Hitler, le Saint Graal et les loups-garous
par Richard J. Evans

Hitler, le Saint Graal et les loups-garous

Les nazis ont-ils su habilement exploiter la mode de l’occultisme en Allemagne pour arriver au pouvoir ? Ses dirigeants croyaient-ils vraiment aux forces surnaturelles ? Un nouveau livre relance un débat vieux de plusieurs décennies.

Publié dans le magazine Books, décembre 2018/ janvier 2019. Par Richard J. Evans

© Werner Cohnitz/ullstein bild / Getty

L’ingénieur autrichien Hanns Hörbiger (1860-1931), théoricien de la cosmogonie glaciaire, l’une des pseudosciences qui influencèrent certains dirigeants du IIIe Reich.

Il y a deux ou trois ans, une chaîne de télévision russe a demandé à m’interviewer dans le cadre d’une émission consacrée à Hitler. Je ­reçois sans arrêt ce genre de sollicitations, et j’ai ­accepté l’invitation dans l’espoir de pouvoir contrebalancer un minimum les théories extravagantes auxquelles cet exercice allait m’exposer. En de précédentes occasions, j’avais été confronté à des affirmations délirantes : la population allemande, dans son ensemble, aurait été droguée jusqu’à la moelle pendant toute la durée du IIIe Reich, ce qui aurait rendu son existence supportable ; Hitler se ­serait échappé de son bunker et serait parti vivre en Argentine avec Eva Braun (et, dans certaines versions, avec sa chienne ­Blondi) ; Unity Mitford aurait donné naissance à l’enfant d’Hitler au début de la guerre (1) ; un conflit mondial allait éclater en 2014, comme en 1914. J’aurais dû m’attendre aux questions qu’allait me poser REN-TV, une chaîne privée qui, à son lancement en 1997, jouissait d’une réputation de sérieux et d’indépendance mais qui a pris depuis un virage populiste. En 2016, elle a diffusé un documentaire prétendant que le naufrage du Titanic résultait d’une conspiration ourdie par « 300 juifs, Illuminati et francs-maçons », dans le but de provoquer une crise internationale et de s’emparer de la planète. Un cameraman-preneur de son est arrivé dans mon bureau de Cambridge, accompagné d’une intervieweuse très chic. De manière assez classique, l’entretien a débuté par le redressement économique des années 1930, sous le régime nazi (même si je me suis dit qu’il y avait anguille sous roche lorsque la journaliste m’a demandé : « D’où et de qui venait l’argent ? »). Mais nous n’avons pas tardé à aborder un tout autre domaine. « Pourquoi, m’a-t-on demandé, Hitler a-t-il ­délégué à Himmler la tâche de trouver le Saint Graal ? Pourquoi n’a-t-il pas mené lui-même les recherches ? » « Beaucoup de chercheurs disent qu’Hitler était obsédé par la quête de la Sainte Lance… Où se trouvait-elle avant que le parti nazi arrive au pouvoir ? » « Le IIIe Reich abritait-il des magiciens hautement qualifiés ? L’or nazi a-t-il disparu sous l’effet de leurs pouvoirs ? Ont-ils causé la mort de Roosevelt en lui jetant un sort ? » Il y avait beaucoup d’autres questions du même acabit. Il semblait, à les entendre, que le IIIe Reich avait été un terrain de jeu pour des forces maléfiques, occultes, que les nazis avaient utilisées à leur profit. À la fin de l’entretien, j’ai demandé à la journaliste si elle croyait réellement à toutes ces sottises – elle devait bien savoir, par exemple, que les allégations relatives à l’or nazi caché au fond d’un lac suisse ou dans des tunnels polonais ensevelis avaient toutes été réfutées ? Elle m’a ­répondu qu’elle n’y croyait pas, bien entendu, mais que la chaîne comptait parmi son public un grand nombre de jeunes téléspectateurs qui apprécient ce genre d’histoires. REN-TV est loin d'être le premier média à découvrir qu’on peut gagner de l’argent en liant nazisme et occultisme. « Hitler est dingue des sciences ­occultes », dit un fonctionnaire américain à ­Indiana Jones dans Les Aventuriers de l’Arche ­perdue, lorsqu’il lui confie la mission d’empêcher les nazis de s’emparer de l’Arche d’alliance – sur le point d’être exhumée – et de son incroyable pouvoir (le troisième film de la série met en scène une lutte similaire pour empêcher les nazis de mettre la main sur le Saint Graal). ­Depuis la publication en 1940 des « Causes occultes de la guerre actuelle » par le folkloriste, ésotériste et nationaliste écossais Lewis Spence (2), les écrits crypto-­historiques n’ont fait que se succéder, ­soutenus à l’occasion par des émissions de télévision, prétendant qu’Hitler recourait à d’authentiques et maléfiques forces surnaturelles, ou qu’il en était l’incarnation. Les chercheurs ayant sérieusement étudié le nazisme n’ont accordé à juste titre que peu de crédit, voire aucun, à ces hypothèses, mais la place des idées ­occultes au sein du mouvement nazi a fait l’objet de nombre de travaux d’historiens qui considèrent l’idéologie nazie comme l’expression d’une révolte plus large contre les valeurs des Lumières et le rationalisme moderne. Dans son ­ouvrage pionnier, Les ­Racines intellectuelles du IIIe Reich. La crise de l’idéologie allemande, paru en 1964 (3), George L. Mosse ­explique que le spiritisme, la théosophie, le mysticisme de la nature, le paganisme pseudo-germanique et plusieurs autres idéologies irrationalistes apparues à la fin du XIXe siècle ont irrigué le nazisme, qui les a mis au service de l’antisémitisme tout en se débarrassant de leurs aspects les plus bizarres et les plus ­extrêmes. Certains nazis – notamment Heinrich Himmler, le chef de la SS – ont continué d’adhérer à ce type d’idées ésotériques, alors que la plupart des autres dirigeants du régime les considéraient avec mépris. En 1985, dans Les Racines occultes du nazisme (4), Nicholas Goodrick-­Clarke a attiré l’attention sur l’ariosophie, une idéologie conceptualisée avant la ­Première Guerre mondiale par l’Autrichien Lanz von Liebenfels, un raciste notoire, ainsi que sur les doctrines de Guido von List, un autre ésotériste autrichien. Ces hommes et leurs disciples, que Mosse avait déjà brièvement décrits, s’intéressaient au culte du Soleil, aux anciennes cérémonies des cultes germaniques, à l’écriture runique et à l’idée d’un super-héros se réincarnant pour sauver la race allemande ou « aryenne » (d’où le terme d’« ariosophie ») de la dégénérescence et du déclin, en canalisant les pouvoirs magiques héri­tés des dieux nordiques. Tout en prenant ces courants opposés à la pensée des Lumières suffisamment au sérieux pour les étudier en détail, Goodrick-Clarke restait sceptique quant à leur influence sur le ­nazisme. Au mieux, concluait-il, ils avaient été en vogue dans les hautes sphères de la SS, où Himmler assurait leur promotion. Mais leur impact réel sur le mouvement nazi demeurait limité. Eric Kurlander, un historien américain à qui l’on doit deux livres sur les rapports entre le libéralisme allemand et le national-socialisme, souhaite à présent infirmer cette conclusion. Selon lui, nous devrions réexaminer le rapport du nazisme au surnaturel : « Le national-­socialisme […] s’est plus préoccupé des doctrines surnaturelles et des pratiques ésotériques, et il leur est plus redevable qu’aucun autre mouvement politique de l’entre-deux-guerres. » Ces doctrines et pratiques, soutient-il, étaient bien plus répandues dans la culture allemande de la fin du XIXe et du début du XXe siècle que leur association avec le monde secret de l’occultisme le suggère. Elles comprenaient l’astrologie, la divination, la voyance, la parapsychologie, la démonologie, l’ariosophie et l’anthroposophie. Mais elles englobaient aussi les « sciences marginales » – les pseudosciences, en d’autres termes – qui avaient cours à la marge de la science universitaire. Celles-ci comprenaient certains aspects du folklore, de la mythologie et de la religion germanique ou – pour prendre l’exemple le plus frappant – de la cosmogonie glaciaire, une doctrine obscure selon laquelle les origines de la Terre remontent à une vaste explosion stellaire qui a ­projeté d’énormes blocs de glace dans tout l’Univers. Certains auraient formé un déluge de lunes qui se seraient écrasées contre la Terre, façonnant ainsi les origines de sa matière organique. « Des millions d’Allemands », écrit Kurlander, acceptaient ces idées « très en vogue », qui furent habilement exploitées par les nazis, non seulement dans leur ascen­sion vers le pouvoir, mais aussi dans leur politique intérieure et étrangère après 1933. En p­résentant leurs ennemis réels et imaginaires – en premier lieu les juifs, les communistes et les francs-maçons – à la fois verbalement et visuellement, comme « des vampires, des zombies, des démons, des diables, des spectres, des para­sites et d’autres monstres surnaturels », les nazis « ont créé un espace idéologique et discursif dans lequel les ennemis du nazisme pouvaient être déshumanisés, marginalisés et transformés, au sens figuré, en monstres qu’il fallait éliminer physiquement ». Kurlander divise son livre en trois parties. Dans la première, il étudie les « racines surnaturelles du nazisme », qui seraient à chercher dans « la religion aryano-germanique, les pseudosciences et la résurgence de l’occultisme austro-­allemand ». Cet « imaginaire surnaturel nazi » aurait imprégné la Société de Thulé, un groupe de penseurs d’extrême droite qui, après la Première Guerre mondiale, a fourni un corpus idéologique à certains futurs dignitaires du parti nazi, notamment Rudolf Hess, Hans Frank et Alfred Rosenberg. Après avoir traité de l’usage par le parti nazi d’une imagerie surnaturelle diabolisante destinée à convaincre les électeurs, l’ouvrage explore, dans une ­deuxième partie, les rapports des dirigeants du IIIe Reich à la magie et à l’occul­tisme, ainsi que la place de la pseudo­science – en particulier de la cosmogonie glaciaire – dans le nazisme après 1933. La troisième et dernière partie aborde le sujet du surnaturel et de la ­Seconde Guerre mondiale, traitant l’usage « du folklore et de…
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