Lanzmann, l’artiste et le néant
par David Rieff

Lanzmann, l’artiste et le néant

La personnalité déplaisante du cinéaste, son égotisme ridicule, son manichéisme absurde, sa dévotion aveugle envers Israël, qui a financé ses films, et son idolâtrie de la force discréditent son œuvre aux yeux de certains. À tort. Les petitesses de l’homme n’entament pas la grandeur de l’artiste qui a su, avec ce chef-d’œuvre absolu qu’est Shoah, exprimer comme nul autre l’inexprimable.

Publié dans le magazine Books, décembre 2012. Par David Rieff
Selon le bon mot d’Oscar Wilde (qui s’y connaissait mieux que la plupart d’entre nous sur ce sujet), « s’aimer soi-même, c’est l’assurance d’une longue histoire d’amour ». Quiconque en douterait pourra constater que l’écrivain était plutôt en deçà de la vérité en se plongeant dans les Mémoires à la fois fascinants et rebutants de Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie. Même les histoires d’amour les plus enflammées ont tendance à tiédir avec le temps. Pourtant, à 86 ans, Lanzmann est toujours épris de Claude Lanzmann, et l’ardeur de sa passion semble n’avoir fait qu’augmenter avec les décennies (1). Jusque dans le titre du livre – référence à une espèce de lièvre, dont il a vu bondir des dizaines de spécimens devant ses phares alors qu’il traversait une sombre forêt du nord de la Yougoslavie durant un voyage dans la région au début des années 1950 – il se livre à un acte d’appropriation primitive (2). Pour Lanzmann, le lièvre est la pure expression, sous forme animale, de la force de vie, du désir de liberté. Et s’il ne dit pas vraiment qu’il en est l’incarnation humaine, il ne laisse aucun doute au lecteur quant à ses convictions : « S’il y a une vérité de la métempsycose et si on me donnait le choix, c’est, sans hésitation aucune, en lièvre que je voudrais revivre. » Il faut reconnaître que les intellectuels français n’ont jamais eu tendance à se rabaisser excessivement. Certes, il y a toujours eu une tradition de modestie et de litote chez les universitaires du pays ; les modes de présentation non narcissiques – ironique, stoïque, effacé – sont courants dans les écrits de grands savants, de Claude Bernard à Marie Curie (ou, plus récemment, chez des personnalités aussi lumineuses que Jacqueline de Romilly ou le physicien Georges Charpak). À l’inverse, et malgré ses nombreuses vertus, le petit monde des intellectuels non universitaires est une confédération de vantards, remontant à Charles Péguy et Charles Maurras à droite, à Henri Barbusse à gauche, jusqu’aux glorieuses décennies de l’après-Seconde Guerre mondiale, où Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir tenaient le haut du pavé, quand Paris était à bien des égards le centre du monde culturel occidental, et Lanzmann encore une figure mineure. De nos jours, cet égocentrisme décadent est incarné par le personnage absurde de Bernard-Henri Lévy, qui a réussi à discréditer l’amour de soi mieux que tout autre intellectuel français. Le lecteur non francophone doit être conscient de ce contexte culturel. Qui tenterait de lire Le Lièvre de Patagonie sans avoir lu le panneau de mise en garde – sans comprendre, comme l’a dit Tony Judt, que la devise des intellectuels français du milieu du XXe siècle comme Sartre, Beauvoir et Lanzmann était « Ne jamais demander pardon » – risque d’avoir l’inquiétante impression de découvrir l’étude d’un cas de vanité dans un manuel de psychologie (3). Lanzmann se vante de ses prouesses dans à peu près tous les domaines auxquels il s’est intéressé : politique, philosophie, journalisme, mais aussi sport et érotisme (y compris les positions sexuelles qu’il préférait). Mais ses Mémoires ne sont pas simplement la somme des irritations qu’ils provoquent. Malgré sa vantardise puérile, Lanzmann est une personnalité majeure, qui a écrit un livre majeur. Avec son étonnant chapitre inaugural, évocation passionnée, presque viscérale, de l’horreur que lui a toujours inspirée la peine de mort et son obsession pour les bourreaux et leurs victimes, Le Lièvre de Patagonie retrace le vécu d’un homme qui, malgré sa personnalité déplaisante, a été l’acteur ou le témoin de nombreux événements et débats politiques ou moraux parmi les plus décisifs du XXe siècle, et qui fut étroitement lié – comme ami ou ennemi, collègue, camarade ou amant – à certains des personnages les plus intéressants de ce siècle. Autrement dit, malgré le caractère partial de ce récit et sa tendance à l’autocélébration, c’est une chronique inestimable de son époque, qui ne fut pas n’importe quelle époque mais une ère de géants intellectuels. La seconde raison, et la plus importante, pour laquelle Le Lièvre de Patagonie est un livre majeur, c’est que Lanzmann y évoque à la fois le tournage de Shoah, documentaire de plus de neuf heures sur l’extermination des Juifs d’Europe par les nazis, sorti en 1985, et la réflexion qui a guidé les choix sur lesquels repose ce film. Shoah est une œuvre véritablement majeure, l’un des documentaires les plus originaux jamais réalisés. Ici, la comparaison avec Bernard-Henri Lévy (dont Lanzmann fait l’éloge) est instructive. BHL est aujourd’hui une présence dominante – ses adversaires diraient écrasante – sur la scène française. Pourtant, ses livres, sans parler de sa production stakhanoviste en matière d’essais et d’articles, sont tous devenus vite périmés – à l’exception peut-être de sa méditation sur Sartre, publiée en 2000 (4). Par comparaison, même si aucune œuvre n’est éternelle – tout comme le temps efface le souvenir des événements historiques les plus terribles –, on peut affirmer sans risque d’erreur que Shoah est un film qui comptera, qui continuera de nous inspirer, nous instruire et nous provoquer, tant que l’on réfléchira sur l’Holocauste. Les défauts personnels de Lanzmann ne diminuent en rien les mérites ou les chances de survie de son film. Avec Bernard-Henri Lévy, si vous retirez le personnage, il ne reste pratiquement rien à examiner, en dehors d’une chemise blanche fort bien coupée. Si vous retirez le personnage Lanzmann, la réussite monumentale de Shoah reste intacte, à moins que vous ne pensiez que la moralité privée d’un artiste peut invalider ou saper son travail. Pour ne citer que quelques exemples évidents, cela nous obligerait à rejeter le compositeur Gesualdo (qui tua sa femme), Bach (qui abusa de ses choristes), Wagner (par où commencer ?) ou T. S. Eliot (pour antisémitisme). Si j’insiste sur ce point, ce n’est pas pour minimiser le lien existant entre l’œuvre de Lanzmann et ses prises de position publiques, notamment dans Le Lièvre de Patagonie. L’auteur est persuadé de l’importance de ce lien, et il a raison. C’est aussi ce que pensent les rares journalistes, principalement dans la presse anglophone, qui se sont montrés sévères envers le livre (les Mémoires de Lanzmann ont été presque universellement acclamés en France lors de leur parution en 2010 ; les mots « chef-d’œuvre » et « visionnaire » se sont déversés comme des confettis). Le meilleur de ces comptes rendus, de loin, est paru dans la London Review of Books sous la plume d’Adam Shatz (5). Celui-ci y démêle patiemment les relations entre la biographie de Lanzmann, la vision du monde qui est derrière Shoah et le fait que, presque tout au long de sa carrière, l’intellectuel fut non seulement le partisan mais aussi le propagandiste d’Israël, pays qu’il visita pour la première fois en 1952, en tant qu’envoyé spécial du Monde. Cela se voit non seulement à ce qu’il a écrit à propos de l’État hébreu, mais aussi et surtout aux sujets qu’il a évité d’affronter (l’Intifada, le siège de Gaza), non seulement dans Le Lièvre de Patagonie mais aussi dans son premier film, Pourquoi Israël, sorti en 1973, et dans Tsahal, documentaire de cinq heures, flagorneur et étrangement plat, consacré aux forces de défense israéliennes, sorti en 1994 (6). Cela se voit encore à la façon dont Lanzmann néglige son implication dans la plupart des causes qu’il défendit dans les années 1950 et 1960 : son rôle clé dans l’organisation de l’opposition à la guerre d’Algérie parmi les intellectuels français, et plus encore son rôle de militant influent du Parti communiste, dont il semble avoir partagé les positions sans réserve jusqu’à l’invasion de la Hongrie par les Soviétiques en 1956, et avec lequel il ne devait rompre que bien des années après. La Hongrie est d’ailleurs l’une des rares erreurs de jugement qu’il reconnaisse dans son livre (7). Notre admiration pour l’homme Lanz­mann a donc de quoi être tempérée par l’obsession de sa vie entière pour la judaïté et l’antisémitisme (obsession en grande partie déterminée par l’histoire et donc au moins à ce titre tout à fait justifiable) ou par sa dévotion durable (celle d’un apparatchik, diraient certains) à la cause sioniste et à l’État d’Israël. Ces traits peuvent être jugés aberrants, voire malfaisants. Mais est-ce une raison pour tempérer notre admiration pour l’artiste ? Shatz semble guidé par le mot fameux de l’écrivain et critique John Berger : « Un chanteur peut être innocent ; la chanson, jamais. » Selon moi, au contraire, Berger et Shatz (si j’ai bien compris son article) raisonnent à l’envers : pour filer la métaphore, une chanson vraiment excellente – ou, dans le cas de Shoah, un film vraiment excellent – peuvent être innocents, même s’il est totalement impossible d’en dire autant du chanteur. Lanzmann a raison de dire qu’il a vécu une vie extraordinaire. L’adolescent juif en cavale, qui avait quitté Paris occupé par les Allemands pour se réfugier dans un village auvergnat, allait devenir résistant dans un réseau communiste clandestin à Clermont-Ferrand. C’est dans cette ville que, lycéen, il vécut muni de faux papiers attestant sa pleine appartenance à la race « aryenne ». Comme il l’écrit dans ses Mémoires, « la question du courage et de la lâcheté est […] le fil rouge de ma vie ». En effet. Dans la Résistance, Lanzmann accomplit de nombreux actes de bravoure, mais deux expériences le marquèrent au point qu’elles pourraient aussi bien avoir été gravées dans sa chair : un acte de courage et un acte de lâcheté, tous deux liés à ses parents. À l’insu de Claude, qui faisait passer des armes en contrebande pour les Jeunesses communistes, son père Armand, qui ignorait tout de ses activités, était devenu dans la région de Clermont-Ferrand un des chefs de ce qu’on appelait en 1944 les MUR, les Mouvements unis de la Résistance, dont l’ambition était d’intégrer toutes les unités maquisardes. Ayant reçu de ses supérieurs communistes l’ordre de trahir son père, le fils trouva le courage de refuser. Il choisit de rejoindre le groupe d’Armand – ce qui lui valut d’être condamné à mort par ses anciens camarades. « Je me suis conduit en véritable antisémite » Si Lanzmann évoque cet épisode avec une fierté compréhensible, il en relate un autre avec une honte qui semble encore le consumer près de soixante-dix ans après. Il se rappelle avoir quitté l’Auvergne pour regagner Paris occupé afin d’aller voir sa mère, Paulette, et Monny de Boully, poète surréaliste mineur qu’elle avait épousé après avoir quitté Armand en 1934. Durant le séjour de son fils, Paulette l’emmena dans un magasin de chaussures. Pris de peur que l’« énorme nez juif » de sa mère ne les fasse arrêter et tuer tous les deux qu’il se sauva en courant, la laissant seule dans la boutique : « Je me suis conduit cet après-midi-là en véritable antisémite, dans sa variante à mes yeux la plus répugnante, le Juif antisémite. » Cette phrase contient toute la vision du monde qui est la sienne, à la fois passionnée, manichéenne, oscillant entre l’autoflagellation et l’exaltation de soi. Sans même songer à se disculper, un individu plus humble aurait pu écrire : « Ce fut une époque terrible, je fus courageux la plupart du temps, mais pas toujours. » Lanzmann, qui s’aime tant par ailleurs, ne peut pas faire cela. « Il n’y a pas à ergoter là-dessus, écrit-il, aucune de mes excuses ne tient et toute la scène du magasin, que je viens de décrire comme si je cherchais à expliquer et justifier ma lâcheté, à engendrer ma fuite par une concaténation de raisons, ne lavera pas plus l’horreur de mon acte que les parfums de l’Arabie ne purifieront les mains sanglantes de Lady Macbeth. » S’il a passé une bonne partie de sa vie à affirmer le droit de juger le monde – jugements qui, pour l’essentiel, étrange contrepoint avec sa profonde horreur de la peine capitale, relèvent intellectuellement et moralement de la justice la plus expéditive –, il commença par se juger lui-même. Il ne le dit pas, mais on se demande s’il pensait survivre à la guerre. L’ayant fait, le combattant adolescent troqua son arme contre la défroque de l’étudiant et regagna Paris (peut-être lutta-t-il aux côtés de son père, mais il semble avoir toujours été plus proche de sa mère), où il termina ses études secondaires au lycée Louis-le-Grand, l’une des grandes serres intellectuelles du système français, puis obtint un diplôme de philosophie à la Sorbonne, où il consacra son mémoire à la théorie de la compossibilité chez Leibniz (8). Lanzmann évoluait déjà dans les cercles littéraires, assistant régulièrement aux réunions organisées par sa mère et Monny de Boully, où il rencontra Louis Aragon, Francis Ponge et d’autres personnalités éminentes de l’époque. Parmi ses camarades d’études figuraient plusieurs des écrivains qui allaient dominer la vie littéraire et intellectuelle française des années 1960 et 1970 : les romanciers Michel Butor et Michel Tournier, et le philosophe Gilles Deleuze, qui devait lui aussi écrire sur la compossibilité selon Leibniz, et dont la sœur de Lanzmann, Évelyne, tomba follement et désespérément amoureuse. Tantôt partagée, tantôt repoussée, cette passion la hantera jusqu’à son suicide en 1966. Après la Sorbonne, Lanzmann fit un choix qui dut alors paraître profondément étrange, lourd de sens aux plans psychique et politique : il partit poursuivre ses études de philosophie en Allemagne, à l’université de Tübingen, et finit par aller enseigner à l’Université libre de Berlin, en zone américaine. En 1950, il était de retour à Paris et avait commencé à se faire un nom comme journaliste, gagnant sa vie, comme l’ont fait tant d’écrivains, en rédigeant des portraits de stars du cinéma, de chanteurs et d’intellectuels célèbres (une spécificité française) pour France Soir, France Dimanche ou Elle, périodiques qui appartenaient alors au groupe Lazareff, tout en collaborant à des journaux ou des magazines plus sérieux. Lanzmann fut aussi nègre ; dans ses Mémoires, il évoque avec une méchanceté enjouée le commandant Cousteau, l’un de ses clients. En 1951, sa série de reportages publiés dans Le Monde sous le titre « L’Allemagne derrière le rideau de fer », sur son voyage clandestin accompli trois ans auparavant en RDA, impressionna tellement Sartre (et Beauvoir, peut-on supposer, même si Lanzmann ne le précise pas) que le philosophe lui ouvrit d’abord son comité éditorial puis les pages de sa revue Les Temps modernes ; le jeune homme se mit à écrire pour lui des articles accusateurs sur toutes sortes de sujets, mais avec une insistance croissante sur la peine de mort. Quelques mois après avoir rencontré Simone de Beauvoir, qu’il…
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