Deux cerveaux amoureux
par David Edmonds

Deux cerveaux amoureux

Peut-on concilier l’amour de la pensée pure et l’amour tout court ? Le plaisir de la joute intellectuelle et la vie conjugale ? Derek Parfit et Janet Radcliffe Richards ont apparemment résolu l’impossible équation. Ces deux figures de la philosophie anglo-saxonne forment depuis plus de trente ans un couple aussi paradoxal que touchant : elle, extravertie, dynamique et redoutable débatteuse ; lui, un brin autiste, obsédé par le travail et incapable de gérer l’intendance.

Publié dans le magazine Books, avril 2015. Par David Edmonds

Dans les années 1980, un séminaire se tenait régulièrement au milieu des boiseries de l’ancienne bibliothèque de l’All Souls College d’Oxford. On l’avait officieusement baptisé « La Guerre des étoiles ». Menant le débat à tour de rôle, quatre géants de la philosophie morale et politique passaient près de deux heures à ferrailler à une extrémité de la salle. Le reste de l’assemblée était essentiellement composé d’étudiants de troisième cycle aussi passionnés qu’intimidés. J’étais de ceux-là et je suivis toutes les séances pendant un trimestre. Les quatre philosophes étaient Derek Parfit, Amartya Sen, Ronald Dworkin et Gerard Allan Cohen – Jerry, pour les intimes –, tous alors au début de leur carrière universitaire. (1) En 1982, Janet Radcliffe Richards, qui venait d’arriver à Oxford, décida d’aller voir par elle-même cet éblouissant feu d’artifice intellectuel dont tout le monde parlait comme du meilleur spectacle en ville. Proche de la quarantaine, enseignant la philosophie à l’Open University, elle venait de publier un livre intitulé « La féministe sceptique ».(2) Sen, qui connaissait déjà Radcliffe Richards, alla la saluer après le séminaire. « Qui était-ce ? », lui demanda Parfit. Après avoir soutiré son nom et appris qu’elle s’était récemment séparée, il lui écrivit une lettre, dont l’intéressée confie qu’elle la publiera un jour. Il s’agissait, d’après elle, de « la lettre de drague la plus remarquable de l’Histoire ». Le soupirant avait acheté « La féministe sceptique » pour lui faire passer, selon elle, « une sorte d’audition ». Après quoi il la poursuivit de ses assiduités, sans savoir qu’il était en compétition avec quatre autres hommes. Pour nombre de ses confrères, Parfit est aujourd’hui le plus grand représentant vivant de la philosophie morale. Son premier livre, « Raisons et personnes », publié en 1984, passe pour l’œuvre d’un génie. (3) L’homme est à présent marié à Radcliffe Richards, elle-même auteure de trois ouvrages très admirés, qui brillent par leur logique implacable et leur capacité à tolérer des conclusions inconfortables. (4) Non seulement Parfit et Radcliffe Richards forment sans doute le couple le plus cérébral du monde, mais ils sont une illustration fascinante de la façon dont le comportement personnel d’un philosophe est modelé – doit être modelé, pense Parfit – par ses convictions professionnelles, notamment en matière de philosophie morale ou d’éthique. Je leur ai récemment rendu visite chez eux, dans le nord de Londres. Janet raconte avoir été d’abord « complètement déconcertée » par cet homme auquel manquent certaines caractéristiques courantes et qui ne réagit pas à de nombreux messages sociaux ordinaires. Derek n’éprouve ni jalousie ni malveillance (même si l’orgueil ne lui est pas étranger). Pour faire la cour à sa future épouse, il ne lui envoya aucun des signaux habituels – ni fleurs ni chocolats – mais lui fourra un jour dans les bras l’intégralité des partitions pour clavier de Bach. Il lui prêta aussi un vieil ordinateur qu’il avait racheté à Ronald Dworkin et qui n’arrêtait pas de tomber en panne. « Pour vous dire à quel point tout le processus était étrange, quand Derek a proposé de venir un soir à minuit réparer l’ordinateur, j’ai cru qu’il était sincère. » Ce n’était pas le cas. En 2011, la veille de leur mariage civil, Derek et Janet se dirigeaient vers un restaurant indien d’Oxford pour une petite fête sans prétention. En couple depuis vingt-neuf ans, ils avaient décidé de se marier pour des raisons essentiellement pratiques. Ils se faisaient vieux, et officialiser leur relation permettrait notamment de régler plus facilement les questions d’héritage. La cérémonie devait se tenir devant quatre témoins seulement : la sœur et le beau-frère de Janet, sa nièce et le compagnon de celle-ci.   Rendre le monde meilleur En chemin, ils passèrent devant une boutique de robes de mariée avec en vitrine l’une de ces meringues tout en jupons, volants et traîne. « Voilà ce que je porterai demain », dit Janet pour plaisanter. « Tu veux dire exactement celle-là, répliqua Derek, parfaitement sérieux, ou une qui lui ressemble ? » Cette façon de prendre les choses de manière littérale, Janet s’y est habituée, même si elle l’amuse encore. Après avoir rencontré Derek, elle a mis du temps à comprendre le personnage. « Il ne faut pas vous mettre en ménage avec Derek si vous aspirez à une vie conjugale normale, avoue-t-elle. Mais je savais que je ne voulais rien de tel. » Janet et Derek sont désormais tous deux chercheurs émérites [Distinguished Research Fellows] à l’Uehiro Centre for Practical Ethics d’Oxford, où je suis moi-même chercheur associé. Tous deux ont supervisé mes travaux au cours de mes études. Derek a dirigé mon mémoire de troisième cycle et Janet mon doctorat. Ma thèse avait pour thème la philosophie de la discrimination, un sujet sur lequel Janet a beaucoup écrit. Mon mémoire, quant à lui, portait sur les « générations futures » (ou l’éthique des populations), un sujet qui relève du domaine plus large de la philosophie morale. Il s’agit de réfléchir, par exemple, à nos devoirs et obligations envers les personnes encore à naître, ou de se demander si nous rendons le monde meilleur en y faisant entrer plus de vies heureuses. Parfit n’a pas façonné cette sous-discipline, il l’a créée. La plupart des textes sur le sujet prennent comme point de départ des questions qu’il a formulées. Ses travaux se sont notamment penchés sur ce qu’on appelle « le problème de la non-identité ». Imaginons : une femme sait que, si elle conçoit un enfant à l’instant T, il naîtra avec un handicap, mais que, si elle attend quelques mois, elle aura un enfant « normal ». La plupart diront probablement qu’elle devrait attendre, et pas seulement à cause de l’effet qu’un enfant handicapé pourrait avoir sur sa famille et sur la société dans son ensemble. L’intuition la plus puissante est que cela vaut mieux pour l’enfant. Mais un peu de réflexion permet de comprendre que c’est une idée peu judicieuse. Si cette femme retarde la conception, elle ne rendra pas meilleure la vie de l’enfant handicapé, elle aura un autre enfant. Du moment que le handicap n’est pas trop grave, la femme qui ne retarde pas sa grossesse ne rend pas les choses plus compliquées pour l’enfant handicapé, puisque, dans le cas inverse, celui-ci n’existerait tout simplement pas. Il fallut toute l’intelligence de Parfit pour admettre l’étendue des conséquences de ce problème moral. Les décisions concernant le changement climatique ou d’autres formes d’atteintes à l’environnement présentent, par exemple, une structure similaire. Supposons que nous ayons à choisir entre deux politiques. La politique A préservera nos ressources, alors que la B les épuisera. Si nous choisissons l’option A, la qualité de vie sera un temps moins bonne qu’avec la B. Mais au bout de trois cents ans, disons, elle deviendra bien meilleure et le restera ensuite indéfiniment. Des individus différents naîtront en fonction de la politique choisie. Au bout de trois siècles, il se peut que personne ne soit en vie parmi ceux qui étaient à naître quelle que soit la politique suivie. Dans « Raisons et personnes », Parfit propose, pour nous aider à mieux comprendre cet argument complexe, de nous demander : « Existerais-je quand même si le train et l’automobile n’avaient pas été inventés ? » Normalement, quand nous pensons qu’une chose est mauvaise, nous pensons qu’elle est mauvaise parce qu’elle l’est pour un ou plusieurs individus. Mais dans ces cas de non-identité, la décision n’est mauvaise pour personne. Parfit affirme que cela ne fait aucune différence. Pour un même nombre d’individus en vie, le résultat est mauvais si les vivants ont une qualité de vie inférieure à ceux qui auraient pu vivre. Le raisonnement semble sans faille. Mais des difficultés plus embarrassantes surgissent face à des décisions qui ne créent pas le même nombre d’individus. Parfit nous entraîne sur un chemin qui conduit inexorablement à ce qu’il appelle la « conclusion répugnante », en lien avec la question très concrète de la taille idéale de la population. Selon cette conclusion répugnante, « pour toute population possible d’au moins 10 milliards d’individus qui tous ont une qualité de vie très élevée, il doit exister une population imaginable bien plus nombreuse dont l’existence, toutes choses égales par ailleurs, serait meilleure, même si ses membres mènent des vies à peine dignes d’être vécues ». L’épithète que Parfit réserve à cette conclusion montre bien qu’il la juge désagréable à entendre, mais lui et d’autres philosophes estiment la logique qui l’a conduit là difficile à réfuter. Outre la question des générations futures, « Raisons et personnes » a apporté une contribution importante à d’autres domaines de la philosophie, notamment le temps (et cette curieuse tendance qui nous conduit à privilégier l’avenir aux dépens du passé) et l’identité personnelle (à quel type de changements pouvons-nous survivre et lesquels impliquent que nous cessions d’exister). Ce livre regorge d’idées riches et complexes, souvent présentées par le truchement d’expériences de pensée extraordinairement curieuses et inventives.   Muesli et café instantané Il y a deux ans, ayant atteint la limite d’âge, Parfit a dû libérer son appartement d’All Souls pour emménager dans une petite maison qu’il avait achetée dans le centre d’Oxford. Ce changement aurait été pour lui un choc si Janet n’était revenue au même moment à Oxford. Derek a passé presque toute sa vie dans des établissements d’enseignement : boursier à Eton, il est venu à Oxford pour étudier l’histoire, puis a obtenu à 25 ans une bourse pour All Souls, qu’il n’a plus quittée. All Souls est unique dans le paysage universitaire d’Oxford, cette institution n’accueillant aucun étudiant de premier cycle, uniquement des chercheurs. Bien qu’il ne sache pas faire fonctionner un four, Derek met un soin méticuleux à suivre son régime alimentaire. Chaque jour, le menu est le même. La nourriture doit satisfaire à deux critères de base : être saine et exiger le minimum de préparation. Comme Janet, il est végétarien. « C’est ennuyeux comme sujet de conversation, non ? » Voilà une remarque de mauvais augure venant d’un auteur qui a écrit quelque part n’avoir pas le souvenir de s’être jamais ennuyé. Janet et moi nous retirons au salon, à l’étage, abandonnant Derek à son muesli et son café instantané. Bien que Janet s’en…
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Commentaire

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  1. Candice Jackie Agiman dit :

    Cet article est fascinant !
    Merci de nous avoir partagé ces expériences.
    🙂