Jacques Balthazart : « L’homosexualité a une composante biologique »
par Olivier Postel-Vinay

Jacques Balthazart : « L’homosexualité a une composante biologique »

La plupart des livres parus en français présentent l’homosexualité comme la conséquence d’une enfance contrariée, d’un environnement particulier, ou d’un choix. Ce faisant, ils ignorent ou nient les données scientifiques disponibles.

Publié dans le magazine Books, décembre 2013. Par Olivier Postel-Vinay
  Le biologiste Jacques Balthazart dirige le Groupe de recherches en neuroendocrinologie du comportement à l’université de Liège, en Belgique.   « Biologie de l’homosexualité », c’est un titre plutôt hardi, non ? Pour le public français oui, et c’est justement ce public que je vise. Parce que les Anglo-Saxons sont beaucoup plus avertis à cet égard. Non qu’on ne trouve parmi eux nombre d’opposants à l’idée d’une composante biologique de l’homosexualité. Mais les avis sont partagés, il y a débat, tandis qu’en France, et dans les pays latins, c’est l’anathème. La plupart des livres parus encore récemment en français présentent l’homosexualité comme la résultante d’une enfance contrariée, d’un environnement particulier, ou d’un choix, et gomment ou nient les données scientifiques disponibles. Je précise que ce qui m’intéresse, ce n’est pas l’homosexualité en tant que telle, mais de comprendre comment une caractéristique comportementale assez sophistiquée peut être éventuellement déterminée par des facteurs biologiques. Je me pose tout autant de questions sur mon hétérosexualité que sur l’homosexualité.   Mais vous travaillez plutôt sur l’animal ? Oui, j’étudie depuis plus de trente-cinq ans les mécanismes hormonaux et nerveux qui contrôlent les comportements dits instinctifs. Je travaille particulièrement sur les différences entre les mâles et les femelles. Les disparités sexuelles sont dans une grande mesure le résultat des effets des hormones pendant la vie embryonnaire ou les premiers stades du développement après la naissance. Y compris sur le plan comportemental. On sait cela depuis un demi-siècle : les hormones sexuelles ont, dans la période périnatale, un effet organisateur ; elles modifient la structure du cerveau et ses connexions. Concernant le comportement sexuel, on a identifié des sites bien précis du cerveau profond dont le rôle est déterminant. Ainsi l’implantation de testostérone dans l’aire préoptique d’un mâle adulte castré suffit à rétablir un comportement sexuel actif (1).   Le cerveau peut-il être considéré comme un organe sexuel ? Il faut bien comprendre que l’action des hormones sexuelles très tôt dans la vie est irréversible. Elle est associée à une période critique : l’effet organisateur ne peut se produire que dans une fenêtre de temps bien précise qui correspond à un stade de développement du système nerveux. Chez le mâle, animal ou humain, les effets organisateurs de la testostérone sont dits « génétiques indirects ». Il y a sur le chromosome Y un gène, SRY, qui induit la formation des testicules. Ceux-ci fabriquent la testostérone pendant la vie embryonnaire et c’est cette hormone qui va produire les caractéristiques masculines, tant morphologiques (pénis et scrotum) que comportementales. En l’absence de testostérone ou de récepteurs de la testostérone, cela donne des structures génitales et comportementales femelles, même si l’individu est génétiquement de sexe masculin. Depuis une dizaine d’années, on pense qu’il existe en outre des effets génétiques directs, qui agissent indépendamment de la testostérone ; mais le sujet est encore au stade de la recherche.   Quel rapport y a-t-il entre la détermination du sexe et l’homosexualité ? On s’est rendu compte, ces dix dernières années, que ces mécanismes hormonaux de différenciation concernent aussi le choix du partenaire chez l’animal. On sait fabriquer des rats et des furets mâles qui deviennent homosexuels ou bisexuels à tendance homosexuelle. Soit en manipulant les conditions hormonales pendant la vie périnatale, soit en manipulant l’aire préoptique à l’âge adulte.   Quels indices avons-nous que ce déterminisme hormonal existerait aussi chez l’homme ? Il y a d’abord un argument de fond, qui est la continuité évolutive des espèces. L’aire préoptique existe chez l’homme comme chez tous les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les amphibiens et les poissons. Le rétablissement d’un comportement sexuel chez le mâle castré en lui implantant de la testostérone dans cette aire a été réalisé chez toutes les espèces d’oiseaux et de mammifères que l’on a étudiées. Chez l’ensemble des tétrapodes, dont l’homme fait partie, cette aire préoptique est extrêmement semblable ; elle contient les mêmes neurones produisant les mêmes neurotransmetteurs et connectés aux mêmes aires du cerveau. Le fait que l’on puisse manipuler l’orientation sexuelle d’animaux de notre famille, les mammifères, en intervenant sur l’aire préoptique, est un argument clé, parce que l’orientation sexuelle est un caractère sexuellement différencié qui joue un rôle crucial dans le succès reproductif d’une espèce. Je vois mal, comme certains le disent, que dans l’évolution de la lignée humaine ce contrôle aurait pu se perdre au profit de l’éducation, beaucoup plus labile et aléatoire. Ni même au profit du cortex, qui est certes beaucoup plus développé chez nous mais n’a pas pris le contrôle de nos pulsions les plus instinctives.   Y a-t-il des arguments plus concrets ? Il en existe beaucoup. Pour commencer, on voit dans notre espèce une série d’accidents génétiques et hormonaux dont on peut tirer des enseignements. Le problème le mieux étudié est l’hyperplasie congénitale des surrénales (HCS). En raison d’un gène muté, la production de cortisol est interrompue et les glandes surrénales se mettent à produire des stéroïdes qui ont une action androgénique. Cela aboutit à la naissance de petites filles aux structures génitales plus ou moins masculinisées. Il y en a même que l’on ne peut pas distinguer de petits garçons à la naissance, mais aujourd’hui elles sont toujours détectées. Si leurs structures génitales sont jugées…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
2
Commentaires

écrire un commentaire

  1. Jacques Monpoël dit :

    J’ai eu connaissance autrefois (« France Inter, Culture ou seulement ouï-dire ) d’une étude réalisée il y a longtemps par un chercheur américain qui avait étudié le problème de l’équilibre affectif de garçons U.S. qui n’avaient jamais même vu leur père de son vivant puisque tous les orphelins considéres , leur père avait été tué au combat au cours de la Guerre du Viet Nam.
    La conclusion de cette étude (je vous épargne le protocole mais vous pouvez l’imaginer) était que le % d’enfants tous pareillement handicapés était sensiblement le même que dans la population « normale » mais l’équilibre de ces jeunes adultes dépendait pour pratiquement la totalité d’entre eux à l’image de leur géniteur telle que leur mère l’avait pu la transmettre à ce fils orphelin. Ces garçons devaient leur équilibre quand ils étaient le fruit d’un amour vrai vécu et souffert lors du décès, par une maman saine et équilibrée (essentellemment bien dans son sexe à elle )…
    Si vous avez eu vent de cette recherche, je vous serais très reconnaissant de rafraîchir ma propre mémoire en me donnant si possible, le nom de l’auteur de cette conclusion fameuse et pleine d’espérance et les lieux et dates exactes dont je suis au regret de ne pas avoir gardé la trace.
    (J’ai vécu moi-même une analyse qui m’a sauvé la vie, il y a une quarantaine d’années. Cette précision pour vous dire que je comprends le langage des « initiés »)
    Jacques Monpoël 10 Mail Notre Dame 32/B 59100 Roubaix tel 0629272000 – 0320709341

  2. ANDRIANOASY Jocelyn dit :

    D’abord, je cherche serieusement le moyen de contacter le professeur Balthazart. Pourquoi? Parce qu’apres 10 ans d’observation systematique et reguliere, je suis persuade d’avoir trouve le moyen de prouver qu’en effet, l’homosexualite est innee et certainement pas acquise. Mais ce n’est la qu’un pretexte pour ce qui me concerne. Elle constitue un socle pour aborder le sujet ou la question du GENRE et du SEXE en general. N’etant pas scientifique de formation (je suis architecte), j’aurai besoin de collaborer avec le professeur sus-cite pour pouvoir developper un champ nouveau de la connaissance biologique sur ce theme. Tres precisement mais avec beaucoup de sentiment humble pour ma part, je pense qu’une telle collaboration revolutionnera tout un pan de la connaissance scientifique du vivant : botanique et animal.
    En l’etat actuel des choses, mon observation fait appel a une technique rudimentaire n’exigeant pas de moyens sophistiques tant elle est simple. Voila qui constitue son interet premier.
    Pour conclure (en l’esperant provisoire), si quelqu’un peut me mettre en contact avec ledit professeur, je lui en serai infiniment reconnaissant.