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L’Amérique sur Seine

En 1926, quelque 40 000 Américains étaient installés dans la capitale française. Une population bien plus bigarrée et pittoresque qu’on n’imagine.

Il ne faut pas s’y tromper : la cohorte bien connue des écrivains (Ernest Hemingway, Henry James, Henry Miller, Edith Wharton), des peintres (Mary Cassatt), des artistes (Joséphine Baker), et des « salonnières-mécènes » (Gertrude Stein, Nathalie Barney, Peggy Guggenheim, Helena Rubinstein) n’est que la partie émergée de l’iceberg américain qui flottait sur Paris entre les deux guerres. L’« American colony » – 40 000 citoyens en 1926, la plus importante des communautés américaines expatriées d’alors – était en effet composée d’une population bien plus bigarrée et pittoresque qu’on n’imagine. Suffisamment, du moins, pour justifier une véritable étude sociologique. Historienne à l’EHESS, Nancy Green montre que la séduction qu’exerçait Paris sur les Américains reposait sur son « passé prestigieux », son image friponne, et aussi (durant la prohibition) sur la possibilité d’y étancher facilement sa soif. En plus, la vie à Paris était très bon marché. On reprochait d’ailleurs aux Américains leur « vulgarité », et des cars de touristes brandissant des dollars furent en 1926 attaqués, sur les Grands Boulevards, par une foule de Français pauvres et frustrés. Cette communauté expatriée, notamment la partie « qui a échappé à la mythologisation », écrit Lauren Elkin dans le Wall Street Journal, était tout sauf une communauté. On y trouvait à la fois une « émigration d’élite » (sans doute 10 % du total), des représentants de la pègre, et toutes les strates intermédiaires entre ces deux extrêmes. Ce patchwork de groupes, qui justi
fiait la parution de quelque soixante-deux journaux (dont l’International Herald Tribune), se rassemblait autour d’institutions comme le Harry’s Bar, la « cathédrale » américaine, les librairies Shakespeare & Company de Sylvia Beach (qui a manqué de faire faillite en traduisant James Joyce) ou Brentano’s, sans oublier une myriade d’associations. Au premier rang de celles-ci, Nancy Green fait figurer la formidable « Association dentaire américaine » – ce qui s’explique : « L’Américain de Paris le plus célèbre du XIXe siècle, écrit encore Lauren Elkin, n’était ni écrivain ni artiste : c’était Thomas W. Evans, le dentiste de Napoléon III, venu de Philadelphie. Son influence sur l’empereur était telle qu’il l’a apparemment dissuadé d’intervenir dans la guerre civile américaine (du côté des Sudistes). Quand Napoléon III fut capturé lors de la guerre de 1870, c’est Evans qui réussit l’exfiltration de l’impératrice Eugénie en Angleterre. » Les dentistes jouaient en effet un rôle pivot dans l’« American colony » ; Jean Baudrillard ne dira-t-il pas que, « à défaut d’identité, les Américains ont une dentition merveilleuse » ? C’est aussi Evans qui fonda le premier journal américain de la capitale, l’American Register, et il joua un rôle essentiel dans la construction des deux églises américaines qui sont toujours à Paris aujourd’hui, chacune sur une rive de la Seine (la « cathédrale » est l’une d’elles). Pour s’occuper, ces expatriés avaient l’embarras du choix : littérature, sexe, diffusion du jazz, promotion du cinéma hollywoodien, mécénat, évasion fiscale, escroqueries, bonnes œuvres… Mais leur grande affaire, c’était le mariage. Les hommes américains, plus ou moins opulents, venaient chercher à Paris des petites femmes à l’esprit large, lesquelles réussissaient bien souvent, comme chez Henry James, à les agripper. Quant aux (riches) femmes américaines, elles venaient pour leur part se donner de « grands noms ». Exemple le plus fameux : Anna Gould, une milliardaire au physique ingrat propulsée au bras de l’impécunieux et volage Boni de Castellane, qui appelait la chambre de son épouse la « chapelle expiatoire ». Cela finira par un divorce, comme un tiers de ces mariages – procurant un bon flux d’affaires aux avocats américains. À l’extérieur de la chambre à coucher, les relations n’étaient pas toujours très harmonieuses non plus. L’« American colony » était, non sans raison, perçue comme le cheval de Troie de l’« américanisation de la France », pour reprendre les termes de Gertrude Stein. Symbole des travers du capitalisme américain : le taylorisme, dont la sombre réputation commençait à franchir l’Atlantique, en même temps que les voitures Ford. Et puis, selon l’écrivain George Royce, peu indulgent envers ses semblables, « l’Europe était devenue le refuge de tous les imbéciles américains ». Mais comme toujours, dans l’histoire des relations entre les deux pays, la désaffection n’a été que passagère : chassés par les nazis, les Américains sont revenus à Paris après guerre, plus nombreux, plus riches, plus bruyants que jamais.
LE LIVRE
LE LIVRE

Les Américains de Paris, Belin

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