Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

Le crépuscule des Asiatiques

Les Américains appellent les Asiatiques « la minorité modèle ». Sans doute était-ce vrai à un moment donné. Mais les Africains ont pris le relais. Pour les Asiatiques, c’est terminé. Nous avons grossi… C’est le début de la fin. Un petit Asiatique rondouillard remportera peut-être un concours d’orthographe, mais un concours de sciences ? Non. C’est au tour des Africains. Je suis sérieux.

Au cours de ces années, il avait vu les parents de Ling à deux reprises, bien qu’ils l’aient élevée à Newton, à une station de métro. Désormais, le docteur Wei habitait un logement attribué par l’université (MIT) situé en face de la rivière. Mince comme Ling, il avait la même silhouette, plus svelte que frêle. Ramassée. Compacte. Soixante ans. Des lunettes sans monture. Les mêmes cheveux noirs mais striés d’argent qu’il gardait longs, jusqu’aux oreilles. À intervalles réguliers, il les lissait avec sa main, sans nécessité, sur la droite, près du cou, avec une telle lenteur qu’un observateur inattentif aurait pu ne pas le prendre pour un tic. Il portait un pantalon, une chemise, un pull bleu à encolure en V, et des pantoufles, remarqua Olu, en chaussettes : il y avait une pénurie de pantoufles étant donné la pénurie d’invités depuis le « Décès », avait expliqué Ling. Une photo de la Défunte était accrochée derrière le veuf svelte, le seul objet fixé sur l’unique mur, les vitres des autres parois faisant du salon un aquarium, la vue sur la rivière intensifiant l’effet piscine.

Un immense vase Ru en céramique montait la garde dans un coin de la pièce ; au pied du piano, droit et sévère, dressé dans un autre, s’empilaient des partitions jaunes de Schirmer’s Library of Musical Classics qu’Olu reconnut instantanément.

Un service à thé en porcelaine de Jingdezhen.

Le Lacrimosa du Requiem en sourdine.

Ling qui lui serrait le bras.

« Ni yao fa yan, finit-elle par dire en mandarin.
— En anglais, ma chérie. Nous avons un invité chez nous.
— Chez nous, rectifia Ling, c’est sur Huntington Avenue.
— Bien », acquiesça son père sans ajouter quoi que ce soit.

Olu se trémoussa. Il aurait aimé que Ling le lâche tant il se sentait emprisonné plus que désiré par son étreinte. « Ling avait beau être contre, commença-t-il, poliment. Je me suis dit que c’était la moindre des choses que nous, enfin que je vous demande.
— La main de ma fille, compléta le docteur Wei, l’air perplexe. Laquelle ?
— De vos filles ?
— De ses mains. Celle ornée d’une bague me semble prise…
— J’en étais sûre, fulmina Ling. Ce n’est pas à toi de décider ! J’ai déjà accepté. Je t’avais prévenu », conclut-elle s’adressant à Olu. Qu’elle lâcha.

Libéré, Olu sentit son estomac se retourner. Le docteur Wei se lissa les cheveux avant de déclarer : « Je vois. » Ling se leva brusquement et sortit en pleurant, ses petites épaules tremblantes. Une porte claqua.

Et le docteur Wei partit d’un rire surprenant, chaleureux, grave qui résonna dans l’espace déserté par Ling. Il ôta ses lunettes et les essuya, les yeux pleins de larmes. Après d’autres éclats de rire, il sourit : « Je me moque de moi. J’aurais dû m’y attendre. La mère de Ling répétait que vous n’étiez que des amis. Depuis quinze ans ? Non, je ne le croyais pas. » Nouvel éclat de rire. « Il arrive si souvent qu’on connaisse la vérité sans le savoir. » Il rechaussa ses lunettes et scruta Olu. Lissa une fois de plus ses cheveux. « Olu, c’est ça ?
— Oui.
— J’ai connu un Olu. Oluwalekun Abayomi. » Il prononça parfaitement le nom. « Un Nigérian. Vous vous en doutez. De loin, le meilleur de notre classe à l’université de Pittsburgh. Je ne suis pas raciste, tant s’en faut.
— Monsieur…
— Je vous en prie. » Il opina du bonnet comme s’il s’accordait le droit de poursuivre et croisa d’abord ses jambes, puis ses mains sur les genoux. « Vous n’avez pas ma bénédiction. Vous ne l’aurez pas. Non pour les raisons que vous imaginez. En tout cas pour celles qu’elle imagine. Que Ling imagine. » Il jeta un coup d’œil au couloir où elle s’était précipitée. Olu bougea, pour se carrer dans son siège, prêt à écouter, à se laisser bercer par la cadence, le ton doctoral. C’était étrange cette régression au statut d’étudiant, même à trente ans, dès l’apparition d’un enseignant. « Quand j’étais en troisième cycle à Pittsburgh — une belle ville —, j’avais plusieurs amis africains. Des hommes, naturellement. Ils suivaient des études d’ingénieur. Autant de petits garçons qui, devenus adultes, faisaient joujou. » Il but une gorgée de thé. « Ils venaient de tous les pays d’Afrique, certains étaient riches, d’autres pauvres, mais ils étaient brillants, de véritables génies, surtout cinq d’entre eux. Les plus bûcheurs de notre groupe, je vous le garantis, un don ahurissant pour les maths. » Il se lissa les cheveux. « Les Américains appellent les Asiatiques “la minorité modèle”. Sans doute était-ce vrai à un moment donné. Récemment. Mais les Africains ont pris le relais. En cours, c’est frappant. Pour les Asiatiques, c’est terminé. Nous avons grossi — non, ne riez pas. On ne voyait jamais d’Asiatiques obèses, encore moins les enfants, à notre arrivée, quand les filles étaient encore jeunes. Il y en a partout désormais, des Coréens, des Chinois, dans le métro, sur le campus. C’est le début de la fin. Un petit Asiatique rondouillard remportera peut-être un concours d’orthographe, mais un concours de sciences ? Non. C’est au tour des Africains. Je suis sérieux. Vous riez. »

Olu ne pouvait s’en empêcher.

Le docteur Wei partit lui aussi de son formidable rire, grave, à la sonorité de gong. « Je le dis parce que j’admire la culture, la vôtre, son respect pour l’éducation. Tous les Africains que j’ai rencontrés dans un cadre universitaire étaient, sans exception, excellents. En quarante ans, je n’en ai jamais connu un qui soit paresseux, ni gros d’ailleurs. Croyez-moi, si absurde que cela paraisse. J’enseigne aux étudiants de premier cycle, je le vois tous les jours. Les immigrants africains sont l’avenir de l’université. Sans oublier les Indiens. » Il s’interrompit pour finir son thé.
Olu souriait, étonné d’apprécier la conversation du docteur Wei. Ling ne cessait de vilipender son père, un homme arrogant, inflexible, charmant jusqu’à un certain point, froid sinon. Elle ne rentrait jamais chez elle pour les vacances quand elle était en fac, préférant partir à l’étranger pour des travaux d’intérêt général. Elle n’était pas allée au mariage de sa sœur pour ne pas voir son père, et ignorait ses deux coups de téléphone annuels, l’un — le 2 septembre — pour un « joyeux anniversaire » sonnant faux, l’autre pour le Nouvel An chinois Gung hei fat choi. Olu se gardait d’approfondir ; en quinze ans, il n’avait jamais demandé : chérie, pourquoi ne pas aller les voir à Newton ? Qu’est-ce qu’il t’a fait ? Ling non plus ne posait aucune question : qu’était-il arrivé à son père, pourquoi ne s’étaient-ils jamais rendus au Ghana (ils avaient parcouru le monde), pourquoi s’était-il regimbé en recevant un courriel de Folá qui les invitait à dîner pour Noël ? Ils restaient en tête à tête à Allston, New Haven, à dix minutes de la maison où Olu avait vécu : autant de questions sans réponse et de chagrins en souffrance qui se desséchaient dans le silence et au soleil.

Aussi Olu n’en revenait-il pas de sourire, d’être à l’aise avec cet homme que Ling détestait tant. Il y avait même quelque chose de touchant dans l’attitude du docteur Wei, les efforts du mathématicien tatillon pour être sympathique. Sa façon de se lisser les cheveux le trahissait, quelle que fût sa suffisance. Ce qui gênait le docteur Wei n’était pas clair. Peut-être l’accent qui enrobait ses consonnes, une menace pour l’élocution, les r ? Peut-être sa gracilité que la forte carrure d’Olu rendait encore plus évidente ? Peut-être la lueur triste de ses pupilles conjuguée aux rides du rire au coin de ses yeux pétillants ? Une part d’ombre en tout cas ; même si Olu ne l’identifiait pas, il percevait que cet homme connaissait la honte. Comme il ouvrait la bouche pour sortir un qualificatif tel que « intéressant », le docteur Wei se lissa les cheveux et enchaîna.
« Je n’ai jamais compris les problèmes de l’Afrique. La cupidité des dirigeants, les maladies, les guerres civiles. On y meurt toujours de malaria au XXIe siècle, il y a toujours des massacres, des viols, des ablations d’organes génitaux. Des gamins et des religieuses égorgent avec des machettes, ces femmes au Congo, ces événements du Soudan, qu’est-ce que cela signifie ? Quand j’étais jeune, en Chine, je l’attribuais à l’ignorance, à des déficiences intellectuelles, à une infériorité peut-être. Il va de soi que je me trompais, ainsi que je l’ai indiqué. Je m’en suis rendu compte à mon arrivée ici. Très bien. Mais pourquoi ce retard perdure-t-il alors que les Africains sont tellement intelligents ? Les Africaines aussi, ne vous méprenez pas, je ne suis pas misogyne. Savez-vous ce que je pense ? Le respect envers la famille n’existe pas. Les pères ne vénèrent ni leurs enfants ni leurs femmes. L’Olu que j’ai connu, Oluwalekun Abayomi, avait deux bâtards outre ses trois enfants légitimes. Un cerveau exceptionnel mais aucun sens moral. D’où les enfants-soldats, les viols. Comment pouvez-vous attacher de l’importance à la fille ou au fils d’un autre si vous n’en accordez même pas aux vôtres ? »

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Sidéré, Olu resta sans voix.

« C’est impossible. » Les paumes ouvertes, le docteur Wei ajouta : « CQFD. Votre mère, Mme Savage. Elle ne porte pas le même patronyme que vous, n’est-ce pas ? Sai. J’en déduis — ce n’est qu’une hypothèse, je l’admets — que votre père a laissé votre mère vous élever seule, ai-je raison ? »

Olu était figé, trop furieux pour esquisser un mouvement.

« Sans aucun doute. Voici votre modèle. Votre père. Le père l’est toujours. » Le docteur Wei s’interrompit. « Bon, vous pouvez dire : Non, non, je ne ressemble pas à mon père…
— Non, marmonna Olu.
— Vous avez beau le croire…
— Non seulement je ressemble à mon père, mais j’en suis fier. » À peine un murmure entre les dents serrées d’Olu. Pris au dépourvu, le docteur Wei pencha la tête et fixa Olu d’un regard que celui-ci — les mains tremblantes, la poitrine frémissante — soutint. « C’est un chirurgien comme moi, le meilleur dans son domaine », et il continua précipitamment, avec une fureur contenue. « Le problème ne vient pas de Ling qui veut épouser un Africain, m’épouser. Ce qu’elle va faire. Le problème vient de vous, docteur Wei. Vous êtes le modèle que vos deux filles rejettent, et pourquoi ? Pourquoi n’y a-t-il pas de photos de Ling et de Lee-Ann chez vous ? C’était quoi votre phrase déjà ? “Le père est toujours le modèle.” Vos deux filles en préfèrent un autre. »
Ling apparut. Elle avait enfilé son manteau et tenait celui d’Olu.

« Aaaaaaa-men », l’acmé du choral du Lacrimosa.

Le docteur Wei s’éclaircit la voix mais, avant qu’il puisse parler, Ling attrapa Olu par le bras. Ils franchirent la porte. Et ce fut tout.

 

Ce texte est extrait du roman Le Ravissement des innocents, à paraître le 4 septembre aux éditions Gallimard. Il a été traduit de l’anglais par Sylvie Schneiter.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Ravissement des innocents de Le crépuscule des Asiatiques, Gallimard

SUR LE MÊME THÈME

Extraits - Roman « Quel est ton nom secret ? »
Extraits - Roman Que Dieu vous pardonne
Extraits - Roman Il n’y a pas de quoi avoir peur

Dans le magazine
BOOKS n°107

DOSSIER

Et maintenant ? Le débat sur la croissance

Chemin de traverse

16 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Décroître ?

par Olivier Postel-Vinay

Bestsellers

Les aborigènes, pionniers de l'agriculture ?

Voir le sommaire

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.