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Le capitalisme va-t-il tuer la démocratie ?

Traduit aux États-Unis, le dernier livre de Thomas Piketty met les économistes en émoi. Il y a de quoi : à ses yeux, les années 1914-1973 ont marqué une simple pause dans la tendance inexorable du capitalisme à creuser les inégalités.

Le nouveau livre de Thomas Piketty, que le site d’information français Mediapart a décrit comme un « bulldozer théorique et politique », défie la pensée orthodoxe à gauche comme à droite en voyant dans l’exacerbation des inégalités l’inévitable issue d’un capitalisme livré à lui-même. Mais Piketty, professeur à l’École d’économie de Paris, ne s’en tient pas là. Il affirme que la dynamique inhérente au système est porteuse de forces puissantes, qui menacent les sociétés démocratiques. Le capitalisme, explique-t-il, met aussi bien les pays riches que les pays émergents face à une difficulté : les entrepreneurs ont de plus en plus d’empire sur ceux qui ne possèdent que leur travail. Aux yeux de l’auteur, si les économies émergentes peuvent réussir, sur le court terme, à vaincre cette logique, à long terme, « quand ceux qui fixent les rémunérations sont en situation de fixer leur propre salaire, il n’y a pas de limite », sauf à instaurer un « impôt confiscatoire ». L’ouvrage de Piketty, paru en France à l’automne dernier et qui vient de sortir en anglais, laisse entendre que les politiques traditionnelles de la gauche en matière de dépense publique, de fiscalité et de régulation sont désormais incapables de réduire les inégalités. Les lecteurs conservateurs découvriront que Piketty conteste l’idée, chère à Milton Friedman, qui l’a exprimée dans une phrase célèbre, selon laquelle une économie de marché affranchie des effets pervers de l’intervention étatique « distribue les fruits du progrès économique à l’ensemble de la population. C’est le secret de l’immense amélioration de la situation des travailleurs au cours des deux derniers siècles ». Piketty suggère, lui, que l’accroissement des inégalités est le signe de marchés qui fonctionnent précisément comme ils sont censés le faire. « Cela n’a rien à voir avec une quelconque imperfection de marché, écrit-il : plus le marché du capital est “parfait”, plus le taux de rendement du capital dépasse le taux de croissance. » Et plus le ratio est élevé, plus les inégalités sont fortes. Dans une critique de vingt pages publiée par le Journal of Economic Literature, et qui a déjà fait grand bruit, Branko Milanovic, économiste à la Banque mondiale, écrit : « J’hésite à dire que le nouvel ouvrage de Thomas Piketty est l’un des meilleurs livres d’économie de ces dernières décennies. Non que je ne le pense pas, mais je me méfie de l’inflation des critiques positives et je sais que les contemporains sont souvent mauvais juges quand il s’agit de déterminer ce qui apparaîtra réellement important avec le recul. Ce double avertissement étant donné, permettez-moi de gager que nous sommes en présence d’un livre qui marquera un tournant majeur dans l’histoire de la pensée économique. » L’ouvrage énonce de nombreux arguments clés. À commencer par celui-ci : la période de soixante ans au cours de laquelle les pays occidentaux ont vu progresser l’égalité – grosso modo de la Première Guerre mondiale au début des années 1970 – est une période unique, et qui ne se reproduira probablement jamais. Cette époque, estime Piketty, a représenté une exception à la règle de l’inégalité croissante. Ces six décennies idylliques ont été la conséquence de deux guerres mondiales et de la crise de 1929. Les détenteurs du capital – ceux qui figurent au sommet de la pyramide des patrimoines et des revenus – ont alors subi une succession de chocs dévastateurs. On peut citer : la perte de crédibilité et d’autorité lors du krach boursier ; la destruction physique du capital dans l’Europe à feu et à sang ; la hausse des impôts, en particulier sur les hauts revenus, pour financer les guerres ; l’inflation galopante qui a érodé les actifs des rentiers ; la nationalisation de pans importants de l’industrie en Grande-Bretagne et en France ; et la saisie des entreprises et des biens immobiliers dans les pays décolonisés depuis peu. Dans le même temps, la Grande Dépression débouchait aux États-Unis sur le New Deal, qui redonna du pouvoir à un mouvement ouvrier en ébullition. Dans l’après-guerre, les d
ividendes de la croissance et des hausses de productivité ont été partagés avec des salariés soutenus par les syndicats et un Parti démocrate dominant. La politique économique et sociale de la gauche faisait à ce point consensus que même le républicain Dwight Eisenhower, fort de deux élections présidentielles remportées haut la main, reconnaissait qu’il serait vain de s’en prendre à l’acquis du New Deal : « Si un parti politique tentait de revenir sur la sécurité sociale, l’assurance chômage, le droit du travail et les subventions agricoles, il serait balayé de notre histoire. » Les six décennies qui se sont écoulées entre 1914 et 1973 tranchent, selon Piketty, à la fois avec le passé et avec l’avenir car, tout au long de la période, le taux de croissance a dépassé le taux de rendement du capital après impôt. Depuis, la croissance a ralenti, et le rendement du capital retrouve le niveau qui était le sien avant la Première Guerre mondiale. « Si celui-ci, écrit Milanovic, reste en permanence au-dessus du taux de croissance – et c’est la clé de la relation inégalitaire dans l’analyse de Piketty –, cela modifie la répartition du revenu national en faveur du capital et, si les revenus du capital sont plus concentrés que les revenus du travail (un fait qui n’est guère contesté), la répartition individuelle deviendra elle aussi plus inégale. C’est manifestement ce à quoi nous assistons depuis trente ans. » Seule la création d’un impôt mondial et progressif sur le capital peut endiguer le processus, soutient Piketty – mondial pour empêcher, entre autres choses, la fuite des actifs vers des pays n’appliquant pas les mêmes taxes. Un impôt mondial, selon ce schéma, limiterait la concentration de la richesse et la part des revenus allant au capital. Piketty préconise un impôt progressif et annuel sur le patrimoine global, qu’il s’agisse des actions et des obligations, des biens immobiliers ou des autres actifs qui ne sont d’ordinaire pas imposés avant d’être vendus. Il laisse ouverte la question du barème et de la formule de répartition des revenus. Le diagnostic de Piketty contribue à expliquer la chute récente de la part du PIB qui revient au travail et la hausse concomitante de celle qui revient au capital. Son analyse éclaire aussi l’augmentation du chômage à travers le monde. L’Organisation internationale du travail a récemment fait savoir que le nombre de chômeurs avait augmenté de cinq millions entre 2012 et 2013, pour atteindre le chiffre près de 202 millions à la fin de l’an dernier. D’ici 2018, 215 millions de personnes devraient être sans emploi, selon les prévisions. La solution de l’impôt sur le capital va directement à l’encontre des principes des conservateurs américains, qui prônent une politique publique radicalement opposée : réduire le taux d’imposition des tranches supérieures et supprimer les droits de succession. Elle heurterait aussi les intérêts des pays qui ont adopté à dessein une fiscalité avantageuse pour attirer les investissements. Le caractère utopique même de ce projet d’impôt mondial vient renforcer l’analyse que fait Piketty du caractère inévitable du creusement des inégalités. Mais certains économistes progressistes n’abondent pas pour autant dans son sens. Dean Baker, l’un des fondateurs du Center for Economic and Policy Research, m’a confié qu’il trouvait Piketty « bien trop pessimiste ». Baker soutient qu’il existe une foule de mesures beaucoup moins ambitieuses et susceptibles de réduire les inégalités : « Est-il si inconcevable de voir les États-Unis mettre un jour en œuvre un impôt sur la finance, qu’il s’agisse de la taxe sur les transactions financières pour laquelle je penche ou de la taxe sur les activités financières soutenue par le FMI ? » Baker souligne aussi qu’« une part considérable de notre capital est investie dans la propriété intellectuelle », et qu’une réforme du droit des brevets permettrait à la fois de limiter la valeur des brevets pharmaceutiques et autres, et de réduire le coût pour le consommateur. Lawrence Mishel, président du Economic Policy Institute, a répondu au courriel où je lui demandais son avis sur Piketty : « Nous pensons que le phénomène dénoncé par Piketty est lié à la fin de la progression des salaires, de sorte que les politiques qui engendrent une hausse des salaires à grande échelle constituent un antidote. L’économie politique est ainsi faite que le pouvoir d’adopter ces taxes passe par des citoyens mobilisés et des institutions puissantes, comme un mouvement ouvrier fort. » Daron Acemoglu, un économiste du MIT plus proche du centre, admire le soin avec lequel Piketty a assemblé ses données et la manière dont il analyse les forces économiques et les conflits politiques qui accusent les inégalités. Mais il poursuit : « Je ne partage pas une partie de son analyse. Piketty affirme que les économies “capitalistes” (je n’aime pas beaucoup ce mot) ont naturellement tendance à être très inégalitaires et que certains événements exceptionnels (les guerres mondiales, la Grande Dépression et les politiques qu’elle a suscitées) ont provisoirement jugulé le phénomène. Après quoi les inégalités de revenus, tout comme l’inégalité entre le capital et le travail, auraient retrouvé leur niveau “normal”. Je ne pense pas que les données nous autorisent à tirer cette conclusion. Tout ce que nous voyons, c’est la baisse puis la recrudescence des inégalités, mais tant de choses entrent en jeu ! Cette évolution concorde avec ce que dit Piketty, mais aussi avec l’idée que certains bouleversements technologiques (ou la mondialisation) ont produit une montée des inégalités qui se stabilisera ensuite, voire s’inversera au cours des prochaines décennies. L’évolution constatée concorde aussi avec la dynamique du changement politique, qui a beaucoup contribué au développement des inégalités dans les pays développés. Nous voyons peut-être des fragments de plusieurs tendances différentes sous-tendues par différents chocs majeurs, plutôt que la vilaine dynamique d’inversion de tendance à la suite de ces chocs dont Piketty fait l’hypothèse. » Cela étant, l’auteur français s’attire de nombreux applaudissements à gauche. Richard Freeman, économiste à Harvard et spécialiste des inégalités, des syndicats et de l’emploi, m’écrit : « Je suis d’accord à 100 % avec Piketty et j’ajouterais qu’une grande part de l’inégalité capital/travail vient de ce que l’on a payé les cadres les mieux rémunérés en stock-options et en parts de capital. » Avec deux de ses collègues, Joseph Blasi et Douglas Kruse, professeurs à l’université Rutgers, Freeman soutient dans un livre paru en 2013 qu’il existe une alternative à l’impôt mondial sur le capital : « La voie à suivre consiste à réformer la structure des entreprises américaines pour permettre aux salariés de compléter leur salaire en détenant des parts substantielles du capital et en touchant des dividendes et une participation aux bénéfices significatifs (1). » En d’autres termes, faisons un capitaliste de chacun d’entre nous. Piketty ne pense pas que la participation des salariés au capital soit une solution. Il fait généralement peu de cas des réformes de petit calibre, disant qu’elles n’auront qu’un effet modeste sur la croissance mondiale, laquelle selon lui ne dépassera pas 1 à 1,5 % jusqu’à la fin du siècle. Avec ce livre, Piketty rejoint quantité d’universitaires qui soulèvent des questions importantes sur la manière dont le système économique mondial va répondre à des phénomènes tels que la robotisation, l’évidement du marché du travail, la sous-traitance et la concurrence internationale. Son pronostic est extrêmement sombre. Sans l’impôt mondial sur le capital, dont il reconnaît lui-même le caractère utopique, les inégalités aux États-Unis et dans les pays développés atteindront des niveaux qui provoqueront probablement de graves conflits sociaux. Le verdict définitif sur ce livre viendra avec le temps – et c’est un problème en soi. Car s’il a raison, les inégalités ne cesseront de s’aggraver, et il sera de plus en plus difficile d’agir contre le phénomène.   Cet article est paru dans le New York Times le 28 janvier 2014. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.    
LE LIVRE
LE LIVRE

Le Capital au XXIe siècle de Le capitalisme va-t-il tuer la démocratie ?, Seuil

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