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La comète de Halley, Darwin et le grand mufti

Au tournant du XXe siècle, dans un Moyen-Orient en pleine effervescence intellectuelle face au défi représenté par l’Occident, une génération de réformateurs lit et diffuse la pensée scientifique occidentale. Le chef de file de ce courant libéral est grand mufti d’Égypte. Sa démarche continue d’inspirer tous ceux qui, dans la région, veulent réconcilier l’islam avec la modernité.


©Bridgeman Images

Le Mufti libéral Muhammad Abduh contestait avec audace des siècles de littéralisme clérical en interprétant les textes religieux de façon allégorique.

C’était au printemps 1910. Ahmed Kasravi aimait à monter le soir sur le toit de sa maison pour observer le mystérieux projectile qui traversa cette année-là le ciel nocturne pendant plusieurs semaines. Ce jeune Iranien qui étudiait au séminaire pour devenir mollah ne savait pas de quoi il s’agissait, mais, d’instinct, il ne souscrivait pas à l’opinion dominante dans sa province pauvre et arriérée d’Azerbaïdjan : la présence de cette « étoile avec une queue », pensaient la plupart des gens, était liée d’une manière ou d’une autre aux turbulences politiques que connaissait l’Iran d’alors ; et elle annonçait la fin du monde. Ses observations nocturnes mettaient au contraire Ahmed Kasravi en joie. Mais un bonheur plus grand encore s’empara de lui lorsqu’il tomba sur la revue arabe al-Muqtataf : loin de porter un funeste présage, l’objet céleste était une comète dont les mystères avaient été percés depuis longtemps par un astronome anglais, Edmund Halley. Cette découverte conforta Ahmed Kasravi, déjà célèbre au séminaire pour son attitude méprisante envers ses professeurs, qu’il jugeait stupides avec leurs méthodes rétrogrades. « C’est cette étoile, racontera-t-il, qui m’a jeté sur la route du savoir européen. »

L’histoire de cette révélation est sans doute trop anecdotique pour figurer dans le livre dense et savant que Marwa Elshakry consacre à la diffusion des connaissances scientifiques occidentales en arabe ; mais elle montre bien la dimension humaine du processus que l’auteure décrit. Ahmed Kasravi, descendant d’une lignée de mollahs de province, avait grandi dans un milieu qui se défiait des idées modernes. Quatre siècles après Copernic, le séminaire que fréquentait le jeune homme enseignait toujours une astronomie obstinément ptoléméenne ; et, lorsque Ahmed attrapa le typhus, il fut soigné par une série de saignées qui faillirent lui coûter la vie – une technique abandonnée depuis longtemps en Occident, en même temps que les théories de Galien sur les humeurs.

L’Iran – tout comme le reste de la région – était pourtant la proie d’un changement bien plus rapide que ne l’imaginaient les visiteurs occidentaux. Au moment où Ahmed Kasravi observait la comète de Halley, le pays était encore sous le coup du séisme provoqué par la révolution constitutionnelle de 1906. Les partisans de la monarchie de droit divin s’opposaient aux démocrates, inspirés par les formes occidentales de gouvernement. À partir du milieu des années 1920, avec le lancement d’un programme de modernisation laïc par Reza Chah Pahlavi, programme qu’allait poursuivre son fils Mohammad Reza, Ahmed Kasravi devint le principal opposant au clergé de son pays, contempteur du mysticisme, libre penseur à peine dissimulé. Il serait tué en 1946 par la balle d’un fanatique. Mais Kasravi ne fut qu’un exemple parmi beaucoup d’autres.

 

Au tournant du XXe siècle, une spectaculaire remise en cause des croyances a gagné le Moyen-Orient tout entier. Non seulement parce que les penseurs occidentaux avaient imaginé de nouvelles voies d’épanouissement humain – le positivisme, le spiritualisme laïc, le darwinisme social – mais aussi parce que la technologie accélérait la circulation des idées.

Les religieux et les copistes de l’islam n’avaient abandonné que depuis peu leur combat multiséculaire contre les effets corrupteurs de l’imprimerie, provoquant une explosion de publications dont on ne dira jamais assez l’importance. En favorisant l’essor de l’éducation laïque, elle a transformé une société massivement analphabète en société partiellement instruite. L’esclavage fut interdit, même s’il persistait dans l’illégalité.

Jusque-là, les cheikhs et les gouvernements avaient toujours joui du monopole du savoir. Désormais, une élite en plein développement bénéficiait d’un flot d’informations sur tous ses centres d’intérêt, ou presque. Plus de 600 journaux et magazines avaient été créés entre 1880 et 1908 dans la seule Égypte, nous apprend Marwa Elshakry.
Le plus en vue s’intitulait Al-Muqtataf, dont le lectorat excédait de beaucoup le tirage à 3 000 exemplaires (un groupe d’enthousiastes à Bagdad s’était ainsi regroupé pour souscrire un abonnement commun). La revue était l’expression populaire d’un mouvement de traduction qui avait commencé plus tôt avec des manuels militaires et médicaux et des grands textes du canon des Lumières (les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence de Montesquieu et le Télémaque de Fénelon étaient très prisés). Al-Muqtataf offrait à ses lecteurs des articles souvent repris de publications comme Popular Science (mais jamais créditées), portant sur des sujets aussi divers que la fabrication du verre, les microscopes ou l’entretien d’une épaisse chevelure, et les initiait aux travaux de scientifiques comme Thomas Huxley, Ernst Haeckel ou Louis Pasteur.

 

Cette production littéraire et journalistique était en partie le fruit des tentatives officielles de réformes, encouragées aussi bien par le sultan ottoman à Istanbul que par son vassal rebelle, le khédive d’Égypte, l’un et l’autre désireux de moderniser leurs armées respectives, de répandre l’instruction et l’hygiène, et d’assimiler les technologies européennes. La manœuvre donna quelques résultats, comme l’éradication de la peste ou le lent déclin de l’illettrisme ; et l’Empire ottoman posséda bientôt des lignes de chemin de fer et de télégraphe. Mais pour de nombreux traditionalistes, la réforme n’était qu’une illusion financièrement ruineuse, symbolisée par cette déclaration du khédive Ismaïl d’Égypte (devant une commission internationale de créanciers) en 1878 : « Mon pays n’est plus en Afrique ; nous faisons partie de l’Europe à présent ».
C’est l’époque où les musulmans de l’Empire ottoman se mirent à utiliser de plus en plus le néologisme tatawwur, popularisé par Al-Muqtataf, qui signifiait « évolution », ainsi que darwiniya, « darwinisme » (le mouvement de traduction des textes anglais et européens était en train de transformer l’arabe et le turc, y introduisant des mots nouveaux, une syntaxe simplifiée, et faisant prévaloir l’expression directe sur les circonlocutions traditionnelles). Les masses demeuraient pieuses et superstitieuses, mais les Arabes et les Turcs instruits qui occupaient des postes dans les nouvelles professions ou la fonction publique modernisée exprimaient leur scepticisme en matière religieuse avec une liberté dont on trouve rarement l’équivalent aujourd’hui.

 

Istanbul, en particulier, passait pour un foyer d’athéisme depuis les années 1840 – les étudiants en médecine étant notamment connus pour cela. En 1887, l’ancien officier Besir Fuad fit même de son suicide « une expérience scientifique » (1). En Égypte, le plus célèbre défenseur du matérialisme, Shibli Shumayyil, était un médecin de premier plan, traducteur du darwinien allemand Ludwig Büchner. Shumayyil concevait l’âme comme le fruit de processus matériels et se délectait de l’opprobre qu’il suscitait. Car « tout ce tapage m’a donné envie de sortir les gens, par une gifle, de leur profond sommeil, engoncés qu’ils sont dans un immobilisme qui les place à la lisière de l’existence, ni dans la vie ni dans la mort ».

Dans cet environnement imprévisible, les fondateurs d’Al-Muqtataf, Yaqub Sarruf et Faris Nimr, décidèrent sciemment de ne pas présenter le darwinisme comme la doctrine profondément subversive qu’il était. La traduction complète en arabe de L’Origine des espèces ne deviendrait disponible qu’en 1918 ; avant cela, le livre n’était connu qu’à travers les résumés et les commentaires d’intellectuels comme Sarruf et Nimr. Ils édulcorèrent donc les thèses de Darwin en leur préférant celles de son contemporain et ami, le naturaliste Alfred Russel Wallace [codécouvreur de la sélection naturelle], convaincu, lui, que tous les animaux, sauf les humains, évoluent les uns à partir des autres. Sarruf et Nimr pensaient, à l’unisson de Wallace, que la conscience humaine et des facultés comme l’intelligence ou le talent artistique ne procèdent pas de la sélection naturelle mais d’un « univers invisible de l’Esprit ». Cette formule leur permettait d’intégrer une grande partie des conceptions de Darwin sans pour autant faire tomber l’homme du piédestal où il était encore placé, tout près de Dieu.

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De même que le darwinisme avait été impliqué dans des controverses politiques en Grande-Bretagne et récupéré aussi bien par les malthusiens que par les défenseurs de la suprématie blanche ou les abolitionnistes, la darwiniya eut un impact propre sur la situation égyptienne. La colonisation du pays par la Grande-Bretagne en 1882 avait déclenché une « ruée vers l’Afrique » (2) au terme de laquelle 80 % du continent environ était passé sous domination européenne. En 1898, le général Herbert Kitchener avait vaincu la rébellion soudanaise du Mahdi à Omdurman et annexé ce que les Égyptiens considéraient comme leur arrière-pays naturel. Cet épisode offrit en outre une démonstration particulièrement sanglante de la puissance militaire européenne : 47 morts côté anglais, 10 000 victimes, environ, côté musulman.

« La loi de la sélection naturelle », déclara un nationaliste égyptien démoralisé, Qasim Anim, avait poussé les Européens, « avec le soutien de la vapeur et de l’électricité », à s’emparer de la richesse de tous les pays plus faibles. Pour Anim, écrit Marwa Elshakry, « comme pour bien d’autres penseurs arabes de l’époque, la confrontation avec le monde occidental illustrait en soi la struggle for life entre nations ».

Le Japon, qui avait connu une industrialisation rapide et vaincu contre toute attente la Russie tsariste dans la guerre de 1904-1905, offrait pourtant la preuve que la technologie moderne et le progrès n’étaient pas inaccessibles aux pays d’Orient. Et voilà bien ce qui désolait les rédacteurs d’Al-Muqtataf : pendant que l’Archipel consacrait son énergie au développement de la science, « l’essentiel de nos clercs se contentent toujours de répéter pour la millième fois ce qu’ils répètent depuis mille ans, comme du bétail ruminant. Ça fait mal au cœur ».

Mais à ce moment-là déjà, explique Marwa Elshakry, Sarruf et Nimr ne recevaient plus qu’une écoute distraite : leurs bonnes relations avec les Britanniques scandalisaient la nouvelle génération nationaliste. « Prépare-toi à ton massacre, ô fils d’ânesse ; bientôt tu seras frappé et les presses de ton infâme journal ne seront plus que ruines », menaçait un courrier adressé à la revue.

À ce stade, le lecteur aura compris que « Lire Darwin en arabe » couvre un champ bien plus vaste que son titre ne le laisse entendre. Le livre décrit l’effervescence intellectuelle qui régnait en Égypte alors que le pays était aux prises à la fois avec le darwinisme et avec l’oppression coloniale, et que rayonnait un libéralisme islamique dont les idéologies violentes du XXe siècle allaient sonner le glas.

 

Malgré la vision lugubre qu’avait Al-Muqtataf de la mentalité cléricale, les Égyptiens instruits – dont nombre de cheikhs – étaient de plus en plus exposés à la culture séculière. Les textes enseignés dans les écoles coraniques, généralement interprétés de la manière la plus littérale, n’avaient plus le monopole du savoir légitime. Celui-ci intégrait désormais virtuellement toute la production intellectuelle du monde entier.

Au moment de l’expédition française en Égypte, en 1798, les principaux théologiens du pays avaient réagi aux initiatives scientifiques des savants de Napoléon par un mélange de mépris et d’incompréhension. L’un d’entre eux avait critiqué l’habitude qu’avaient les naturalistes français de collecter et conditionner les espèces inconnues pour les étudier plus tard. Il existe 10 000 sortes d’animaux au-dessus de l’eau et 20 000 sortes de poissons au-dessous, aurait dit le Prophète selon la tradition. À quoi bon prendre la peine de confirmer ce que l’on savait déjà, et de source bien plus autorisée ? Un siècle plus tard, le pays avait tellement changé que sa principale autorité judiciaire – le mufti d’Égypte – admirait Darwin, entretenait une correspondance avec Tolstoï et mettait à profit sa connaissance des langues européennes pour absorber autant de savoir infidèle que possible. Ce mufti, Muhammad Abduh, est désormais considéré comme l’un des penseurs islamiques libéraux les plus influents, et Marwa Elshakry lui consacre de nombreuses pages.

Les instincts réformistes d’Abduh s’étaient aiguisés durant ses études au sein d’Al-Azhar, la vieille université coranique du Caire, alors connue pour sa crasse, sa désorganisation et son hostilité farouche envers la science moderne. Abduh dira plus tard qu’il avait acquis le peu de savoir qu’il possédait « après avoir passé dix ans à balayer la saleté laissée par Al-Azhar dans [s]on cerveau ». Jamal al-Din al-Afghani, un franc-tireur panislamiste, fut l’un de ses principaux mentors. Abduh le suivit à Paris quand Al-Afghani s’y exila. Mais l’Égyptien apprit aussi beaucoup des penseurs occidentaux, y compris du philosophe anglais et théoricien de l’éducation Herbert Spencer. Sa vision de la société comme organisme régi par ses propres lois évolutionnistes et son rejet du matérialisme pur coïncidaient avec les idées d’Abduh. Les critiques accusèrent celui-ci de s’intéresser davantage à la civilisation occidentale qu’à la sienne, au vu de ses nombreux voyages en Europe.

 

C’est en 1903, au cours d’un de ces séjours, qu’Abduh rendit visite à Spencer chez lui, à Brighton. Le Britannique écouta les commentaires de l’intellectuel égyptien sur Dieu (« un Être et non pas une Personne »), avant d’observer que le mufti et ses acolytes étaient « des agnostiques d’une espèce semblable aux nôtres ». Vingt ans plus tôt, Abduh avait conseillé à son mentor Al-Afghani de camoufler ses critiques de la léthargie intellectuelle de la société islamique : « On ne décapite la religion qu’avec l’épée de la religion », l’avait-il mis en garde. Mais la sincérité religieuse d’Abduh était en permanence contestée par ses adversaires, l’un d’entre eux allant jusqu’à l’accuser d’essayer de « transformer la mosquée en école de philosophie et de littérature pour éteindre la lumière de l’islam ».

En vérité, Abduh était à la fois un puritain et un réformateur. Il déplorait les pratiques relevant à ses yeux de déviations populaires par rapport à l’islam pur du temps du Prophète. Il réprouvait notamment le culte des saints entretenu par les soufis – attitude qui le plaçait en bien étrange compagnie, puisque c’était aussi le point de vue des wahhabites d’Arabie, dont les doctrines sont désormais associées à l’islam sinistre et légaliste de l’État saoudien moderne.

Parallèlement, Abduh contestait avec audace des siècles de littéralisme clérical en interprétant les textes religieux de façon allégorique. Un exemple : la référence coranique à la création de tous les hommes comme « une seule âme » (3). L’âme en question ne fait pas référence à Adam seul, affirmait Abduh, mais à l’humanité dans son ensemble : « Tous les hommes sont frères en humanité. C’est pourquoi il importe peu qu’ils revendiquent pour père Adam, un singe ou n’importe quoi d’autre. » Remarque qui inspira à l’un de ses ennemis cette raillerie : « Si vous lui demandiez de rédiger un contrat de mariage, il l’écrirait conformément à (l’école de) Darwin ».

Abduh déplorait que les autres religieux refusent d’utiliser la raison autonome, l’ijtihad, dans l’interprétation de la loi islamique. Les « portes » de l’ijtihad, selon ces cheikhs, avaient été fermées des centaines d’années auparavant ; mais Abduh les déclara rouvertes, émettant des fatwas d’une nouveauté scandaleuse, comme celle qui abolit l’interdit islamique sur le prêt à intérêts. Cet avis suscita dans les cercles religieux un débat, qui n’est toujours pas clos, sur la définition de l’usure illégale, et sur le point de savoir si l’intérêt est licite à certaines conditions. Le récent gouvernement des Frères musulmans en Égypte a, par exemple, divisé le clergé en acceptant sur le principe l’idée d’un prêt du FMI – avant que le président Mohamed Morsi ne soit renversé en 2013.

À l’instar d’autres réformateurs musulmans, Abduh pensait qu’un islam réformé ferait meilleur ménage avec la science que le christianisme, les doctrines de la transsubstantiation et de la filiation divine du Christ semblant exclure cette foi de tout débat rationnel. Dans son ardeur à démontrer ladite compatibilité, Abduh se livrait à une sorte d’interprétation à rebours – partant d’une vérité scientifique pour lui trouver ensuite un écho dans le corpus islamique, fût-ce à travers une référence très allusive.
Abduh suggérait ainsi que les mentions des djinns, dans le Coran, pouvaient en fait s’appliquer à « ces minuscules corps vivants que nous a révélés le microscope, et que l’on appelle des microbes » ; et un journal qu’il avait fondé annonça que divers autres éléments de la science moderne, de l’hypothèse nébulaire sur l’origine du système solaire au somnambulisme en passant par l’embryologie, tout comme des innovations telles que le téléphone ou l’avion, avaient eux aussi été annoncés par l’islam.

 

Mais la politique intérieure et la politique impériale conjuguées empêcheront Abduh de changer l’Égypte et Al-Azhar comme il le voulait. Les Britanniques sur lesquels il avait fondé ses espoirs pour bouleverser l’éducation cherchaient moins à former des Égyptiens doués d’esprit critique que du bétail pour l’administration ; et lord Cromer, régnant en maître sur le pays [en tant que consul général du Royaume-Uni de 1883 à 1907], doutait de toute façon que l’on pût changer un peuple « ployant sous une foi de plomb et accablé par des institutions gravitant autour du Coran ».

Abduh est mort d’un cancer en 1905, déprimé par les campagnes de presse et autres agissements contre lui. Il a échoué à réformer les institutions égyptiennes, mais la période durant laquelle il fut la plus importante personnalité religieuse du pays représenta l’un des principaux temps forts de la pensée libérale dans le monde arabe contemporain. Il a introduit une nouvelle souplesse dans l’interprétation de l’islam, tout en soulignant sa capacité à dialoguer fructueusement avec le savoir et les idées politiques du monde. La vision d’Abduh était flexible, humaine et universelle ; elle favorisait « l’entraide mutuelle » plutôt la « survie du plus apte », pour reprendre la terminologie darwinienne. Cela n’a pas duré.

Après la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne et la France ont disloqué l’ancien Empire ottoman, et c’en fut fait du fructueux dialogue. Les centres de l’islam étaient désormais sous la domination de puissances chrétiennes, ce qui suscita une réaction immédiate : l’émergence des Frères musulmans en Égypte, la prise de contrôle du Hedjaz par la maison Saoud, et la prise de pouvoir des officiers en Iran et en Turquie. On pourrait en déduire que les bâtisseurs d’empires occidentaux ont donné un sérieux élan aux deux courants antilibéraux du Moyen-Orient contemporain, l’islamisme et le militarisme.

La darwiniya évolua ou fut supplantée. L’eugénisme trouva des adeptes chez les socialistes égyptiens tels que Salama Musa (qui recommandait la castration des inaptes). La révolution bolchevique et la révolution sociale d’Atatürk provoquèrent un certain engouement, car toutes deux étaient jugées anticoloniales. Le pharaonisme – la volonté de relier l’Égypte moderne aux grandes réalisations de l’Antiquité – répondait à l’ardent désir des nationalistes de se positionner en haut de la hiérarchie des races. Les patriotes turcs ou iraniens s’inventèrent eux aussi des généalogies – ces derniers se découvrant ainsi des cousins aryens en Allemagne nazie. Les théories raciales ne mettaient plus l’accent sur l’origine commune de tous les hommes, qu’il s’agisse d’Adam ou des singes.

« Le temps de l’emprise de Darwin sur la vie intellectuelle arabe touchait à sa fin », écrit Marwa Elshakry.

La ferveur panarabe suscitée par Gamal Abdel Nasser quand il nationalisa le canal de Suez en 1956 succomba vite aux rivalités nationales et à la polarisation de la Guerre froide. L’islam politique s’avança sur le devant de la scène, et, même si certains aspects du darwinisme sont aujourd’hui enseignés en Turquie, en Égypte et en Iran, ils remettent rarement en cause le récit islamique de la Création – presque en tout point semblable à la version biblique ; ils sont aussi dans la plupart des cas teintés de « positivisme transcendantal », réflexions sur « les merveilles de la Création dans la nature – telles que découvertes par la science moderne et annoncées par le Coran ». L’antidarwinisme déclaré est un trait des organisations fanatiques comme les talibans ou Boko Haram.

 

Après des décennies de soutien occidental aux régimes militaires du Moyen-Orient, le Printemps arabe de 2011 a semblé signifier le réveil de l’islamisme libéral élaboré par des hommes comme Muhammad Abduh. Depuis le mouvement tunisien Ennahda jusqu’aux plus modérés des Frères musulmans (voire aux réformateurs de l’Iran chiite), beaucoup défendent une vision de l’islam en harmonie avec la science et les valeurs modernes. Mais le militarisme et l’islamisme ont aussi fait preuve d’endurance, se réaffirmant en Syrie et en Égypte. Même la Turquie, qui incarnait hier l’espoir d’un compromis façon Abduh, s’est tournée vers l’autoritarisme islamique.
La darwiniya est plus qu’un système scientifique : c’est aussi un nom de code pour « curiosité intellectuelle » et « vision progressiste de la condition humaine ». Les revers subis au cours des dernières années sont moins terribles qu’il y paraît, parce que de nombreux musulmans adhèrent aux valeurs modernes, et parce que l’Occident ne soutient plus sans réserve les dictatures de la région. À court terme, l’avenir du Moyen-Orient paraît hypothéqué ; mais le libéralisme dans un cadre islamique survivra.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 4 juin 2015. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. Ce célèbre intellectuel progressiste, profondément dépressif, décida de se suicider mais de rendre sa mort utile. Après s’être injecté de la cocaïne, il s’ouvrit les veines en quatre endroits et enregistra par écrit toutes les sensations subséquentes.

2. Allusion au titre de l’ouvrage fameux de Thomas Pakenham, « The Scramble for Africa ».

3. Sourate 31, Luqman : « Votre création et votre résurrection [à tous] sont aussi faciles à Allah que s’il s’agissait d’une seule âme. »

LE LIVRE
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Lire Darwin en arabe de Marwa Elshakry, University of Chicago Press, 2013

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