La grande illusion du bio
par Robert Paarlberg

La grande illusion du bio

Les éco-gastronomes l’assurent : le secret de l’alimentation saine et solidaire tient en deux mots : bio et local. Comme en Afrique, donc, qui reste, faute d’engrais et de routes, le paradis de l’agriculture traditionnelle ? C’est désolant, mais en matière alimentaire, les vérités dérangent : le bio est plus souvent synonyme de pauvreté et de problèmes sanitaires que l’inverse. Pis, son essor conduirait la planète à la catastrophe écologique.

Publié dans le magazine Books, janvier 2013. Par Robert Paarlberg
Des sacs de toile recyclables du Naturalia du coin au potager bio créé par Michelle Obama à la Maison-Blanche, les éco-gastronomes modernes sont pétris de bonnes intentions. Nous voulons sauver la planète ; aider les paysans locaux ; lutter contre le changement climatique – et puis contre l’obésité des enfants. Mais, s’il est bon de réfléchir au bien public mondial tout en éminçant nos oignons certifiés bio, l’idée que nous pourrions secourir les autres simplement en changeant notre manière de faire les courses et de nous nourrir est copieusement survendue aux consommateurs. Ironie de la chose, l’alimentation est devenue une préoccupation des élites occidentales au moment même où elles se détournaient des meilleurs moyens de lutter contre la faim dans les pays du tiers monde. La nécessité d’aider les pauvres à se nourrir n’a plus, comme autrefois, valeur de cri de ralliement. L’alimentation est peut-être la grande cause d’aujourd’hui, mais, dans nos pays comblés, cela passe par la revendication branchée de nourriture « durable », c’est-à-dire biologique, locale et lente (1). Aussi séduisant que cela puisse paraître, ce n’est pas la bonne recette pour assister ceux qui en ont le plus besoin. Même notre compréhension du problème de l’alimentation dans le monde, fondée sur la seule question des cours internationaux, est tronquée. En avril 2008, alors que le prix du riz à l’export avait triplé en l’espace de six mois, et que le blé atteignait son cours le plus élevé en vingt-huit ans, un éditorial du New York Times estampillait l’événement « crise alimentaire mondiale ». Et le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, alertait : la flambée des prix serait particulièrement préjudiciable aux pays pauvres où il n’existe « aucune marge de survie ». À présent que les cours mondiaux du riz ont baissé de 40 % et ceux du blé de plus de 50 %, nous concluons trop vite que le mal est guéri. Mais 850 millions d’habitants des pays pauvres souffraient de sous-alimentation chronique avant la flambée des prix de 2008, et en souffrent toujours (2). Voilà la véritable crise alimentaire à laquelle nous faisons face. Et elle a peu à voir avec l’évolution des prix sur des marchés internationaux qu’utilisent surtout les nantis. 62 % de ceux qui souffrent réellement de malnutrition – selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO – vivent soit en Afrique, soit en Asie du Sud, et la plupart sont de petits paysans, ou de simples ouvriers agricoles. Ils sont protégés de la fluctuation des cours à la fois par la politique commerciale de leur gouvernement et par la faiblesse des infrastructures. Plus de 70 % des foyers ruraux, en Afrique, n’ont pas accès aux marchés urbains les plus proches car ils sont, par exemple, situés à plus de trente minutes à pied de la première route praticable en toutes saisons.   Une vision romantique de l’agriculture La pauvreté – provoquée par la faible productivité du travail paysan – est la première cause de la faim en Afrique, et le problème ne cesse de s’aggraver. Selon les prévisions du département américain de l’Agriculture, la population en situation d’« insécurité alimentaire » sur le continent noir (celle qui consomme moins de 2 100 calories par jour) augmentera de 30 % au cours de la décennie – atteignant 645 millions de personnes – si d’importantes réformes ne sont pas entreprises. Le plus tragique, c’est que nous savons d’expérience comment résoudre le problème. Partout où les pauvres ruraux ont eu accès à de meilleures routes, à des semences modernes, à des engrais bon marché, à l’électricité et à de meilleures écoles et cliniques, leur productivité et leurs revenus ont progressé. Mais les initiatives en faveur de ces ressources essentielles sont depuis peu entravées par une malencontreuse hostilité (aussi bien intentionnée soit-elle parfois) envers la modernisation agricole et l’aide étrangère. En Europe et aux États-Unis, les milieux intellectuels ont adopté une nouvelle approche, qui condamne la fourniture de semences améliorées et d’engrais chimiques aux paysans et s’oppose à leur plus grande insertion sur les marchés mondiaux. Des critiques gastronomiques influents, des militants et des stars de la restauration entonnent en chœur ce refrain : l’« alimentation durable » de l’avenir doit être bio, locale et lente. Vous savez quoi ? C’est précisément le système dont jouit déjà l’Afrique rurale, et il ne fonctionne pas ! Au sud du Sahara, les petits agriculteurs qui utilisent des engrais chimiques sont si rares que leur production est de facto biologique. Les coûts élevés du transport les contraignent à acheter et vendre sur place la majeure partie de leur récolte. Quant à la cuisine, elle est terriblement lente. Le résultat n’a rien de réjouissant : un revenu moyen de 1 dollar par jour et un risque sur trois d’être malnutri. Si nous voulons sérieusement résoudre le problème de la faim dans le monde, il faut renoncer à notre vision romantique de l’agriculture préindustrielle. Et apprendre à goûter cette agriculture moderne, scientifique et à forte teneur en capital conçue en Occident. Sans elle, nos produits alimentaires seraient plus chers et moins sûrs, comme c’est le cas dans les régions du monde qui souffrent de la faim. Si quelqu’un avait affirmé dans une revue ou un journal de premier plan, il y a trente ans, que la Révolution verte était un échec, il aurait été rapidement écarté. (3) Aujourd’hui, l’accusation a étonnamment droit de cité. Vandana Shiva, auteure à succès et militante écologiste, prétend que ce bouleversement technologique n’a rien apporté à l’Inde, sinon « des paysans endettés et mécontents (4) ». Lors du Sommet mondial de l’alimentation, à Rome, en 2002, 500 ONG – parmi lesquelles Les Amis de la Terre et Greenpeace – ont même imputé la recrudescence de la faim dans le monde à la Révolution verte. Alors mettons les choses bien au clair !   Le spectre des famines récurrentes La conception et l’introduction dans les pays pauvres, au cours des années 1960 et 1970, de graines de blé et de riz à haut rendement, sous l’impulsion de l’Américain Norman Borlaug et d’autres scientifiques, ont eu des retombées très positives. En Asie, ces nouvelles semences ont sorti de la misère des dizaines de millions de petits cultivateurs et éloigné enfin le spectre des famines récurrentes. L’Inde, par exemple, a doublé sa production de blé entre 1964 et 1970 et a pu se passer d’aide alimentaire à partir de 1975. Rappelons à ceux qui parlent d’agriculteurs « endettés et mécontents » que le taux de pauvreté dans les campagnes indiennes est passé de 60 % alors à 27 % aujourd’hui. Qualifier cette réussite de « mythe » (c’est la ligne officielle de Food First, une organisation californienne qui milite dans le monde entier contre la modernisation de l’agriculture) est tout simplement ridicule. Il est vrai que l’histoire de la « révolution verte » n’a pas été partout une histoire heureuse. Quand de nouvelles et puissantes technologies agricoles sont introduites dans des sociétés rurales profondément inégalitaires, les plus pauvres ont tendance à en pâtir. En Amérique latine, où les élites traditionnelles contrôlent étroitement l’accès aux terres fertiles et au crédit, l’arrivée des semences améliorées a creusé…
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Commentaire

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  1. Aline Hamot dit :

    Enfin un article édifiant avec une approche globale de notre illusion égocentriste de « sauver la planète » si on achète bio. Je rajouterai qu’il y a aussi un abus de certaines chaines comme la Biocoop, qui n’hésitent pas à vendre à prix d’or des produits étiquetés bio achetés à l’autre bout du monde (impact carbone) à des clients naïfs et complètement abusés par l’industrie du bio; alors que ces mêmes personnes partout en France ont accès à des marchés locaux à profusion où les produits ont le mérite d’avoir été cultivé par des agriculteurs, éleveurs, maraîchers locaux !