La comète de Halley, Darwin et le grand mufti
par Christopher de Bellaigue

La comète de Halley, Darwin et le grand mufti

Au tournant du XXe siècle, dans un Moyen-Orient en pleine effervescence intellectuelle face au défi représenté par l’Occident, une génération de réformateurs lit et diffuse la pensée scientifique occidentale. Le chef de file de ce courant libéral est grand mufti d’Égypte. Sa démarche continue d’inspirer tous ceux qui, dans la région, veulent réconcilier l’islam avec la modernité.

Publié dans le magazine Books, février 2016. Par Christopher de Bellaigue

©Bridgeman Images

Le Mufti libéral Muhammad Abduh contestait avec audace des siècles de littéralisme clérical en interprétant les textes religieux de façon allégorique.

C’était au printemps 1910. Ahmed Kasravi aimait à monter le soir sur le toit de sa maison pour observer le mystérieux projectile qui traversa cette année-là le ciel nocturne pendant plusieurs semaines. Ce jeune Iranien qui étudiait au séminaire pour devenir mollah ne savait pas de quoi il s’agissait, mais, d’instinct, il ne souscrivait pas à l’opinion dominante dans sa province pauvre et arriérée d’Azerbaïdjan : la présence de cette « étoile avec une queue », pensaient la plupart des gens, était liée d’une manière ou d’une autre aux turbulences politiques que connaissait l’Iran d’alors ; et elle annonçait la fin du monde. Ses observations nocturnes mettaient au contraire Ahmed Kasravi en joie. Mais un bonheur plus grand encore s’empara de lui lorsqu’il tomba sur la revue arabe al-Muqtataf : loin de porter un funeste présage, l’objet céleste était une comète dont les mystères avaient été percés depuis longtemps par un astronome anglais, Edmund Halley. Cette découverte conforta Ahmed Kasravi, déjà célèbre au séminaire pour son attitude méprisante envers ses professeurs, qu’il jugeait stupides avec leurs méthodes rétrogrades. « C’est cette étoile, racontera-t-il, qui m’a jeté sur la route du savoir européen. » L’histoire de cette révélation est sans doute trop anecdotique pour figurer dans le livre dense et savant que Marwa Elshakry consacre à la diffusion des connaissances scientifiques occidentales en arabe ; mais elle montre bien la dimension humaine du processus que l’auteure décrit. Ahmed Kasravi, descendant d’une lignée de mollahs de province, avait grandi dans un milieu qui se défiait des idées modernes. Quatre siècles après Copernic, le séminaire que fréquentait le jeune homme enseignait toujours une astronomie obstinément ptoléméenne ; et, lorsque Ahmed attrapa le typhus, il fut soigné par une série de saignées qui faillirent lui coûter la vie – une technique abandonnée depuis longtemps en Occident, en même temps que les théories de Galien sur les humeurs. L’Iran – tout comme le reste de la région – était pourtant la proie d’un changement bien plus rapide que ne l’imaginaient les visiteurs occidentaux. Au moment où Ahmed Kasravi observait la comète de Halley, le pays était encore sous le coup du séisme provoqué par la révolution constitutionnelle de 1906. Les partisans de la monarchie de droit divin s’opposaient aux démocrates, inspirés par les formes occidentales de gouvernement. À partir du milieu des années 1920, avec le lancement d’un programme de modernisation laïc par Reza Chah Pahlavi, programme qu’allait poursuivre son fils Mohammad Reza, Ahmed Kasravi devint le principal opposant au clergé de son pays, contempteur du mysticisme, libre penseur à peine dissimulé. Il serait tué en 1946 par la balle d’un fanatique. Mais Kasravi ne fut qu’un exemple parmi beaucoup d’autres.   Au tournant du XXe siècle, une spectaculaire remise en cause des croyances a gagné le Moyen-Orient tout entier. Non seulement parce que les penseurs occidentaux avaient imaginé de nouvelles voies d’épanouissement humain – le positivisme, le spiritualisme laïc, le darwinisme social – mais aussi parce que la technologie accélérait la circulation des idées. Les religieux et les copistes de l’islam n’avaient abandonné que depuis peu leur combat multiséculaire contre les effets corrupteurs de l’imprimerie, provoquant une explosion de publications dont on ne dira jamais assez l’importance. En favorisant l’essor de l’éducation laïque, elle a transformé une société massivement analphabète en société partiellement instruite. L’esclavage fut interdit, même s’il persistait dans l’illégalité. Jusque-là, les cheikhs et les gouvernements avaient toujours joui du monopole du savoir. Désormais, une élite en plein développement bénéficiait d’un flot d’informations sur tous ses centres d’intérêt, ou presque. Plus de 600 journaux et magazines avaient été créés entre 1880 et 1908 dans la seule Égypte, nous apprend Marwa Elshakry. Le plus en vue s’intitulait Al-Muqtataf, dont le lectorat excédait de beaucoup le tirage à 3 000 exemplaires (un groupe d’enthousiastes à Bagdad s’était ainsi regroupé pour souscrire un abonnement commun). La revue était l’expression populaire d’un mouvement de traduction qui avait commencé plus tôt avec des manuels militaires et médicaux et des grands textes du canon des Lumières (les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence de Montesquieu et le Télémaque de Fénelon étaient très prisés). Al-Muqtataf offrait à ses lecteurs des articles souvent repris de publications comme Popular Science (mais jamais créditées), portant sur des sujets aussi divers que la fabrication du verre, les microscopes ou l’entretien d’une épaisse chevelure, et les initiait aux travaux de scientifiques comme Thomas Huxley, Ernst Haeckel ou Louis Pasteur.   Cette production littéraire et journalistique était en partie le fruit des tentatives officielles de réformes, encouragées aussi bien par le sultan ottoman à Istanbul que par son vassal rebelle, le khédive d’Égypte, l’un et l’autre désireux de moderniser leurs armées respectives, de répandre l’instruction et l’hygiène, et d’assimiler les technologies européennes. La manœuvre donna quelques résultats, comme l’éradication de la peste ou le lent déclin de l’illettrisme ; et l’Empire ottoman posséda bientôt des lignes de chemin de fer et de télégraphe. Mais pour de nombreux traditionalistes, la réforme n’était qu’une illusion financièrement ruineuse, symbolisée par cette déclaration du khédive Ismaïl d’Égypte (devant une commission internationale de créanciers) en 1878 : « Mon pays n’est plus en Afrique ; nous faisons partie de l’Europe à présent ». C’est l’époque où les musulmans de l’Empire ottoman se mirent à utiliser de plus en plus le néologisme tatawwur, popularisé par Al-Muqtataf, qui signifiait « évolution », ainsi que darwiniya, « darwinisme » (le mouvement de traduction des textes anglais et européens était en train de transformer l’arabe et le turc, y introduisant des mots nouveaux, une syntaxe simplifiée, et faisant prévaloir l’expression directe sur les circonlocutions traditionnelles). Les masses demeuraient pieuses et superstitieuses, mais les Arabes et les Turcs instruits qui occupaient des postes dans les nouvelles professions ou la fonction publique modernisée exprimaient leur scepticisme en matière religieuse avec une liberté dont on trouve rarement l’équivalent aujourd’hui.   Istanbul, en particulier, passait pour un foyer d’athéisme depuis les années 1840 – les étudiants en médecine étant notamment connus pour cela. En 1887, l’ancien officier Besir Fuad fit même de son suicide « une expérience scientifique » (1). En Égypte, le plus célèbre défenseur du matérialisme, Shibli Shumayyil, était un médecin de premier plan, traducteur du darwinien allemand Ludwig Büchner. Shumayyil concevait l’âme comme le fruit de processus matériels et se délectait de l’opprobre qu’il suscitait. Car « tout ce tapage m’a donné envie de sortir les gens, par une gifle, de leur profond sommeil, engoncés qu’ils sont dans un immobilisme qui les place à la lisière de l’existence, ni dans la vie ni dans la mort ». Dans cet environnement imprévisible, les fondateurs d’Al-Muqtataf, Yaqub Sarruf et Faris Nimr, décidèrent sciemment de ne pas présenter le darwinisme comme la doctrine profondément subversive qu’il était. La traduction complète en arabe de L’Origine des espèces ne deviendrait disponible qu’en 1918 ; avant cela, le livre n’était connu qu’à travers les résumés et les commentaires d’intellectuels comme Sarruf et Nimr. Ils édulcorèrent donc les thèses de Darwin en leur préférant celles de son contemporain et ami, le naturaliste Alfred Russel Wallace [codécouvreur de la sélection naturelle], convaincu, lui, que tous les animaux, sauf les humains, évoluent les uns à partir des autres. Sarruf et Nimr pensaient, à l’unisson de Wallace, que la conscience humaine et des facultés comme l’intelligence ou le talent artistique ne procèdent pas de la sélection naturelle mais d’un « univers invisible de l’Esprit ». Cette formule leur permettait d’intégrer une grande partie des conceptions de Darwin sans pour autant faire tomber l’homme du piédestal où il était encore placé, tout près de Dieu. De même que le darwinisme avait été impliqué dans des controverses politiques en Grande-Bretagne et récupéré aussi bien par les malthusiens que par les défenseurs de la suprématie blanche ou les abolitionnistes, la darwiniya eut un impact propre sur la situation égyptienne. La colonisation du pays par la Grande-Bretagne en 1882 avait déclenché une « ruée vers l’Afrique » (2)…
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