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L’incroyable succès d’un plaidoyer pour le bien-être végétal

Des forêts entières de bouleaux ont dû être abattues pour imprimer le best-seller planétaire qu’est La Vie secrète des arbres. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de cet ouvrage plus militant que scientifique.


© Gordon Welters/The New York Times/Réa

Peter Wohlleben, ici dans la forêt qu’il gère à Hümmel, en Allemagne, cherche à nous convaincre que les arbres ne sont pas si différents des animaux et que, comme eux, ils éprouvent de la souffrance.

Peter Wohlleben, qui gère une forêt à Hümmel, dans le massif de l’Eifel, en Alle­magne, adore les arbres. L’affection et le respect qu’il ­témoigne à ces êtres vivants ­illuminent chaque page de La Vie secrète des arbres. Il est donc triste et un peu paradoxal qu’on doive abattre de plus en plus d’arbres pour imprimer son livre 1, qui est un best-seller mondial.

Les comptes rendus ont le plus souvent été dithyrambiques. Pour ma part, les éléments expo­sés par Wohlleben m’ont laissée quelque peu sceptique, ce qui a en partie gâché le plaisir que j’ai pris à lire son livre. L’auteur est convaincant quand il parle des arbres comme d’êtres débor­dant d’activité – ils tissent des relations et s’entraident, apprennent et s’emploient à résoudre les problèmes –, mais il se lance à plusieurs reprises dans des passages d’un anthropomorphisme si excessif que le lecteur est saisi par le doute.

Le ton est donné dès l’avant-­propos : « Quand on sait qu’un arbre est sensible à la douleur et a une mémoire, que des parents-­arbres vivent avec leurs enfants, on ne peut plus les abattre sans réfléchir ni ravager leur environnement en lançant des bulldozers à l’assaut des sous-bois. » L’auteur nous prévient donc qu’il va personnifier les arbres, dans le but de militer pour leur bien-être. Jusqu’ici, tout va bien.

 

Des arbres au comportement « cruel et inconsidéré »

Mais, très vite, son lexique prend une tonalité humaine et parfois même moralisatrice. En Europe centrale, écrit-il, l’if «a vite compris qu’il ne ferait jamais le poids devant le hêtre » et « s’est spécialisé dans les étages inférieurs. » Différentes essences d’arbres s’affrontent pour accéder à la ­lumière du soleil dans la forêt ; les arbres des étages supérieurs tels que les hêtres, les pins et les épicéas ont un comportement que Wohlleben qualifie de « cruel et inconsidéré ».

Or les arbres sont-ils vraiment en mesure de prendre des décisions ? Peuvent-ils être cruels et inconsidérés ? Comment pouvons-nous le savoir ? Ce langage ne fait-il pas plus de tort que de bien ? À partir de là, on ne sait plus au juste si l’auteur a raison ou si l’anthropomorphisme prend tellement le pas que les résultats scientifiques sont surin­terprétés et faussés.

Partons des faits. Les arbres qui poussent dans des forêts naturelles communiquent de façon olfactive, visuelle et électrique : cela a été clairement établi par la science. Dans sa postface [à l’édition anglaise], l’écologue spécialiste des forêts Suzanne Simard explique qu’elle a pu observer à l’aide d’instruments que les arbres échangent du carbone. Nous savons aussi que, via les réseaux fongiques ­entourant les extrémités de leurs­ racines, les arbres échangent des substances nutritives. En parcourant une hêtraie de sa forêt allemande, Peter Wohlleben remarque un jour des morceaux de bois éparpillés sur le sol ; il s’agit en fait des « très anciens vestiges d’une immense souche d’arbre ». Ce qui est étrange, c’est que, en grattant l’écorce, il découvre une couche verte qui indique la présence de chlorophylle. La souche n’est donc pas morte, comprend-il : « Les hêtres environnants lui diffusaient une solution de sucre pour la maintenir en vie. »

Wohlleben offre de nombreux autres exemples d’échanges entre les arbres. Dans les forêts plantées, en revanche, « la plantation endommageant durablement les racines », les arbres peinent à constituer des réseaux. « Les arbres de ces forêts sont des soli­taires dont les conditions de vie sont particulièrement difficiles. » Comparons les séquoias plantés dans les parcs d’Europe à ceux des forêts de Californie. Les « géants » européens ne poussent jamais très haut et sont moitié moins grands que leurs cousins de l’ouest des États-Unis. Selon l’auteur, c’est parce qu’ils sont isolés de leur famille, tels « des enfants qui grandissent loin de chez eux et sans parents. Pas d’oncles, pas de tantes, pas de joyeux jardins d’enfants, ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes ». Et cet isolement a nui à leur croissance – parce que la ­génération de leurs parents n’était pas présente « pour les nourrir ou veiller sans relâche à ce qu’ils ne grandissent pas trop vite ».

Autre exemple : les nuages se forment au-dessus des mers, donc plus on s’enfonce à l’intérieur des terres, plus « le climat devient sec, car les nuages se dissolvent progressivement en pluie et disparaissent ». Pourquoi, dès lors, toutes les régions continentales ne sont-elles pas arides ? C’est grâce aux arbres, bien sûr : « Une partie des précipitations se dépose sur le feuillage et s’évapore presque aussitôt. » Cette évaporation, à laquelle s’ajoute la transpiration des arbres eux-mêmes, crée de nouveaux nuages qui se dissolvent à leur tour en pluie. Et ce sont les arbres de bord de mer qui sont les premiers maillons de ce processus, de telle sorte que, si les forêts littorales sont abattues, de graves sécheresses surviennent. Comme le note Wohlleben, ce processus est déjà enclenché dans l’Amazonie brésilienne.

 

La souffrance des arbres

Les passages sur la souffrance des arbres sont moins satisfaisants. Wohlleben nous explique dans les premiers chapitres que les hêtres, les chênes et les sapins « réagissent dès qu’un intrus les agresse». Les arbres envoient vers le site de la blessure des signaux électriques et des substances défensives. Je n’ai cependant relevé aucun argument convaincant pour affirmer que les modifications détectées chez l’arbre indiquent une quelconque expérience de la douleur.

La lecture de ce livre demande un effort non seulement intellectuel, mais aussi émotionnel. Parfois, elle nous trouble, comme lorsque Wohlleben nous donne à voir les arbres ballottés de tous côtés par les bourrasques d’une tempête. Il est poignant de se rappeler comment nous avons longtemps considéré les animaux : pendant de nombreuses décennies après Charles Darwin – qui admirait la profonde intel­ligence d’une grande variété d’animaux et reconnaissait leurs émotions –, l’étude du comportement animal a été ­régie par la loi du moindre effort : les explications les plus simples étaient tenues pour les meilleures, et les bêtes furent dépouillées d’une bonne part de leurs facultés intellectuelles ou sensorielles par des savants incapables d’accepter que la frontière entre les humains et les autres animaux n’était pas bien définie.

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Nous n’avons rien à gagner à adopter ce même a priori à l’égard des arbres (et des autres plantes). Wohlleben est favorable à l’idée d’abattre les frontières morales entre animaux et végétaux. Cela me paraît être une bonne nouvelle mais me laisse aussi un peu perplexe. Peut-on comparer, d’un point de vue éthique, la « souffrance » d’un arbre blessé – par une hache, une infection fongique ou la morsure d’un animal – à celle d’animaux doués de sensibilité, et ne rien faire pour diminuer cette ­souffrance ?

Que dire des arbres qui donnent leur vie pour tous les livres que nous lisons ? L’exploitation du bois est acceptable, dit Wohl­leben, si l’on a tenu compte au préalable des besoins spécifiques des arbres : « Cela signifie qu’ils doivent pouvoir satisfaire leurs besoins d’échange et de communication, qu’ils doivent pouvoir croître dans un véritable climat forestier, sur des sols intacts, et qu’ils doivent pouvoir transmettre leurs connaissances aux générations suivantes. Au moins une partie d’entre eux doit pouvoir vieillir dans la dignité, puis mourir de mort naturelle. »

Cela rappelle les arguments des végétariens et des végans : que les animaux d’élevage aient mené une belle vie ne justifie en rien qu’on les tue pour satisfaire nos besoins alimentaires. « Le rapport entre les arbres et leurs produits est identique à celui existant entre les animaux et leurs produits », estime Wohlleben. Il cherche en définitive à nous convaincre que les arbres ne sont pas si différents que cela des animaux ; seulement, pour y parvenir, il emploie parfois des termes qui auraient dû être mieux pesés. L’anthropomorphisme critique que pratiquent des éthologues tels Gordon Burghardt et Jane Goodall pourrait être un bon outil pour Wohlleben. Mais, ici, il importe que le point de vue de l’observateur humain soit encadré par ce que l’on sait des êtres en question et de leurs perceptions. Se peut-il que les arbres éprouvent de la souffrance ? Oui, sans aucun doute. Mais en éprouvent-ils? Qu’est-ce qui dans le monde sensoriel des arbres nous permet de le penser ?

Wohlleben nous invite sans arrêt à aller nous promener en forêt et à observer certains phénomènes par nous-mêmes. « Posez votre oreille sur le tronc d’un grand arbre abattu, côté houppier », nous dit-il par exemple. Puis « demandez à quelqu’un de gratter doucement l’écorce ou de donner des petits coups avec une pierre à l’autre extrémité du tronc»: vous découvrirez que les oiseaux et les écureuils se servent de la propriété qu’a le bois de propager les sons comme système d’alarme pour échapper à leurs prédateurs. La Vie secrète des arbres mérite son vaste lectorat. Mais il mérite aussi un décorticage critique, point par point. Allez-y gaiement, comme vous y enjoignent les critiques, mais allez-y prudemment.

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 14 décembre 2016. Nous le reproduisons avec l’autorisation de News Licensing. Il a été traduit par Philippe Babo.

Notes

1. Il s’agit de forêts exploitées, donc renouvelables.

LE LIVRE
LE LIVRE

La Vie secrète des arbres. Ce qu’ils ressentent, comment ils communiquent de Peter Wohlleben, Les Arènes, 2017

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