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La guerre perdue contre la malaria

Depuis des millénaires, le paludisme est l’un des pires ennemis de l’homme, son paradoxal allié.

Une maladie que l’on pense responsable de la moitié des décès humains depuis l’âge de pierre méritait bien un livre. La journaliste Sonia Shah s’y est attelée. Dans The Fever, elle étudie le lien millénaire entre les hommes et le paludisme, « d’un point de vue scientifique, mais également, et c’est ce qui fait la force du livre, dans une perspective sociologique et anthropologique », souligne le docteur Dennis Rosen dans le Boston Globe. Parmi tous les lieux – Panamá, Inde, États-Unis… – revisités par Shah, Rome est sans doute le plus fascinant. L’exposition chronique de ses habitants au plasmodium (le parasite responsable de la maladie) a longtemps constitué un rempart pour la cité antique : ayant développé « une certaine immunité », ces derniers étaient moins vulnérables au mal que les envahisseurs venus du nord. Mais l’intensification de la déforestation et la multiplication des marécages fournirent bientôt un habitat idéal aux moustiques vecteurs du parasite, et la flambée de paludisme qui s’ensuivit contribua sans doute au déclin de l’Empire romain. Bien des siècles plus tard, en 1944, l’armée allemande déclencha volontairement une épidémie en inondant la campagne romaine, afin de ralentir l’avancée des troupes alliées : plus de 100 000 personnes furent touchées, explique Rosen. L’auteur explore de manière tout aussi fascinante les stratégies de lutte contre le
fléau. Un médecin romain du iiie siècle préconisait de se munir d’une amulette portant l’inscription « Abracadabra »… Les temps ont changé mais, pour Sonia Shah, « la tentation du remède miracle règne toujours » : « Presque toutes nos tentatives pour l’éradiquer ont sous-estimé l’ennemi, lui permettant de prospérer de façon quasiment incontrôlée jusqu’à aujourd’hui », écrit-elle dans le Wall Street Journal. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a enregistré 247 millions de cas en 2008, et 1 million de morts.
Il y a à cela des raisons biologiques : le plasmodium et les moustiques qui le transmettent ont développé des résistances aux médicaments et aux insecticides. Mais les échecs des programmes d’éradication tiennent aussi, précise Rosen, à « une mauvaise appréciation de la culture, des normes collectives et des sensibilités religieuses des populations censées en bénéficier ». À partir de la fin des années 1950, on procéda ainsi à des pulvérisations de DDT, un puissant insecticide. Au Cambodge, la méthode heurta les bouddhistes dont les principes s’opposent à l’extermination d’êtres vivants. Sur l’île de Bornéo, le DDT empoisonna les lézards dont se nourrissaient les chats, provoquant une hécatombe parmi ceux-ci et une explosion de la population de rats… « L’OMS se retrouva alors dans la situation inédite de devoir larguer des chats sur l’île », relate Rosen. Aux yeux de Sonia Shah, la même méconnaissance des réalités locales compromet aujour­d’hui l’efficacité des distributions de moustiquaires imbibées d’insecticide en Afrique. Dans certains cas, elles sont utilisées comme filets de pêche, quand elles ne sont pas soupçonnées de provoquer la stérilité. Une étude de 2003 estimait que moins de 17 % des destinataires utilisaient effectivement les moustiquaires pour protéger leurs enfants. Alors même qu’une campagne expérimentale de vaccination a commencé au printemps dernier dans sept pays africains, il convient plus que jamais de favoriser la gestion locale de la prévention et du traitement, martèle Sonia Shah. Mais c’est déjà le cas, rétorque dans Nature Awa-Marie Coll-Seck, ancienne ministre sénégalaise de la Santé, qui regrette que Shah ne rende pas compte du « changement d’approche survenu depuis la fin des années 1990 ». Responsable du partenariat international « Faire reculer le paludisme », elle l’assure : « Les aides accordées par les donateurs sont désormais gérées en fonction des besoins nationaux. Les pays endémiques sont à la barre et responsables de leurs résultats. »

→ Comparer les articles Universalis et Britannica sur la malaria.

LE LIVRE
LE LIVRE

La fièvre. Comment le paludisme gouverne l’humanité depuis 500?000 ans, Farrar, ?Strauss and Giroux

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