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La mer est rouge comme une violette

Pour Homère, les visages étaient verts, tout comme le miel et le bois. Ni lui ni les Hébreux ne mentionnaient le bleu du ciel. La perception des couleurs varie-t-elle selon les époques et les régions du monde ?

Dix ans avant de devenir Premier ministre de la reine Victoria, lord William Gladstone fit une découverte étrange dans les textes d’Homère, mais la publication de ses recherches fut accueillie avec une certaine méfiance. C’était en 1858, année où il était parti gouverner les îles Ioniennes en tant que haut-commissaire de la Couronne, et avait adressé un discours en grec ancien à ses sujets italianophones stupéfaits. Pourtant, même si Gladstone était le fou que décrivaient ses adversaires politiques, il avait incontestablement raison de souligner l’usage extrêmement curieux de la couleur qui est fait chez Homère. Gladstone relève, par exemple, l’expression « la mer sombre comme le vin » et remarque que le poète grec utilise l’épithète oinops, « semblable au vin », pour qualifier non seulement la mer, mais également les bœufs. Ioeis, violet (du nom de la fleur), est employé pour qualifier, lui aussi, la mer, mais tout aussi bien la laine et le fer. Chloros, vert, peut s’appliquer au miel, aux visages et au bois. Comment expliquer une perception aussi étrange des couleurs ? Le problème n’est pas lié à la cécité d’Homère (si tant est qu’Homère ait réellement existé), puisqu’on rencontre des emplois similaires chez d’autres auteurs grecs. Gladstone, pour sa part, en conclut : « Les organes impliqués dans la perception des couleurs et leurs sensations n’étaient que faiblement développés parmi les Grecs de l’âge héroïque. » À l’époque où le lord anglais écrit cette phrase, on commence à parler de l’évolution des espèces, mais on ne l’a pas encore expliquée par la sélection naturelle, encore moins par la génétique. En 1867, le philologue allemand Lazarus Geiger note que ni les textes de l’Inde védique, ni le texte hébreu de la Bible ne mentionnent le ciel bleu (même absence chez Homère). Une décennie plus tard, l’ophtalmologue allemand Hugo Magnus suggère, dans un essai intitulé « L’évolution historique de la vision des couleurs », que les facultés visuelles des Anciens étaient comparables à celles de l’homme moderne au crépuscule, avec une distinction limitée entre les couleurs. Et soutient
l’idée que la physiologie de la vision des couleurs a évolué rapidement au cours des siècles.   Un cas grave d’anthropologitose en chambre Au début du XXe siècle, c’est au tour de l’anthropologie d’avancer des hypothèses, lorsque l’ethnologue britannique William Rivers découvre que les habitants du détroit de Torrès, entre l’Australie et la Nouvelle-Guinée, emploient couramment les mots « noir » et « blanc », mais n’en ont aucun pour désigner le bleu, et que le mot « rouge » recouvre pour eux toute une gamme de nuances. Les peuples culturellement « primitifs » semblent avoir le même système perceptif que les hommes de l’Antiquité. En retraçant l’histoire des explications données aux mots désignant les couleurs, le linguiste Guy Deutscher cherche à déterminer si le langage est façonné par la nature ou par la culture, par les gènes ou par l’éducation. Le philosophe américain Noam Chomsky pense qu’un Martien considérerait toutes les langues humaines comme différents dialectes dérivés d’un seul idiome. Et nombreux sont ceux qui, à sa suite, ont comparé notre faculté de langage à un « programme informatique » de notre cerveau. Pour mettre cette idée en perspective, Deutscher ajoute une question utile : le langage affecte-t-il fondamentalement notre façon de penser ? Through the Language Glass (« Derrière le miroir des mots ») rappelle que, dans la recherche savante, les théories en vogue à un moment peuvent discréditer des idées ou les faire tomber dans le trou de l’amnésie collective. Ainsi, dans les années 1930, le linguiste américain Leonard Bloomfield énonce une nouvelle orthodoxie, dans une perspective subjectiviste : « Les physiciens voient le spectre des couleurs comme une progression continue, mais chaque langue découpe ce spectre à sa manière, de façon arbitraire. » À la même époque, dans une autre région du maquis scientifique, l’anthropologue Benjamin Whorf affirme que les Indiens hopis d’Amérique n’ont « aucune notion générale du temps », parce que leur langue n’inclut « aucun mot, aucune forme grammaticale, construction ou expression qui renvoie directement à ce que nous appelons le temps, le passé, le présent ou l’avenir ». Whorf apparaît comme souffrant d’un cas grave d’anthropologitose en chambre, provoqué par le dogmatisme théorique. Et Deutscher parvient sans peine à faire rire son lecteur lorsqu’il reproduit ensuite un extrait du livre d’Ekkehart Malotki, paru en 1983, Hopi Time (fruit d’une longue enquête de terrain parmi les Hopis), qui cite cette phrase prononcée par un Indien : « Alors en effet, le lendemain, très tôt le matin, à l’heure où les gens prient le Soleil, vers cette heure-là, il réveilla à nouveau la jeune fille. » Il est donc hors de question de prétendre que les Hopis ignorent le temps, ou qu’Homère était incapable de repérer un lapis-lazuli au milieu du corail. En fait, comme le résume très bien le linguiste Roman Jakobson, « les langues diffèrent essentiellement dans ce qu’elles doivent exprimer et non dans ce qu’elles peuvent exprimer ». Par exemple, alors qu’un Anglais peut dire « I spent last night with a neighbour » (« J’ai passé la nuit avec un voisin ») sans préciser le sexe du voisin en question, le Français est obligé de le faire : il doit dire « voisin » ou « voisine ». Et Deutscher de conclure : « Aucune langue, même celle de la plus “primitive” des tribus, n’est intrinsèquement incapable d’exprimer les idées les plus complexes. » Il suffit d’y ajouter quelques éléments de vocabulaire, et le tour est joué ! Ma principale réserve est que l’essentiel de Through the Language Glass est consacré aux couleurs. Comme Deutscher le confirme en observant le comportement de sa petite fille, les enfants maîtrisent la connaissance et l’énonciation des êtres et des objets (maman, chat, banane, eau) avant les couleurs – et même, étonnamment, le fait que le ciel soit bleu. Les êtres humains connaissent l’essence des choses et l’expriment par des phrases. C’est seulement parce que les couleurs se prêtent aux expériences de laboratoire que les linguistes en croient l’étude plus « scientifique ».   Cet article est paru dans The Spectator, en juin 2010. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
LE LIVRE

À travers le mur du langage. Pourquoi le monde semble différent dans d’autres langues de Guy Deutscher, Heinemann, 2010

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