La démocratie selon les abeilles
par May Berenbaum

La démocratie selon les abeilles

Dépourvus d’intelligence individuelle, les insectes sociaux ont pourtant beaucoup à nous apprendre en matière d’intelligence collective, tant leurs sociétés sont sophistiquées. Les fourmis ont déjà permis à American Air Liquid d’optimiser sa gestion. Et nos élus feraient bien de s’inspirer des abeilles pour rendre des arbitrages pertinents et consensuels.

Publié dans le magazine Books, septembre 2011. Par May Berenbaum

En février 2009, peu après sa défaite à l’élection présidentielle américaine, le sénateur John McCain posta sur sa page Twitter une liste des « dix articles les plus superflus » du projet de budget qui était alors soumis au Congrès. En dixième position, on pouvait lire : « 1,7 million de dollars pour une usine à abeilles à Weslaco, Texas. » L’« usine à abeilles », pour reprendre l’expression, c’est en fait le Centre de recherches agricoles subtropicales Kika de la Garza. Rattaché au ministère de l’Agriculture, il abrite un programme de préservation de ces insectes. La même année, McCain a qualifié de « gaspillage gouvernemental » deux projets de recherche sur les fourmis. « J’étais loin de me douter, déclara-t-il, que les principales universités de mon État, l’Arizona, abritaient une telle expertise sur les fourmis. Je le dis avec une pointe de fierté, mais je ne suis pas certain que cela justifie de dépenser l’argent du contribuable. » S’il n’en est vraiment pas convaincu, McCain pourrait se procurer un exemplaire du dernier ouvrage de Peter Miller, Smart Swarm (1) (« L’essaim intelligent »), qui explique comment les fourmis, ainsi que d’autres insectes sociaux, se sont adaptées au cours de l’évolution pour fonctionner efficacement en groupe – un résultat que pourrait leur envier le Congrès américain. Les fourmis rouges moissonneuses (Pogonomyrmex barbatus) forment d’importantes colonies dans les zones désertiques du sud-ouest des États-Unis (Arizona compris). Des myriades d’ouvrières y accomplissent de façon parfaitement fluide les différentes tâches nécessaires au bon fonctionnement de la colonie : certaines partent à la recherche de nourriture, d’autres empilent des graines dans des réserves souterraines, d’autres encore s’occupent de la reine ou réparent les dégâts subis par la fourmilière… Le tout sans que s’exerce la moindre forme d’autorité centrale. Chez les fourmis, nul souverain autocrate n’édicte de décrets (le rôle de la reine se réduit à sa fonction reproductive, l’essentiel de son activité consistant à pondre des œufs) ; nul contremaître ni directeur des ressources humaines ne donne d’ordres. La répartition des tâches s’effectue en fonction de rencontres individuelles à un endroit donné. Par exemple, le matin, les fourmis patrouilleuses sont les premières à émerger du tertre pour repérer des sources de nourriture. Le rythme de leur retour va déterminer celui auquel les fourragères qu’elles croisent partiront collecter les graines. Individuellement, les fourmis sont dépourvues d’intelligence (la capacité d’attention d’une fourragère est d’environ dix secondes). Pourtant, grâce à ses centaines de membres qui prennent des décisions simples en fonction de données locales, la colonie réalise collectivement des prouesses. Elle est capable de mobiliser très vite un grand nombre de fourragères si la nourriture vient à abonder.   Termites et veille antiterroriste Les « essaims intelligents » dont parle Miller fonctionnent sur le principe de l’auto-organisation. Trois mécanismes sous-tendent le comportement adaptatif de nombreux organismes vivant au sein de sociétés complexes, qui sont le fruit de dizaines de millions d’années d’évolution : la décentralisation, la résolution partagée des problèmes et la multiplicité des interactions. Miller montre que les humains peuvent appliquer ces principes à la résolution de leurs propres problèmes, en réagissant de façon flexible à des circonstances imprévisibles. Prenons le cas d’American Air Liquid. L’entreprise, qui a son siège au Texas, se sert d’algorithmes de répartition des tâches inspirés du comportement des fourmis (2) pour relever quotidiennement le défi de coordonner des livraisons de gaz liquide à 15 000 clients répartis sur l’ensemble du territoire américain via 3 500 kilomètres de pipelines, 700 camions et 300 autorails – ses bénéfices dépendant de sa capacité à minimiser le coût énergétique du transport, à satisfaire une demande qui varie constamment et à s’adapter à des frais de production variables. Une équipe de spécialistes a conçu, à partir du comportement des fourmis, un modèle informatique permettant au système de s’auto-organiser. Résultat : une efficacité accrue et des coûts drastiquement réduits (environ 15 millions d’euros d’économies ont ainsi été réalisées). Autre exemple : la manière dont les abeilles choisissent un nouveau foyer est riche d’enseignement sur les ressorts de la décision collective dans un univers de choix multiples et fortement concurrentiels. Et elle offre un mécanisme permettant de réduire le nombre d’options. Miller fait également valoir que l’on pourrait s’inspirer de la façon dont sont bâties les termitières – chaque termite collabore indirectement à l’édification de structures gigantesques et sophistiquées en réagissant à une information de son environnement immédiat – pour créer un réseau efficace de veille antiterroriste sur Internet. Dans un autre chapitre, il présente la manière dont les oiseaux volent en formations serrées et les poissons nagent en bancs sans se heurter comme autant de modèles susceptibles d’aider les concepteurs de logiciels à gérer des cohortes numériques ou à programmer des robots conçus pour travailler en équipe. Bien qu’il ne soit pas scientifique, Miller expose de façon claire des notions complexes. Cela étant, certains passages trahissent ses lacunes en matière d’entomologie. Il cite les essaims de criquets pèlerins d’Afrique en exemple…
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