Les mots bleus de Joan Didion

Les mots bleus de Joan Didion

Tout semblait pour le mieux quand nous avions égoutté l’eau des fleurs sur l’herbe devant St. John the Divine le 26 juillet 2003. Auriez-vous pu remarquer, si vous aviez aperçu le cortège nuptial, à quel point la mère de la mariée n’était pas prête à accepter ce qui allait arriver avant même que l’année 2003 ne soit écoulée ?

Publié dans le magazine Books, janvier 2013.
Le 26 juillet 2010. Elle fêterait aujourd’hui son anniversaire de mariage. Il y a sept ans, jour pour jour, nous sortions de leurs boîtes les colliers de fleurs et déversions l’eau dans laquelle le fleuriste les avait livrés sur la pelouse devant la cathédrale St. John the Divine, sur Amsterdam Avenue. Le paon blanc faisait la roue. Les orgues résonnaient. L’épaisse natte qui lui tombait dans le dos était piquetée de fleurs de stéphanotis. Elle s’était recouvert la tête d’un voile de tulle et les stéphanotis s’étaient décrochés. On apercevait, à travers le tissu, la fleur de frangipanier qu’elle s’était fait tatouer juste sous l’épaule. « Allons-y », avait-elle murmuré. Les petites filles en robe diaphane, guirlandes de fleurs autour du cou, avaient remonté la travée en sautillant et l’avaient escortée jusqu’à l’autel. Une fois tous les mots prononcés, les petites filles avaient franchi avec elle les portes de la cathédrale et, passant devant les paons (les deux paons d’un bleu-vert scintillant et l’unique paon blanc), l’avaient suivie jusqu’au presbytère. Il y avait des sandwichs au concombre et au cresson, un gâteau couleur pêche de chez Payard, du champagne rosé. Tout cela selon son choix. Un choix sentimental. Des choses dont elle se souvenait. Je m’en souvenais, moi aussi. Lorsqu’elle avait dit qu’elle voulait des sandwichs au concombre et au cresson à son mariage, je l’avais revue, disposant des assiettes de sandwichs au concombre et au cresson sur les tables que nous avions installées autour de la piscine pour le déjeuner le jour de ses seize ans. Lorsqu’elle avait dit qu’elle voulait des colliers de fleurs à son mariage plutôt que des bouquets, je l’avais revue, à trois ou quatre ou cinq ans, descendre d’un avion sur la piste de Bradley Field, à Hartford, arborant la guirlande qu’on lui avait passée autour du cou la veille au soir à son départ d’Honolulu. Il faisait moins quinze ce matin-là dans le Connecticut et elle ne portait pas de manteau (elle n’en avait pas mis quand nous étions partis de Los Angeles pour Honolulu, nous n’avions pas prévu d’aller jusqu’à Hartford) mais cela ne lui posait pas le moindre problème. Les enfants qui ont des colliers de fleurs ne portent pas de manteau, m’informa-t-elle. Un choix sentimental. Le jour de ce mariage, tous ses choix sentimentaux avaient été exaucés, sauf un : elle aurait voulu que les petites filles entrent pieds nus dans la cathédrale (un souvenir de Malibu, elle marchait toujours pieds nus à Malibu, elle ramassait sans cesse des échardes sur le ponton en bois de séquoia, des échardes sur le ponton et du goudron sur la plage et des éraflures sur les clous du petit escalier entre les deux, soignées à la teinture d’iode), mais les petites filles avaient des chaussures neuves pour l’occasion et avaient voulu les porter.   Mr. et Mrs. John Gregory Dunne ont le plaisir et l’honneur de vous convier au mariage de leur fille, Quintana Roo et de Mr. Gerald Brian Michael le samedi vingt-six juillet à quatorze heures Les stéphanotis. Était-ce, là encore, un choix sentimental ? Se souvenait-elle des stéphanotis ? Était-ce pour cela qu’elle en avait voulu, était-ce pour cette raison qu’elle en avait piqueté sa tresse ? Dans la maison de Brentwood Park où nous avons vécu de 1978 à 1988, une maison si résolument conventionnelle (deux étages, hall d’entrée central, volets aux fenêtres et boudoir en enfilade de chaque chambre) qu’elle en devenait presque un parangon d’architecture locale (« leur demeure résidentielle de Brentwood » – ainsi désignait-elle la maison à l’époque où nous l’avions achetée, claironnant ainsi du haut de ses douze ans que ce n’était pas sa décision, pas son goût, en enfant soucieuse d’afficher la distance dont tous les enfants s’imaginent avoir besoin), il y avait des stéphanotis devant les portes de la véranda. J’en effleurais les fleurs cireuses quand je sortais dans le jardin. Devant ces mêmes portes, il y avait aussi des plants de lavande et de menthe, une jungle de menthe, qui devait sa luxuriance à une fuite de robinet. Nous avons emménagé dans cette maison l’été avant son entrée en cinquième au collège qui s’appelait encore, à l’époque, l’École pour filles de Westlake à Holmby Hills. Comme si c’était hier. Nous en sommes partis l’année de sa sortie de l’université Barnard. Là encore, comme si c’était hier. Les stéphanotis et la menthe étaient morts entre-temps, détruits après que l’acquéreur de la maison eut exigé qu’on la débarrasse des termites en la bâchant et en vaporisant du Vikane et de la chloropicrine. Au moment de faire son offre, cet acquéreur nous avait fait savoir par l’agence immobilière, argument semble-t-il destiné à sceller la vente, qu’il voulait cette maison parce qu’il voyait bien sa fille se marier dans le jardin. Quelques semaines plus tard, il nous demandait de vaporiser le Vikane qui détruirait les stéphanotis, détruirait la menthe et détruirait également les magnolias roses dont la fillette de douze ans qui portait un regard si délibérément distant sur notre demeure résidentielle de Brentwood avait pu jusqu’alors contempler les frondaisons depuis les fenêtres du boudoir de sa chambre à l’étage. Les termites, j’en étais sûre, reviendraient. Les magnolias roses, j’en étais tout aussi sûre, ne reviendraient pas. Nous avons conclu la vente et déménagé à New York. […] La dernière fois que j’ai vu la maison de Brentwood Park avant que son titre de propriété ne change de mains, nous étions dehors et regardions le camion de déménagement…
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