La mère de toutes les guerres modernes

Théâtre d’innovations militaires, la guerre de Crimée vit l’alliance inattendue de la France et de l’Angleterre avec la Turquie contre la Russie… Deux bonnes raisons de se pencher sur ce conflit oublié.

Une poignée de hauts lieux parisiens (le boulevard de Sébastopol, le pont de l’Alma…) commémore la guerre de Crimée. Mais qui connaît encore de nos jours ce grave conflit qui endeuilla l’Europe entre 1853 et 1856 ? L’historien anglais et célèbre spécialiste de la Russie Orlando Figes rend justice, dans un livre très remarqué outre-Manche, à ce conflit majeur et inattendu : « C’est le grand paradoxe historique de la guerre de Crimée, souligne The Economist : l’Angleterre anglicane et la France catholique romaine se sont alliées au sultan-calife de l’Islam contre les tsars qui se voyaient comme les derniers empereurs chrétiens du monde. »

Le détonateur du conflit fut tout aussi singulier : une bagarre survenue en 1846, à coups de chandeliers, entre ecclésiastiques orthodoxes et catholiques chargés de la gestion du Saint-Sépulcre de Jérusalem. À la fin de la journée, on relevait quarante morts. S’ensuivaient plusieurs années de tensions à propos du contrôle des Lieux saints, au terme desquelles la Russie pénétrait, en juin 1853, en territoire ottoman de Roumanie. La France et l’Angleterre se joignaient à la Turquie pour repousser l’attaque. La guerre fera environ 800 000 morts… La dimension religieuse de l’affrontement, cette « guerre sainte d’un genre inhabituel » selon The Economist, a beau être minimisée par les historiens modernes – qui l’analysent en termes de pure rivalité de puissance –, elle est d’après Figes au cœur de l’événement. Le messianisme russo-orthodoxe n’était pas pour autant dénué d’expansionnisme : le tsar Nicolas Ier convoitait autant les Lieux saints et Constantinople que le détroit du Bosphore.

Autre paradoxe : la guerre de Crimée fut à la fois l’une des dernières guerres à l’ancienne et la première des guerres modernes. Côté tradition, « les canons envoyaient des boulets, certains soldats n’avaient que des mousquets, la cavalerie se battait au sabre […] et le code de l’honneur régissait les combats », écrit Noel Malcolm dans le Telegraph. À quoi s’ajoutaient des états-majors encore peuplés d’aristocrates incompétents ou de princes russes qui emmenaient les belles dames sur le champ de bataille. « Cela rappelait les guerres napoléoniennes, avec même des bribes de chevalerie », souligne le Times Higher Education. Côté modernité, une longue liste de nouveautés promises au plus bel avenir : le fusil Enfield, les combats de tranchées, la « guerre totale » et le massacre des civils, l’infirmerie militaire (par Florence Nightingale), le chloroforme, la logistique ferroviaire (près de 10 kilomètres de voies entre Balaklava et Sébastopol), le reportage de guerre (photographies et liaisons télégraphiques, sur fond de montée en puissance d’un nouvel acteur, l’opinion publique) et l’émergence de la figure du soldat de base comme clé des batailles.

C’est en effet à cette occasion, analyse Mark Bostridge dans le Financial Times, que « fut inscrite dans l’inconscient collectif l’image du simple soldat, sauveur de la nation et symbole de l’affirmation des classes moyennes dont le professionnalisme rachète l’impéritie des généraux ».

Toutes ces innovations furent observées, puis copiées, par des témoins très attentifs : les généraux prussiens et les officiers yankees. Mais le caractère « proto-moderne » de la guerre de Crimée ne se limite pas à ses aspects militaires. Politiquement, ce conflit ouvre l’ère « de ce qu’on appelle aujourd’hui l’interventionnisme libéral », écrit Anne Applebaum dans le Spectator. L’opinion anglaise fut par exemple ravie de voir son armée voler au secours des Turcs, « prompte à intervenir partout dans le monde pour défendre les valeurs de l’Angleterre ».

Et, comme de nos jours, les considérations économiques et géopolitiques ne tardèrent pas à prendre le pas sur les valeurs, en dépit de la rhétorique religieuse vigoureusement utilisée par les prédicateurs anglicans et le lobby catholique. La preuve : Napoléon III faisait ami-ami avec le tsar avant même la fin de la guerre ; quant au calife, on le laissa à son sort aussitôt après lui avoir repris le contrôle des Lieux saints. Mais en abandonnant à leur frustration le tsar, vaincu, et l’empereur austro-hongrois, négligé, cette Realpolitik malavisée a instillé en Europe les germes de conflits bien plus meurtriers.

LE LIVRE
LE LIVRE

Crimée. La dernière croisade de La mère de toutes les guerres modernes, Allen Lane

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