Pour l’amour des requins
par Theo Tait

Pour l’amour des requins

Entre les hommes et les squales, ce n’est pas l’amour fou. Il faut dire que leurs mœurs et leurs habitudes alimentaires n’arrangent pas les choses. Ces poissons honnis ont pourtant leurs défenseurs. Car, s’ils sont moins dangereux pour l’homme que les sapins de Noël, nous en tuons 73 millions chaque année, dans l’indifférence. Une menace pour l’écosystème.

Publié dans le magazine Books, janvier 2013. Par Theo Tait

Luc Viatour / www.Lucnix.be
« Les scientifiques n’aiment pas parler du sexe chez les requins », écrit Juliet Eilperin dans sa divertissante étude des squales et de leur univers, Demon Fish. « Ils redoutent que cela ne renforce l’image populaire de ces créatures, réputées brutales et implacables. » De fait, et pour autant qu’on puisse le savoir (car l’accouplement n’a pu être observé que chez certaines espèces), l’affaire est des « plus rudes » ! Pour contraindre les femelles à subir leurs avances, les grands mâles doivent les mordre ou les immobiliser. Les biologistes marins peuvent d’ailleurs voir facilement si l’une d’elles s’est accouplée : sa chair sera sanguinolente ou à vif. L’acte est d’une telle violence que, à la saison de la reproduction, la femelle du requin-nourrice se réfugie en eau peu profonde et plaque fermement ses orifices reproductifs contre le sol marin ; pour éviter d’être victime de bandes de mâles errants « qui la pénétreront à tour de rôle avec leurs ptérygopodes » (le pénis version requin, un organe double situé derrière la nageoire pelvienne). Une portée de cinquante bébés aura entre deux et sept pères. Mais il y a pire encore : dans bon nombre d’espèces, on s’adonne à l’« oophagie », ou cannibalisme intra-utérin. Les fœtus des requins-taureaux « se dévorent mutuellement in utero – la forme la plus extrême de rivalité fraternelle concevable ». Ne survivent que deux bébés, un dans chacun des utérus de la mère, qui auront mangé tous les autres. « La femelle requin-taureau donne naissance à un rejeton qui fait déjà 1 mètre de long et qui est un tueur confirmé », explique Demian Chapman, spécialiste du sujet. Cet exemple illustre parfaitement deux des thèmes abordés par Eilperin : d’abord, le fait que les biologistes marins sont sur la défensive dès qu’il s’agit des requins, qui ont à leurs yeux beaucoup trop mauvaise presse ; ensuite, l’inaptitude avérée des créatures à obéir à un modèle gentiment anthropomorphique : l’idée qu’elles sont « brutales et implacables » n’est pas seulement une question d’image, loin de là. Il semble même complètement aberrant de vouloir s’y opposer : les requins sont des carnivores, et ceux qui nous fascinent le plus sont précisément les prédateurs les plus rapaces, qui occupent le sommet de la chaîne alimentaire. On peut cependant comprendre les spécialistes. La peur et la haine des requins sont des ressorts puissants, malgré « la faible menace qu’ils constituent pour nous, et la terrible menace que nous constituons pour eux », pour citer Eilperin. L’attitude humaine envers ces créatures, du moins en Occident, frôle généralement l’hystérie. Le capitaine William E. Young, contempteur et chasseur de requins professionnel, remarquait ainsi en 1934 dans ses Mémoires (1) que le seul nom suffit à convoquer l’image puissante « d’un impitoyable rôdeur des profondeurs […]. Son aspect même a quelque chose de particulièrement sinistre. La vue de son monstrueux aileron triangulaire lacérant nonchalamment la surface de l’eau, puis plongeant pour se muer en menace cachée, évoque quelque esprit malfaisant. Sa face sans menton qui vous reluque, sa bouche en cimeterre avec ses rangées de dents étincelantes, la fureur sauvage et sans merci avec laquelle il attaque, la rage avec laquelle il se débat quand il est capturé… ».   La bonne bouille du requin marcheur Et ainsi de suite. Pourtant, les attaques sont d’une rareté exotique. On en a recensé soixante-quinze en 2011, qui ont fait douze morts. Même aux États-Unis, un point chaud, on a quarante fois plus de risques d’être hospitalisé à cause d’une décoration de Noël qu’à cause d’un squale ! En revanche, on estime que 73 millions de requins sont tués chaque année, à seule fin de mitonner de la soupe d’ailerons. De nombreuses populations ont décru de 70 % ou plus au cours des trente dernières années. Mais la pêche au requin ne pèse guère, sur le plan économique, face à la pêche au thon, à la morue ou au hareng. On ne fait donc rien pour protéger les stocks. Et puis, les hommes sont plus enclins à se mobiliser pour des animaux auxquels ils peuvent s’identifier – ceux qui se tiennent debout sur deux jambes, ont une attendrissante vie de famille ou sont charismatiques sans paraître menaçants. L’un des récents succès de relations publiques des défenseurs de squales est d’ailleurs le « requin marcheur », qui arpente les fonds marins dressé sur ses nageoires et qui a une bonne petite bouille sympathique. Les espèces les mieux protégées sont celles des gros requins pacifiques qui vivent de plancton, notamment le requin dormeur et le requin-baleine, qui fascine avec ses photogéniques taches rondes et ses mystérieuses migrations longue distance. Cela étant, nous faisons des progrès : le grand blanc, que le biologiste Edward O. Wilson décrit, admiratif, comme « l’un des quatre ou cinq derniers grands prédateurs pour l’homme », est la troisième espèce la mieux protégée. Janet Eilperin a parcouru le monde entier pour tenter de comprendre ces créatures et leur relation avec l’homme. Elle a nagé parmi les requins-corail aux Caraïbes et les requins-baleines dans le golfe du Mexique ; elle a plongé dans une cage parmi les grands blancs en Afrique du Sud. Elle a interrogé les « appeleurs » de requins de Papouasie, les fabricants de pâte de requin du Japon, et les négociants en ailerons de Hong Kong. Elle a rencontré les plus grands experts : Barbara Block, « la reine absolue du traçage des squales » ; Sonny Gruber, le maestro du requin-citron ; Boris Worm, le doyen de l’écologie des réserves halieutiques ; ou encore Jeffrey Carrier – qui a « très probablement observé plus de copulations de requins que n’importe quel autre chercheur dans le monde ». Eilperin se faufile dans sa documentation avec l’agilité d’un squale, une intelligence et un zeste d’excentricité qui lui permet de relever son texte de quelques cocasseries : « Les Européens aiment manger du requin, à la fois comme un plat raffiné, ou de façon beaucoup plus plébéienne dans un cornet de fish and chips », note-t-elle amusée (ce qui est exact : ce que l’on appelle « saumon des rochers » en Angleterre, ou « saumonette » en France, c’est l’aiguillat (requin épineux), jadis l’une des variétés les plus abondantes et aujourd’hui menacée d’extinction dans l’Atlantique du Nord-Est).   Rendez-vous au « White Shark Café » Pour ma part, je lis à peu près tout ce qui me tombe sous la main sur le sujet, et absolument tout ce qui concerne les attaques. Nous autres, passionnés de requins, en sommes habituellement réduits à naviguer entre les articles de presse, les sites Internet stupides (« L’employé d’un aquarium mordu au visage par un requin ! »), et les communications scientifiques qui peuvent être arides. Alors, Demon Fish, avec sa description exhaustive de l’« univers caché des requins », c’est un rêve devenu réalité. L’histoire naturelle est assez surprenante. Les squales sont des poissons cartilagineux (avec un squelette en cartilage, pas en os), de la sous-espèce des elasmobranchii, à laquelle appartiennent aussi les raies et les mantes. Il en existe plus de 400 espèces, depuis le minuscule sagre nain (15 cm) jusqu’au requin-baleine, le plus gros poisson des mers (longueur maximale : sans doute entre 17 et 21 mètres, d’après le Princeton Field Guide to Sharks of the World que j’ai en ma possession). Ce sont des créatures très, très anciennes : les espèces fossilisées qui vivaient il y a 150 millions d’années sont quasiment identiques aux espèces modernes. Les requins sillonnaient les océans avant la formation de nos continents, quand les dinosaures étaient encore de ce monde ; les 200 000 ans d’existence d’Homo sapiens ne représentent qu’une seconde à l’échelle des squales. Jusqu’à récemment, on en savait extrêmement peu à leur sujet. Nous n’avons d’ailleurs toujours qu’une vague connaissance de questions aussi fondamentales que leur durée de vie. Mais l’électronique et les tests génétiques ont révolutionné la recherche. On a, par exemple, pu expliquer les miraculeuses « naissances vierges » signalées chez des femelles séparées des mâles dans des aquariums : l’analyse génétique a permis de montrer qu’elles sont capables de parthénogenèse, ou reproduction asexuée, lorsque l’accouplement est impossible. La sophistication des systèmes de traçage et l’utilisation de mini caméras fixées sur les animaux ont aussi permis d’expliquer une bonne part de leur comportement. On a découvert que les requins blancs du Pacifique du Nord-Est (les vrais requinophiles ne les appellent…
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