La mer est rouge comme une violette
par Christopher Howse

La mer est rouge comme une violette

Pour Homère, les visages étaient verts, tout comme le miel et le bois. Ni lui ni les Hébreux ne mentionnaient le bleu du ciel. La perception des couleurs varie-t-elle selon les époques et les régions du monde ?

Publié dans le magazine Books, septembre 2010. Par Christopher Howse
Dix ans avant de devenir Premier ministre de la reine Victoria, lord William Gladstone fit une découverte étrange dans les textes d’Homère, mais la publication de ses recherches fut accueillie avec une certaine méfiance. C’était en 1858, année où il était parti gouverner les îles Ioniennes en tant que haut-commissaire de la Couronne, et avait adressé un discours en grec ancien à ses sujets italianophones stupéfaits. Pourtant, même si Gladstone était le fou que décrivaient ses adversaires politiques, il avait incontestablement raison de souligner l’usage extrêmement curieux de la couleur qui est fait chez Homère. Gladstone relève, par exemple, l’expression « la mer sombre comme le vin » et remarque que le poète grec utilise l’épithète oinops, « semblable au vin », pour qualifier non seulement la mer, mais également les bœufs. Ioeis, violet (du nom de la fleur), est employé pour qualifier, lui aussi, la mer, mais tout aussi bien la laine et le fer. Chloros, vert, peut s’appliquer au miel, aux visages et au bois. Comment expliquer une perception aussi étrange des couleurs ? Le problème n’est pas lié à la cécité d’Homère (si tant est qu’Homère ait réellement existé), puisqu’on rencontre des emplois similaires chez d’autres auteurs grecs. Gladstone, pour sa part, en conclut : « Les organes impliqués dans la perception des couleurs et leurs sensations n’étaient que faiblement développés parmi les Grecs de l’âge héroïque. » À l’époque où le lord anglais écrit cette phrase, on commence à parler de l’évolution des espèces, mais on ne l’a pas encore expliquée par la sélection naturelle, encore moins par la génétique. En 1867, le philologue allemand Lazarus Geiger note que ni les textes de l’Inde védique, ni le texte hébreu de la Bible ne mentionnent le ciel bleu (même absence chez Homère). Une décennie plus tard, l’ophtalmologue allemand Hugo Magnus suggère, dans un essai intitulé « L’évolution historique de la vision des couleurs », que les facultés visuelles des Anciens étaient comparables à celles de l’homme moderne au crépuscule, avec une distinction limitée entre les couleurs. Et soutient l’idée que la physiologie de la vision des couleurs a évolué rapidement au cours des siècles.   Un cas grave d’anthropologitose en chambre Au début du XXe siècle, c’est au tour de l’anthropologie d’avancer des hypothèses, lorsque l’ethnologue britannique William Rivers découvre que les habitants du détroit de…
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