa Murgel Starling n’ont pas voulu donner à leur « histoire synthétique » du pays la forme d’un récit linéaire. Pour s’en affranchir, ces deux universitaires de haut vol ont fait du Brésil le personnage d’une « biographie » kaléidoscopique. Car « il n’existe pas une, mais plusieurs histoires du Brésil, confie Lilia Schwarcz au Globo. Nous ne voulions pas écrire un récit chronologique ni téléologique mais raconter ce pays dans toutes ses dimensions, de la vie politique à la vie culturelle, de la vie publique à la vie privée. À mesure que nous avancions, le Brésil s’est imposé comme un personnage. Et, à la manière de n’importe quel personnage, il possède ses contradictions, ses vices et ses vertus, ses succès et ses échecs. »

Salué par la critique la plus exigeante, « Brésil : une biographie » connaît un étonnant succès de librairie. Il est vrai que le livre met l’accent sur le rôle des individus, hommes et femmes de toutes origines, qui, au fil des siècles, ont composé la nation. L’ouvrage n’a donc « rien d’une histoire conventionnelle », écrit le Britannique Kenneth Maxwell, historien spécialiste du Brésil, dans l’hebdomadaire Época. « Le livre ne cache pas la vérité crue du trafic négrier et de l’esclavage, qui perdurèrent si longtemps. De même, il ne sous-estime en aucune façon l’histoire de l’exclusion sociale et de l’inégalité raciale, ni celle des révoltes et de la contestation. […] À l’image traditionnelle et fantasmée d’un pays pacifique, tolérant et accueillant, Lilia Schwarcz et Heloisa Starling opposent l’histoire réelle, faite de violence, de cruauté et de souffrance. »

Car les Brésiliens se définissent volontiers comme un « peuple joyeux, honnête, travailleur et hospitalier, fruit d’une civilisation métissée, colorée et plurielle », ajoute l’historien Laurentino Gomes dans la Folha de São Paulo. Ils aiment à clamer que le racisme fut chez eux plus « bienveillant » et plus « doux » qu’aux États-Unis, par exemple. Mais c’est oublier que le pays fut le dernier État occidental à abolir l’esclavage, en 1888, et que « 40 % des Africains emmenés de force en Amérique l’ont été au Brésil, rappelle Kenneth Maxwell dans son article. En 1910, sur une population totale de 22 millions de personnes, on comptait à peine 627 000 électeurs. Aujourd’hui, six Brésiliens sur dix sont le fruit d’un mélange racial » (dans les recensements, ils apparaissent dans la catégorie des « pardos », en référence au plumage indéfinissable du moineau).

De la violence de l’esclavage aux vagues d’immigrants européens de la fin du XIXe siècle (Italiens, Allemands et Portugais) qui vinrent contribuer à l’industrialisation du pays – et seraient plus tard rejoints par les Japonais –, de la première République aux dictatures militaires, cet ouvrage retrace la lente construction de la citoyenneté dans un pays aujourd’hui assailli par le doute. « De nombreux Brésiliens sont découragés par l’impasse du politique, révoltés par l’omniprésence de la corruption, exaspérés par les conflits d’intérêts. Ils s’inquiètent aussi de l’état actuel et de l’avenir de leur culture civique, conclut Kenneth Maxwell dans Época. Avec cette somme de près de 700 pages, Lilia Schwarcz et Heloisa Starling mettent en lumière les dilemmes fondamentaux qui ont jalonné la formation historique du pays et ont fait le Brésil d’aujourd’hui ».

LE LIVRE
LE LIVRE

Brasil : uma biografia de Lilia Moritz Schwarcz et Heloisa Murgel Starling, Companhia das letras, 2015

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