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Le fabuleux destin de Lili Marleen

C’est l’histoire d’une chansonnette à l’eau de rose, longtemps passée inaperçue. Parce qu’elle parlait d’amour, de mort et du pays natal, elle fit soudain vibrer les soldats allemands comme les soldats alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. Marlene Dietrich avait transformé ce chant prétendument nazi en hymne universel.


Marlene Dietrich dédicace le plâtre d'un soldat américain pendant la Seconde guerre mondiale.
Lorsqu’ils avaient un moment de répit, les soldats de la Seconde Guerre mondiale oubliaient leurs allégeances idéologiques, et chantaient tous une seule et même chanson. Une chanson d’amour et de mort, une chanson allemande qui parlait de Lili Marleen et d’un soldat que jamais elle ne reverrait vivant, sous la lanterne où ils se retrouvaient autrefois. Comme en rêve, la bouche amoureuse de Lili Marleen fait surgir des limbes et des entrailles de la terre celui qui depuis longtemps repose au royaume des ombres pour le conduire une dernière fois sous la lanterne auprès d’elle, sa bien-aimée. Seuls les soldats allemands chantaient la dernière strophe, une strophe aussi triste qu’apaisante. Amor vincit omnia – l’amour est plus fort que la mort. Les Anglais, les Espagnols, les Italiens ou les Américains optaient pour une variante laissant augurer pour les deux amants un avenir meilleur. La germaniste espagnole Rosa Sala Rose s’intéresse à l’histoire de cette chanson, d’abord passée inaperçue sur la musique de Robert Zink et devenue, dans la version remaniée par le compositeur Norbert Schultze en 1939, le plus grand tube de la Seconde Guerre mondiale. Elle en tire une histoire sociale passionnante, tout en ressuscitant les auteurs et les interprètes, au destin souvent aussi tumultueux que la chanson elle-même.   Programmée par hasard Lili Marleen était née de la guerre, mais de la première, celle qu’on nomma la Grande Guerre, durant laquelle le romancier Hans Leip en avait écrit les paroles, ajoutant en 1937 seulement, pour la publication, la dernière strophe. Ce n’était alors qu’un poème. L’enregistrement de la version mise en musique par Norbert Schultze avec la voix de la chanteuse Lale Andersen, à l’été 1939, ne fut pas populaire d’emblée. Le texte convenait peu à ce nouvel âge, plus martial. Les hostilités venaient d’éclater, les Allemands avaient bien d’autres préoccupations en tête. La Première Guerre mondiale était encore présente dans les mémoires et les souvenirs qu’on en av
ait n’invitaient pas précisément à l’évocation apaisante de bonheurs et de chagrins amoureux. Les disques et les partitions se vendirent très mal. Mais, à l’été 1941, la population se mit à raffoler de cette chanson. Radio Belgrade l’avait programmée par hasard, mais dut à la demande des soldats allemands la diffuser encore et encore, au point qu’elle devint le signal du couvre-feu de 22 heures. C’est ainsi que commença l’envol de Lili Marleen. Les nazis furent surpris que les soldats du front réclament ainsi une chanson à l’eau de rose. Toutes les tentatives pour la reléguer au second plan échouèrent devant les protestations des troupes. Bientôt, les enfants de Goebbels la chantèrent aussi, tout comme Emmy et Edda Göring (l’épouse et la fille du Reichsmarschall) ; finalement, l’impitoyable Reinhard Heydrich et le Führer lui-même prirent plaisir à l’écouter. Très vite, l’inoffensive chansonnette devint une « chanson nazie ». Ce qui ne l’empêcha pas d’être ironiquement reprise avec d’autres paroles, à Mauthausen, en signe de résistance. Et l’ennemi, lui aussi, se mit à l’écouter. Les soldats anglais trouvaient les programmes musicaux de la BBC passablement ennuyeux, et préféraient les émissions des puissances de l’Axe. Il n’en alla pas autrement pour eux que pour les soldats allemands : au beau milieu d’une guerre où on leur demandait seulement d’être des rouages efficaces, de simples machines à tuer, ils étaient touchés par cette complainte qui parlait d’intimité et de sentiments, de l’attachement au pays natal, et de cette infinie mélancolie trouvant un éphémère apaisement sous le réverbère, là où « nous nous étions tant aimés ». Les soldats alliés, à l’évidence, ne chantaient pas une chanson nazie, mais bien une chanson d’espoir, de joie et de désir intimes.   Trésor de guerre C’est par la voix de Lale Andersen qu’ils l’avaient découverte. Mais une autre interprète apparut bientôt. Il se trouvait qu’elle s’appelait Marlene, Marlene Dietrich… Lili Marleen devint en anglais Lili Marlene. Les hommes de la 8e armée, en Afrique, considéraient la chanson comme leur trésor de guerre, non comme un chant nazi. Ce qu’elle n’aurait d’ailleurs pu être dans la bouche d’une Dietrich qui s’était engagée contre le Reich sous l’uniforme américain. Elle chantait toujours une fin heureuse pour les soldats alliés. Seuls les Allemands étaient condamnés à écouter le couplet triste, ce qui était loin de leur déplaire. Ils aimaient beaucoup cette strophe. Paradoxalement, sans les possibilités techniques offertes par la radio, personne n’aurait entendu, lorsque le vacarme des combats s’atténuait, la petite chanson qui évoquait le souvenir d’un autre monde, un monde idéal où la technique n’asservissait pas les hommes. Lale Andersen, restée en Allemagne, dut s’adapter pour pouvoir voyager en Suisse où vivait son ami et amant Rolf Libermann, considéré comme juif par les nazis. Malgré son sens du compromis, elle fut assignée à résidence. C’est la BBC qui, en révélant à tort que Lale Andersen avait été internée en camp de concentration, obligea les autorités allemandes à lever sa condamnation en 1943. Après une tentative de suicide, Lale put bientôt, grâce à Lili Marleen, devenue par la voix de Dietrich une chanson politique, reprendre un semblant d’activité, sans avoir cependant le droit de la chanter en public. La musique est le plus équivoque des arts. Les révolutionnaires français regrettaient déjà qu’il n’existe aucune chanson idéologiquement irréprochable. Rienzi, de Wagner, plaisait à Adolf Hitler, et chaque année le Parti communiste d’Union soviétique inaugurait le Jour du Parti par l’ouverture de ce même opéra. La musique est inclassable, c’est là ce qui a permis à des soldats de chanter dans quarante-huit langues différentes Lili Marleen sans que cette chanson leur fasse penser à l’ennemi.   Cet article est paru dans le Zeit le 2 décembre 2010. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.
LE LIVRE
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Lili Marlene. Chanson d’amour et de mort de La vogue des jeux de survie, Global Rhythm Press

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