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L’incroyable incapacité des experts à prévoir l’avenir

Ils n’ont vu venir ni la crise financière de 2008, ni même le baby-boom de l’après-guerre. En revanche, ils prédisent régulièrement des catastrophes et autres événements fantaisistes. Et pourtant, ils ont toujours la cote.

En décembre 2007, lorsque le magazine BusinessWeek publia son tableau annuel des prévisions économiques pour les douze mois à venir, la totalité des 54 économistes interrogés prédirent que l’économie américaine n’allait pas « tomber en récession ». La croissance en 2008 n’aurait rien d’exceptionnel mais se poursuivrait, affirmèrent-ils tous. Ils ne furent pas les seuls à ne pas voir ce qui se profilait. En juillet 2009, un groupe d’éminents économistes et constitutionnalistes britanniques déplorait dans un courrier adressé à la reine « le défaut d’imagination collective » qui les avait conduits, sans exception, à ne pas anticiper la crise.

Si la lecture du livre de Dan Gardner est si réjouissante, cela tient pour beaucoup aux efforts que déploient les experts pour justifier après coup la nullité de leurs prévisions. Gardner cherche à comprendre pourquoi les pronostics des experts sont si souvent à côté de la plaque et pourquoi on tient rarement rigueur à ceux qui se sont trompés. Il s’appuie pour ce faire sur les travaux de Philip ­Tetlock, un psychologue américain qui en avait tellement assez de la suffisance des prévisionnistes qu’il conçut une expérience originale : en 1984, il sélectionna 284 universitaires, économistes et chercheurs qui gagnaient leur vie en vendant leurs avis sur les tendances politiques et économiques. Il leur demanda de lui fournir des prévisions vérifiables. Vingt ans plus tard, le bilan n’était pas glorieux. Au jeu des pronostics, constata Tetlock, la plupart des experts n’étaient pas plus adroits que « des chimpanzés lançant des fléchettes sur une cible ». Pis, lorsqu’ils furent confrontés à leurs erreurs, beaucoup refusèrent de les admettre : certains tentèrent d’éluder la question, tandis que d’autres prétendirent avoir eu raison depuis le début 1.

Une partie du problème, explique Gardner, tient au fait que les experts n’ont pas à répondre de leurs prévisions. Faites un pronostic audacieux et les journalistes et les caméras accourront. Mais, lorsqu’il ne se réalise pas, personne n’est là pour s’en souvenir. Repre­nant la célèbre distinction du philosophe et historien des idées Isaiah Berlin, Gardner divise les experts et les prévisionnistes en deux caté­gories : les renards, qui savent beaucoup de choses différentes, et les hérissons, qui sont spécialistes d’un seul grand sujet. Selon lui, les hérissons, dont le domaine d’expertise est ­limité, ont tendance à formuler des prévisions audacieuses et optimistes. Leurs pronostics sont plus simples et plus amusants, de sorte qu’ils monopolisent l’attention des médias. Mais ils ont aussi bien plus de chances de se tromper que les renards. Comme ils se fondent sur un éventail plus large de données et de disciplines, les renards ont tendance à être plus prudents dans leurs prévisions et, par conséquent, se trompent moins.

Les économistes ne sont pas les seuls à se fourvoyer. Qui peut jurer, la main sur le cœur, avoir prédit les Printemps arabes ? La démographie est une des denrées de base de la prospective, mais, même dans ce domaine, les prévisions ne sont pas ­aussi faciles qu’elles en ont l’air : personne ou presque n’avait vu venir le baby-boom de l’après-guerre, ­observe Gardner. De même, la régularité avec laquelle ses prophéties de catastrophe imminente ne se réalisent pas a ­desservi le mouvement écologiste. Dans son livre de 1968, La Bombe P, le biologiste Paul Ehrlichsoutenait ainsi que la population mondiale augmentait plus rapidement que la production agricole, et il prédisait que nous connaîtrions une ère de grandes famines dans la décennie ­suivante.

À la lecture de cette litanie jubi­latoire de prédictions erronées, il est aisé d’en conclure que prévoir le futur relève de la mission impossible. Il y a pourtant des choses hautement prévisibles, comme le savent bien les compagnies d’assurances et les commerces qui proposent des cartes de fidélité. Voici quelques bons conseils pour les prévisionnistes en herbe : ne cherchez pas à figer des choses qui évoluent constamment. Évitez de parler de bombes à retardement et abstenez-vous de prédire la fin de quoi que ce soit (des guerres, des ressources, et encore moins de l’histoire). Et ne cherchez pas à regarder trop loin dans le futur, vous risquez de vous vautrer 2.

— James Harkin est un journaliste indépendant britannique. Il est l’auteur notamment de Niche: Why the Market No Longer Favours the Mainstream (Little Brown, 2011).

— Cet article est paru le 13 mai 2011 dans le Financial Times. Il a été traduit par Inès Carme.

Notes

1. Expert Political Judgment: How Good Is It, How Can We Know? (Princeton University Press, 2017).

2. Dans son dernier livre, Range: Why Generalists Triumph in a Specialized World (Macmillan, 2019), le journaliste d’investigation David Epstein prolonge la réflexion de Dan Gardner en proposant un modèle du spécialiste optimal pour prévoir le futur.

Pour aller plus loin


Dans ce dossier :

LE LIVRE
LE LIVRE

Future Babble: Why Expert Predictions Fail and Why We Believe Them Anyway, (« Futurologie à deux balles : pourquoi les prévisionnistes se trompent et pourquoi nous les croyons malgré tout »), de Dan Gardner, Virgin Books, 2011

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