Ilija Trojanow : les services secrets et le romancier
par Alexandre Levy

Ilija Trojanow : les services secrets et le romancier

En Bulgarie, comme dans d’autres pays de l’Est, les services secrets ont assuré la transition après la chute du communisme, voilà bientôt trente ans. Et fait obstacle à la compréhension du passé. Pour y parvenir, le romancier est peut-être mieux outillé que l’historien.

Publié dans le magazine Books, novembre 2018. Par Alexandre Levy

© Thomas Dorn / S. Fischer Verlags

Ilija Trojanow : « Les documents des services secrets de la période communiste doivent être lus comme le produit d’une machine destinée à instrumentaliser la réalité .»

Ilija Trojanow (transcrit Ilia Troïanov en français) est un écrivain et éditeur bulgaro-allemand. En 1971, sa famille obtient l’asile politique en Allemagne de l’Ouest. Son premier roman, paru en 1996, Die Welt ist gross und Rettung lauert überall (« Le monde est vaste et le salut nous guette partout »), où il raconte leur fuite de Bulgarie et leur installation en Allemagne, a été porté à l’écran. Quatre de ses romans ont été traduits chez Buchet-Chastel.   Votre dernier roman, Macht und Widerstand, est entièrement consacré à la Bulgarie, que vous avez quittée en 1971, à 6 ans. Pourquoi avoir choisi ce sujet ? Macht und Widerstand est un livre sur la Bulgarie, mais aussi une réflexion plus générale sur le pouvoir et la résistance à celui-ci. Ce sont des notions universelles. Mon roman a d’abord été traduit en turc, et les lecteurs y ont tout de suite vu des similitudes avec les événements qui se déroulent dans leur pays : le coup d’État, sa répression, la dictature qui ­arrive à grands pas et les moyens de la contrer. Les ombres du passé, l’héroïsme individuel, la lâcheté sont des sujets ­littéraires majeurs – et qui m’intéressent. Mais je ne dirais pas que je suis « juste un écrivain » – je pense d’ailleurs que c’est impossible. Je suis aussi à la ­recherche d’une forme de vérité, et je trouve que l’écriture est le meilleur moyen de s’immerger dans un ­sujet et de le comprendre. Quant à mes senti­ments à l’égard de la Bulgarie, mon pays ­d’origine, je suis passé par plusieurs phases : l’indifférence, la nos­talgie, ­l’espoir, la désillusion, la ­colère, la découverte, la compréhension et, ­enfin, l’écriture. Je dirais que ce qui ­m’intéresse, c’est moins un pays en particulier que les personnes et les ­événements historiques.   À propos de la chute du régime en Bulgarie en 1989 et des années de « transition démocratique » qui ont suivi, vous parlez de « révolution fictive », ou « volée ». Que voulez-vous dire ? L’histoire de la Bulgarie est, en ce sens, exemplaire. J’ai publié en 2006 un livre sur la question : Die fingierte Revolution: Bulgarien, eine exemplarische Geschichte (1). La plupart des partis d’opposition en Bulgarie ont été créés, financés et instrumentalisés par d’anciens membres de la Sécurité d’État (DS), les services secrets communistes. L’ancienne police politique du régime déchu a ainsi gardé la main sur tout le processus « démocratique ». Quant aux privatisations – qui se sont traduites par un gigantesque pillage organisé des ressources du pays –, elles ont permis à des inconnus, ­souvent ­totalement insi­gnifiants, de devenir millionnaires et même milliardaires en très peu de temps. Là aussi, les hommes de la DS ont joué un rôle important – cette ­question est aujourd’hui bien ­documentée. On a vu ainsi en Bulgarie – mais ­aussi dans d’autres pays de l’Est et surtout en Russie – l’avènement d’une « mafia rouge », essentiellement composée de membres de l’ancienne nomenklatura. Je me trouve actuellement en Slovénie (2), un pays a priori assez éloigné de cette réalité, mais ici aussi on me confirme que les oligarques d’aujourd’hui sont pour la plupart issus de familles d’anciens partisans de la Seconde Guerre mondiale.   Vous dites que la mainmise de la Sécurité d’État est bien documentée, mais elle l’est par des historiens, des politologues et des sociologues… Quel éclairage un écrivain peut-il apporter ? Les universitaires travaillent pour la plupart avec des documents d’archives. Mais le tableau ne serait pas complet sans le témoignage de ceux qui ont vécu cette époque. Les livres de l’écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch sont un bel exemple d’une littérature qui se nourrit de témoignages extrêmement divers sur tel ou tel événement historique. En ce sens, la littérature agit comme un correctif bienvenu, car elle fonctionne avec les moyens de la documentation historique mais pour faire surgir un monde de fiction qui, parfois, peut s’avérer bien plus exact qu’un récit purement documentaire. Dans mon roman, je retranscris des documents authentiques issus des archives des services secrets communistes. J’ai mené aussi des dizaines d’entretiens avec des témoins de cette époque – qu’ils fassent partie de la résistance au régime ou de l’appareil répressif. Lorsque le documentaire se mêle à la fiction, son effet s’en trouve intensifié ; et cela ouvre la voie à de nouvelles interprétations, à une nouvelle compréhension de la réalité.   Dans votre roman, deux monologues s’entre-mêlent : celui de Konstantin, un opposant fervent au régime, ancien prisonnier politique qui cherche à obtenir justice, notamment en se battant pour l’ouverture des archives de la police secrète ; et celui de son ancien camarade de classe devenu son tortionnaire, Métodi. En Bulgarie, beaucoup ont vu dans Konstantin un personnage réel – votre oncle, l’écrivain et journaliste anarchiste Guéorgui Konstantinov. Oui, et c’est une erreur. La biographie de mon oncle m’a servi uniquement de trame pour situer Konstantin dans son époque. J’ai utilisé son dossier – ou plutôt ses dossiers, parce qu’il s’agit d’une dizaine de tomes –, conservé dans les ­archives de la Sécurité d’État. Né en 1933, Guéorgui Konstantinov a été condamné en 1953 à vingt ans de prison pour avoir dynamité une statue de Staline dans un square de Sofia. Il a été libéré en 1962 mais est resté sous étroite surveillance. En 1973, il a ­quitté clandestinement la Bulgarie, via la Yougoslavie, et a vécu en exil en France jusqu’en 1991. À Sofia, il a été condamné à mort par contumace pour cet acte. Aujourd’hui, il habite au 14e étage d’un HLM ­décati de la péri­phérie de Sofia, mais les ­similitudes avec le personnage du ­roman s’arrêtent là. Konstantin vit dans le ­passé, il est…
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