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Deux cerveaux amoureux

Peut-on concilier l’amour de la pensée pure et l’amour tout court ? Le plaisir de la joute intellectuelle et la vie conjugale ? Derek Parfit et Janet Radcliffe Richards ont apparemment résolu l’impossible équation. Ces deux figures de la philosophie anglo-saxonne forment depuis plus de trente ans un couple aussi paradoxal que touchant : elle, extravertie, dynamique et redoutable débatteuse ; lui, un brin autiste, obsédé par le travail et incapable de gérer l’intendance.


Dans les années 1980, un séminaire se tenait régulièrement au milieu des boiseries de l’ancienne bibliothèque de l’All Souls College d’Oxford. On l’avait officieusement baptisé « La Guerre des étoiles ». Menant le débat à tour de rôle, quatre géants de la philosophie morale et politique passaient près de deux heures à ferrailler à une extrémité de la salle. Le reste de l’assemblée était essentiellement composé d’étudiants de troisième cycle aussi passionnés qu’intimidés. J’étais de ceux-là et je suivis toutes les séances pendant un trimestre. Les quatre philosophes étaient Derek Parfit, Amartya Sen, Ronald Dworkin et Gerard Allan Cohen – Jerry, pour les intimes –, tous alors au début de leur carrière universitaire. (1) En 1982, Janet Radcliffe Richards, qui venait d’arriver à Oxford, décida d’aller voir par elle-même cet éblouissant feu d’artifice intellectuel dont tout le monde parlait comme du meilleur spectacle en ville. Proche de la quarantaine, enseignant la philosophie à l’Open University, elle venait de publier un livre intitulé « La féministe sceptique ».(2)

Sen, qui connaissait déjà Radcliffe Richards, alla la saluer après le séminaire. « Qui était-ce ? », lui demanda Parfit. Après avoir soutiré son nom et appris qu’elle s’était récemment séparée, il lui écrivit une lettre, dont l’intéressée confie qu’elle la publiera un jour. Il s’agissait, d’après elle, de « la lettre de drague la plus remarquable de l’Histoire ». Le soupirant avait acheté « La féministe sceptique » pour lui faire passer, selon elle, « une sorte d’audition ». Après quoi il la poursuivit de ses assiduités, sans savoir qu’il était en compétition avec quatre autres hommes.

Pour nombre de ses confrères, Parfit est aujourd’hui le plus grand représentant vivant de la philosophie morale. Son premier livre, « Raisons et personnes », publié en 1984, passe pour l’œuvre d’un génie. (3) L’homme est à présent marié à Radcliffe Richards, elle-même auteure de trois ouvrages très admirés, qui brillent par leur logique implacable et leur capacité à tolérer des conclusions inconfortables. (4) Non seulement Parfit et Radcliffe Richards forment sans doute le couple le plus cérébral du monde, mais ils sont une illustration fascinante de la façon dont le comportement personnel d’un philosophe est modelé – doit être modelé, pense Parfit – par ses convictions professionnelles, notamment en matière de philosophie morale ou d’éthique. Je leur ai récemment rendu visite chez eux, dans le nord de Londres.

Janet raconte avoir été d’abord « complètement déconcertée » par cet homme auquel manquent certaines caractéristiques courantes et qui ne réagit pas à de nombreux messages sociaux ordinaires. Derek n’éprouve ni jalousie ni malveillance (même si l’orgueil ne lui est pas étranger). Pour faire la cour à sa future épouse, il ne lui envoya aucun des signaux habituels – ni fleurs ni chocolats – mais lui fourra un jour dans les bras l’intégralité des partitions pour clavier de Bach. Il lui prêta aussi un vieil ordinateur qu’il avait racheté à Ronald Dworkin et qui n’arrêtait pas de tomber en panne. « Pour vous dire à quel point tout le processus était étrange, quand Derek a proposé de venir un soir à minuit réparer l’ordinateur, j’ai cru qu’il était sincère. » Ce n’était pas le cas.

En 2011, la veille de leur mariage civil, Derek et Janet se dirigeaient vers un restaurant indien d’Oxford pour une petite fête sans prétention. En couple depuis vingt-neuf ans, ils avaient décidé de se marier pour des raisons essentiellement pratiques. Ils se faisaient vieux, et officialiser leur relation permettrait notamment de régler plus facilement les questions d’héritage. La cérémonie devait se tenir devant quatre témoins seulement : la sœur et le beau-frère de Janet, sa nièce et le compagnon de celle-ci.

 

Rendre le monde meilleur

En chemin, ils passèrent devant une boutique de robes de mariée avec en vitrine l’une de ces meringues tout en jupons, volants et traîne. « Voilà ce que je porterai demain », dit Janet pour plaisanter. « Tu veux dire exactement celle-là, répliqua Derek, parfaitement sérieux, ou une qui lui ressemble ? »

Cette façon de prendre les choses de manière littérale, Janet s’y est habituée, même si elle l’amuse encore. Après avoir rencontré Derek, elle a mis du temps à comprendre le personnage. « Il ne faut pas vous mettre en ménage avec Derek si vous aspirez à une vie conjugale normale, avoue-t-elle. Mais je savais que je ne voulais rien de tel. »

Janet et Derek sont désormais tous deux chercheurs émérites [Distinguished Research Fellows] à l’Uehiro Centre for Practical Ethics d’Oxford, où je suis moi-même chercheur associé. Tous deux ont supervisé mes travaux au cours de mes études. Derek a dirigé mon mémoire de troisième cycle et Janet mon doctorat. Ma thèse avait pour thème la philosophie de la discrimination, un sujet sur lequel Janet a beaucoup écrit. Mon mémoire, quant à lui, portait sur les « générations futures » (ou l’éthique des populations), un sujet qui relève du domaine plus large de la philosophie morale. Il s’agit de réfléchir, par exemple, à nos devoirs et obligations envers les personnes encore à naître, ou de se demander si nous rendons le monde meilleur en y faisant entrer plus de vies heureuses. Parfit n’a pas façonné cette sous-discipline, il l’a créée. La plupart des textes sur le sujet prennent comme point de départ des questions qu’il a formulées.

Ses travaux se sont notamment penchés sur ce qu’on appelle « le problème de la non-identité ». Imaginons : une femme sait que, si elle conçoit un enfant à l’instant T, il naîtra avec un handicap, mais que, si elle attend quelques mois, elle aura un enfant « normal ». La plupart diront probablement qu’elle devrait attendre, et pas seulement à cause de l’effet qu’un enfant handicapé pourrait avoir sur sa famille et sur la société dans son ensemble. L’intuition la plus puissante est que cela vaut mieux pour l’enfant.

Mais un peu de réflexion permet de comprendre que c’est une idée peu judicieuse. Si cette femme retarde la conception, elle ne rendra pas meilleure la vie de l’enfant handicapé, elle aura un autre enfant. Du moment que le handicap n’est pas trop grave, la femme qui ne retarde pas sa grossesse ne rend pas les choses plus compliquées pour l’enfant handicapé, puisque, dans le cas inverse, celui-ci n’existerait tout simplement pas.

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Il fallut toute l’intelligence de Parfit pour admettre l’étendue des conséquences de ce problème moral. Les décisions concernant le changement climatique ou d’autres formes d’atteintes à l’environnement présentent, par exemple, une structure similaire. Supposons que nous ayons à choisir entre deux politiques. La politique A préservera nos ressources, alors que la B les épuisera. Si nous choisissons l’option A, la qualité de vie sera un temps moins bonne qu’avec la B. Mais au bout de trois cents ans, disons, elle deviendra bien meilleure et le restera ensuite indéfiniment.

Des individus différents naîtront en fonction de la politique choisie. Au bout de trois siècles, il se peut que personne ne soit en vie parmi ceux qui étaient à naître quelle que soit la politique suivie. Dans « Raisons et personnes », Parfit propose, pour nous aider à mieux comprendre cet argument complexe, de nous demander : « Existerais-je quand même si le train et l’automobile n’avaient pas été inventés ? » Normalement, quand nous pensons qu’une chose est mauvaise, nous pensons qu’elle est mauvaise parce qu’elle l’est pour un ou plusieurs individus. Mais dans ces cas de non-identité, la décision n’est mauvaise pour personne. Parfit affirme que cela ne fait aucune différence. Pour un même nombre d’individus en vie, le résultat est mauvais si les vivants ont une qualité de vie inférieure à ceux qui auraient pu vivre.

Le raisonnement semble sans faille. Mais des difficultés plus embarrassantes surgissent face à des décisions qui ne créent pas le même nombre d’individus. Parfit nous entraîne sur un chemin qui conduit inexorablement à ce qu’il appelle la « conclusion répugnante », en lien avec la question très concrète de la taille idéale de la population. Selon cette conclusion répugnante, « pour toute population possible d’au moins 10 milliards d’individus qui tous ont une qualité de vie très élevée, il doit exister une population imaginable bien plus nombreuse dont l’existence, toutes choses égales par ailleurs, serait meilleure, même si ses membres mènent des vies à peine dignes d’être vécues ». L’épithète que Parfit réserve à cette conclusion montre bien qu’il la juge désagréable à entendre, mais lui et d’autres philosophes estiment la logique qui l’a conduit là difficile à réfuter.

Outre la question des générations futures, « Raisons et personnes » a apporté une contribution importante à d’autres domaines de la philosophie, notamment le temps (et cette curieuse tendance qui nous conduit à privilégier l’avenir aux dépens du passé) et l’identité personnelle (à quel type de changements pouvons-nous survivre et lesquels impliquent que nous cessions d’exister). Ce livre regorge d’idées riches et complexes, souvent présentées par le truchement d’expériences de pensée extraordinairement curieuses et inventives.

 

Muesli et café instantané

Il y a deux ans, ayant atteint la limite d’âge, Parfit a dû libérer son appartement d’All Souls pour emménager dans une petite maison qu’il avait achetée dans le centre d’Oxford. Ce changement aurait été pour lui un choc si Janet n’était revenue au même moment à Oxford. Derek a passé presque toute sa vie dans des établissements d’enseignement : boursier à Eton, il est venu à Oxford pour étudier l’histoire, puis a obtenu à 25 ans une bourse pour All Souls, qu’il n’a plus quittée. All Souls est unique dans le paysage universitaire d’Oxford, cette institution n’accueillant aucun étudiant de premier cycle, uniquement des chercheurs.

Bien qu’il ne sache pas faire fonctionner un four, Derek met un soin méticuleux à suivre son régime alimentaire. Chaque jour, le menu est le même. La nourriture doit satisfaire à deux critères de base : être saine et exiger le minimum de préparation. Comme Janet, il est végétarien. « C’est ennuyeux comme sujet de conversation, non ? » Voilà une remarque de mauvais augure venant d’un auteur qui a écrit quelque part n’avoir pas le souvenir de s’être jamais ennuyé. Janet et moi nous retirons au salon, à l’étage, abandonnant Derek à son muesli et son café instantané.

Bien que Janet s’en défende, « La féministe sceptique », paru en 1980, semblait avoir été conçu pour agacer tout le monde. La dimension « sceptique », qui exaspéra certaines féministes, affirmait que nombre de leurs arguments habituels étaient ou bien indigents, ou bien incohérents. La dimension « féministe », quant à elle, consistait en une éblouissante déconstruction des arguments illogiques employés par les hommes afin de justifier leurs privilèges.

Prenons l’idée selon laquelle « les femmes ne devraient pas avoir le droit de conduire un bus » (le genre d’assertion bien plus prégnante à l’époque sclérosée des années 1970 qu’aujourd’hui). Le problème ne peut tenir simplement au deux poids, deux mesures, que cela implique. Après tout, celui qui n’arrive pas à décrocher un emploi est traité différemment de celui qui y parvient. Les distinctions sont inévitables sur le marché du travail. Les alcooliques ne sont pas autorisés à devenir pilotes, pourtant, nous n’en concluons pas que les alcooliques sont victimes de discrimination.

Le problème, dit Janet, c’est qu’une telle règle ne trouve aucune justification, même selon les normes générales édictées par ses défenseurs. La plupart d’entre eux se déclarent partisans de la méritocratie, mais ce critère moral n’est pas cohérent avec la discrimination arbitraire d’un groupe.

La raison souvent invoquée pour une telle interdiction est que les femmes ne conduisent pas assez bien pour qu’on les tolère au volant d’un bus. Mais comme le faisait remarquer John Stuart Mill, qu’aime à citer Janet, « il est tout à fait superflu d’interdire aux femmes ce que leur constitution ne leur permet pas ». Autrement dit, dans une véritable méritocratie, si toutes les femmes étaient réellement incapables de conduire un bus, elles ne seraient pas embauchées et il serait inutile de créer une loi pour les exclure.

L’argumentation est typique de la stratégie de Radcliffe Richards : elle concède à l’adversaire que sa ou ses prémisses sont vraies, pour ensuite lui montrer que ses conclusions ne le sont pas. Les lois [britanniques] sur l’avortement ne tiennent selon elle pas debout. Si le fœtus est vraiment un être humain, alors pourquoi faire une distinction entre une femme qui attend un enfant difforme, une femme violée et une femme tombée enceinte suite à un simple accident ? « Si l’on voulait appliquer la loi [actuelle] de façon cohérente, il faudrait punir les femmes qui ont des rapports sexuels sans intention de procréer. Si vous avez été violée, ce n’est pas votre faute, vous n’avez pas recherché le sexe comme fin en soi. Si vous portez un fœtus difforme, c’est que vous aviez bien l’intention d’avoir des enfants ; vous avez manqué de chance, voilà tout, et ce n’est pas votre faute. Mais le simple fait de ne pas vouloir d’enfant après l’amour ne vous autorise pas, dans cette logique, à avorter. » (5)

En société, Janet est plus loquace que Derek. Contrairement à ce dernier, qui s’enorgueillit d’être un philosophe pour philosophes, les écrits de Janet ont influencé le débat sur des questions concrètes – le féminisme, naturellement, mais aussi la bioéthique. Dernièrement, ce sont ses travaux sur la greffe qui ont retenu l’attention. L’idée d’un marché sur lequel on vendrait des reins ou des cœurs rebute d’instinct la plupart d’entre nous. Et ce d’autant que les membres les plus pauvres de la société seraient aussi les plus enclins à vendre leurs organes sur un tel marché. Pourtant, selon Janet, il est bien pire de l’interdire. « Bien sûr, il est horrible que des êtres humains en soient réduits à vendre leurs organes. Mais en quoi l’interdiction de le faire pourrait-elle améliorer les choses ? »

Plus tard, alors que nous échangeons quelques banalités, Derek reparaît dans la pièce. La conversation prend un virage abrupt. Fini le papotage. Il n’est plus question que de philosophie. Et c’est Derek qui est le plus bavard.

Sa préoccupation actuelle, sujet de son deuxième livre, est de savoir s’il existe des vérités objectives dans le domaine de la morale ou de l’éthique. L’ouvrage en question, « Ce qui importe » (6), a été publié en 2011 sous la forme de deux énormes volumes qui font en tout près de 1 500 pages. En plus d’un compte rendu substantiel dans la New York Review of Books, le livre a reçu l’imprimatur suprême, marque de l’éminence culturelle : un long article dans le New Yorker.

Alors que Janet ne répugne pas à la controverse lorsqu’elle estime un argument mauvais ou dangereux, voire les deux à la fois, Derek se déclare mal à l’aise dans les conflits d’idées et de valeurs. « Le désaccord me tracasse, ce qui fait de moi une exception parmi les philosophes. » L’auteur est perturbé à l’idée que beaucoup de grands penseurs, morts ou vivants, croient qu’il n’existe aucune raison objective à l’action. Prenons cet exemple – évoqué par feu Bernard Williams – d’un homme qui maltraite sa femme sans le moindre état d’âme. (7) Pour Williams, il y a, certes, beaucoup à dire sur le mari – qu’il est malfaisant, sexiste et brutal. Mais celui-ci n’a aucune raison de se conduire mieux. On ne peut affirmer que cet homme a une raison d’améliorer son comportement si rien ne le motive à changer d’attitude. Le livre de Derek est au contraire la défense longuement argumentée de l’idée selon laquelle l’homme en question a bel et bien une raison de se conduire correctement, quels que soient ses désirs et les mobiles qui le poussent à agir.

Les questions de ce genre (la morale est-elle objective ? Qu’est-ce qui constitue la subjectivité et l’objectivité ?) sont fondamentales dans ce domaine de la philosophie morale que l’on appelle « métaéthique ». Mais ont-elles une importance hors de la salle de séminaire ? Parfit pense que oui. Et selon lui, une personne doutant de l’objectivité de l’éthique risque de se conduire moins bien. Il appelle Janet à la rescousse pour l’aider à retrouver ces vers d’un poème de Yeats : « Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires/ Se gonflent de l’ardeur des passions mauvaises. »

Je suggère à Derek que les opinions métaéthiques d’un individu ont peu de chances de modifier son comportement dans un sens ou dans l’autre. Ces dernières années, les liens entre les opinions et le comportement des professeurs d’éthique ont fait l’objet de fascinantes recherches empiriques, menées pour la plupart par Eric Schwitzgebel, de l’université de Californie à Riverside. Ses travaux laissent par exemple entendre ceci : si les spécialistes d’éthique sont plus nombreux que les autres à penser que les gens devraient donner aux œuvres caritatives une plus grande part de leurs revenus, ils ne sont pas plus généreux en pratique. (8) Parfit bat légèrement en retraite. Il l’admet : la question de savoir si le subjectivisme – l’idée selon laquelle il n’existe aucune vérité morale objective – corrode nos réactions éthiques est un problème empirique. Mais il poursuit : « Il serait surprenant que cela n’affaiblisse pas au moins un peu les convictions morales de certaines personnes. » Parfit dit aussi craindre que ses arguments sur les générations futures ne sapent l’idée qu’il faut agir pour lutter contre le réchauffement climatique.

Son anxiété tient, je le soupçonne, au fait qu’il extrapole à partir du cas d’un seul individu : lui-même. Je suis tout à fait prêt à croire qu’il changerait son comportement s’il était persuadé de la justesse du subjectivisme. Quand je demande ce que sa philosophie et celle de Janet ont en commun, il répond : toutes deux acceptent l’existence de vérités éthiques ou « normatives » en attente d’être découvertes. Sa réflexion morale avance principalement dans une direction impersonnelle, en cohérence avec le fait que Janet et lui ont rejoint la campagne Giving What We Can, dont les signataires s’engagent publiquement à donner au moins 10 % de leurs revenus à des organisations de lutte contre la pauvreté.

Derek Parfit et Janet Radcliffe Richards n’ont pas de descendants à qui léguer leurs biens. Venant d’un couple dont l’un des conjoints (Janet) est spécialiste de Darwin et de psychologie évolutionniste, et l’autre des individus à naître, la décision de rester sans enfants est frappante (9). Parvenue depuis longtemps à la conclusion qu’il y a déjà trop de personnes dans le besoin sur cette terre, Janet n’a pas ressenti la nécessité d’en créer davantage. Et Derek était indifférent à la possibilité d’avoir une progéniture. Janet n’a jamais regretté de ne pas être devenue mère : « En fait, plus je vois de parents vieillissants, plus je suis heureuse de n’avoir personne à qui en vouloir de ne pas s’occuper de moi. »

À 71 ans, Derek reste le Stakhanov de la philosophie. Il se lève tard mais travaille jusqu’à 23 heures, avec seulement quelques courtes pauses, sept jours sur sept. Telle est son habitude depuis un demi-siècle. Son existence n’est toutefois pas celle d’un reclus, puisqu’il est sans cesse en contact par mail avec les philosophes du monde entier. La page des remerciements dans le livre de son confrère Shelly Kagan, « Les limites de la moralité », est typique. (10) Après avoir remercié un tas de gens, Kagan écrit : « [Ce livre] a encore gagné en ampleur grâce à l’attention extraordinairement soutenue que lui a accordée Derek Parfit. Derek a commenté l’ensemble non pas une, mais trois fois, et j’ai incorporé ses suggestions à plus d’une centaine de passages. »

 

Des dizaines de brosses à dents

Jeff McMahan, un ancien étudiant de Parfit, se rappelle être entré en réunion avec lui pour discuter de sa thèse et n’en être ressorti que quatorze heures plus tard. Une autre fois, McMahan débarquait tout juste d’un vol transatlantique. La discussion philosophique commença aussitôt. Derek ne songea pas une seconde que son visiteur pouvait avoir envie d’un verre d’eau ou besoin d’aller faire pipi.

Le déluge d’articles et de manuscrits dans la boîte mail de Parfit ne tarit pas. Et ses notes détaillées sont promptement renvoyées. « La seule chose dont je tire une certaine fierté, c’est la rapidité avec laquelle je peux envoyer des commentaires aux gens », dit-il. Derek Parfit lit en mangeant, en faisant du vélo d’appartement, en enfilant ses chaussettes et en se brossant les dents. Chaque année, il use des dizaines de brosses à dents, qu’il achète en quantité industrielle. Il lui est arrivé de lire un article de quatre-vingts pages au cours d’un seul brossage. L’une des raisons pour lesquelles il s’habille tous les jours de la même façon – pantalon noir, chemise blanche – est qu’ainsi il ne perd pas de temps à choisir ses vêtements. Son ami le philosophe suédois Ingmar Persson dit de lui qu’il est « le plus érudit des philosophes vivants ». Et que son travail acharné a « contribué à placer son œuvre bien au-dessus de toutes les autres ». Son modus operandi consiste à écrire de nombreux brouillons, puis à les réécrire (il use très vite ses claviers d’ordinateur). Il ne cache pas l’état d’avancement de ses travaux. De nombreuses versions de travail de « Ce qui importe » ont circulé dans le milieu universitaire, chacune différant légèrement des autres. Les remerciements comptent deux cent cinquante noms.

Quand il ne regarde pas le monde à travers les livres, Derek Parfit l’observe à travers un objectif. Ou plutôt, il l’observait. Pendant des décennies, son principal passe-temps fut de photographier Saint-Pétersbourg et Venise, où il est retourné quantité de fois pour prendre d’innombrables clichés des édifices sous des lumières variées : à Saint-Pétersbourg, chacune de ses images montre la neige sous un ciel gris. « J’ai peut-être ceci de particulier, a-t-il confié au New Yorker, que je ne suis jamais fatigué ni rassasié de ce que j’aime le plus. De sorte que je n’ai ni besoin ni envie de variété. » Son admiration pour certains styles architecturaux lui a valu des ennuis. Il y a des années, Derek a tenu à acheter avec Janet une maison de campagne dans le Wiltshire : il avait eu le coup de foudre pour sa charmante façade du XVIIIe siècle. La demeure se trouvait à des kilomètres d’Oxford et elle était scandaleusement chère. Pendant les huit années où elle leur a appartenu, Derek s’est promené dans la campagne en tout et pour tout deux fois, et les deux fois à contrecœur. Le bureau situé au dernier étage offrait une vue à couper le souffle, mais ses rideaux restaient toujours fermés.

 

Duomaniaque repenti

Les vacances photographiques appartiennent désormais au passé. Après trois mois de février sans neige à Saint-Pétersbourg, Derek estime son projet achevé. Duomaniaque repenti, il se contente désormais d’une seule manie : la philosophie et rien que la philosophie. Il travaille à un nouveau livre, « Quelque chose importe-t-il vraiment ? », dans lequel il réagira aux réponses critiques suscitées par « Ce qui importe ». Sa réputation n’est pourtant plus à faire. Lauréat en 2014 du prestigieux prix Schock, Parfit est révéré par deux générations de philosophes âgés de 40 à 65 ans. Comme le présente son confrère d’Oxford Roger Crisp, il est le plus impressionnant de tous les interlocuteurs qu’il ait rencontrés en philosophie : « Avec son travail sur l’identité personnelle, Parfit a porté la tradition de Hume bien plus loin qu’aucun autre penseur avant lui. Il en a fait autant pour la tradition rationaliste, qui remonte à Platon en passant par Kant. Et il a transformé la tradition utilitariste. »

« Raisons et personnes » est l’archétype d’une certaine approche de la philosophie en général et de la philosophie morale en particulier. Le livre procède avec un soin méthodique, construit ses arguments et teste ses intuitions à travers des expériences de pensée, d’où il tire des principes censés être transposables dans le monde réel.

Parfit n’est pas le seul à pratiquer ainsi la philosophie morale, mais personne ne le fait avec sa profondeur et son inventivité. On aurait tort cependant de croire qu’il est l’objet d’une vénération universelle. Pour beaucoup, l’approche de Parfit est totalement erronée. Parmi les objections, la plus puissante est peut-être celle-ci : l’éthique ne se prête guère à une sorte d’analyse algorithmique. Comme l’a écrit le philosophe Roger Scruton dans un compte rendu caustique du livre : « Une manière d’être quelqu’un d’immoral est de penser que [les dilemmes moraux] peuvent être résolus par l’arithmétique morale. » Un autre adversaire notable de Parfit, Simon Blackburn, se demandait dans sa critique s’il s’agissait vraiment, comme l’avait suggéré Peter Singer dans le Times Literary Supplement, de « la plus importante publication en philosophie morale » depuis les « Méthodes éthiques » d’Henry Sidgwick, en 1874. N’était-ce pas plutôt, s’interrogeait Blackburn, « un long voyage en eaux stagnantes » ? Le philosophe ne laissait planer aucun doute quant à son propre verdict.

Dans les années 1940, le pédiatre viennois Hans Asperger se livra à des recherches pionnières sur un groupe d’enfants en difficulté. Mais il fallut attendre les années 1980 pour que le syndrome d’Asperger soit reconnu comme un trouble médical. Parmi ses nombreux symptômes, on trouve l’interprétation littérale des choses, l’incapacité à déchiffrer les signes sociaux, des préoccupations étroites et obsessionnelles. L’Asperger étant relativement récent dans la littérature psychologique, les personnes de plus de 40 ans sont peu nombreuses à avoir été diagnostiquées.

Le mot « Asperger » revient dans plusieurs conversations que j’ai à son sujet avec des amis de Parfit. Qu’en pense-t-il ? Cela pourrait-il expliquer la spécificité de certaines de ses interactions sociales et son mode de vie inhabituel ? « Il y a peut-être du vrai dans cette idée », répond-il, même s’il invoque aussi son éducation en pensionnat. Les mêmes amis soulignent également que son tempérament particulier a nécessité énormément d’ajustements de la part de Janet. Ce qu’elle confirme. « Mais les ajustements sont devenus assez simples une fois que j’ai compris sa manière de fonctionner et cessé de chercher en lui ce qui n’existait pas. Son mode de vie me permet une grande indépendance. »
Bien que Janet soit revenue enseigner à Oxford en 2008, Derek et elle font encore beaucoup d’allées et venues entre cette ville et Londres, parfois ensemble, mais souvent séparément. Rien d’étonnant à ce que « beaucoup de gens ne se rendent pas compte que nous sommes en couple », dit-elle. Pourtant, ils communiquent constamment, et ce depuis toujours. Chaque fois que je suis allé chez Janet à Londres pour parler de ma thèse, nos discussions ont invariablement été ponctuées par les appels de Derek. Janet, qui enseignait à University College de Londres, passait alors le plus clair de son temps dans la capitale pendant que Derek vivait à Oxford. Mais ils se parlaient plusieurs fois par jour. Il s’agissait manifestement d’une relation extrêmement intime et affectueuse entre deux individus intellectuellement, moralement et esthétiquement compatibles. Et ce même si, en un sens, Derek semblait curieusement ne pas se rendre compte que Janet se trouvait à une centaine de kilomètres. « Il lui importe que j’existe, dit-elle, mais beaucoup moins que je sois à côté de lui. »

 

Prospect, Août 2014

Traduction : Laurent Bury

Notes

1| Amartya Sen est économiste, prix Nobel en 1998 ; Ronald Dworkin est un philosophe ; G. A. Cohen est le fondateur du marxisme analytique.

2| The Sceptical Feminist (Routledge, 1980).

3| Reasons and Persons (Oxford, 1984).

4| Aucun de leurs livres n’est traduit en français.

5| En Angleterre, en Écosse et au pays de Galles, l’avortement doit être justifié par des raisons médicales ou personnelles. « Deux médecins doivent être d’accord sur le fait qu’un avortement causerait moins de dommages à la santé physique ou mentale d’une femme que de poursuivre sa grossesse » (site du National Health Service).

6| Lire à ce sujet Books, octobre 2011.

7| Mort en 2003, Bernard Williams était un philosophe britannique mondialement reconnu pour ses travaux en philosophie morale.

8| Les études de Schwitzgebel suggèrent aussi que les spécialistes d’éthique sont plus nombreux que leurs confrères à ne pas restituer leurs livres à la bibliothèque et à ne pas répondre aux mails de leurs étudiants.

9| Dans son deuxième livre (Human Nature After Darwin: A Philosophical Introduction, paru en 2000 chez Routledge), Janet Radcliffe Richards étudie certains aspects du raisonnement philosophique à la lumière de la théorie de l’évolution.

10| The Limits of Morality, Oxford University Press, 1991.

LE LIVRE
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Ce qui importe de Deux cerveaux amoureux, Oxford University Press

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