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Le féminisme malade de ses filles

Jusqu’à l’obtention du droit de vote par les Américaines en 1919, le mouvement féministe s’est caractérisé par une alliance sans faille entre les mères et leurs filles, auxquelles elles passaient le flambeau. Depuis, il se caractérise par un sempiternel conflit de générations.

Difficile, pour qui s’est un tant soit peu impliqué dans la politique et la pensée féministes, d’ignorer une caractéristique chronique du mouvement des femmes aux États-Unis : souvent, et en dépit de ses nombreuses victoires, il semble buter sur une ligne de partage « mère-fille ». Une rupture générationnelle sous-tend la plupart des pathologies qui touchent depuis longtemps le féminisme américain – mobilisations éphémères suivies de longues périodes d’hibernation ; âpres querelles sur la sexualité ; répudiation réfléchie de ses incarnations antérieures, de ses fondatrices et même de son nom. Aujourd’hui, le mouvement des femmes semble condamné à combattre sur deux fronts : la guerre des sexes et celle des âges (1). Combien de fois a-t-on entendu : « Jamais une femme plus âgée que moi ne m’a aidée dans ma carrière – mes mentors ont toujours été des hommes » ? Combien d’enquêtes ont montré que les jeunes femmes ne veulent pas d’une patronne, ou s’en méfient ? Combien de fois, au cours de la dernière élection présidentielle, a-t-on entendu cette génération exprimer son rejet d’Hillary Clinton « qui me fait penser à ma mère » ? Pourquoi le « nouvel » activisme féministe, les « nouvelles » études féministes montrent-ils tant de mépris pour les travaux et les idées de leurs aînées ? Pour inélégantes que paraissent ces attitudes, elles se fondent sur une triste réalité : si le féminisme américain s’est longtemps battu, et avec succès, pour obtenir des hommes qu’ils donnent aux femmes une partie du pouvoir qu’ils réservaient à leurs fils, il n’a pas su transmettre son héritage à ses filles. Son inaptitude à concevoir sa succession a paralysé le progrès des femmes, non seulement au sein du mouvement, mais dans tous les secteurs de la vie publique américaine. Le mouvement a connu une longue première « vague » puis, avec des oscillations de plus en plus courtes, une deuxième et une troisième ; aux dires de certains, nous assistons désormais à une quatrième vague [lire ci-dessous « Les trois “vagues” du féminisme »]. À chaque cycle, les femmes obtiennent quelques avantages, mais le mouvement ne semble jamais capable de s’assurer un droit de cité durable et une descendance – de se reproduire comme une force puissante et robuste. J’entends sans cesse des femmes dire « Pourquoi cette sensation de perdre du terrain ? » ou « Comment se fait-il que le mot “féministe” soit devenu une insulte ? ». Souvent, ces commentaires s’agrémentent de considérations générationnelles : « Le féminisme de nos mères n’est plus adapté », « Les jeunes femmes sont d’un narcissisme absolu et se moquent de la politique. » La rancœur est palpable. J’ai vu un jour, au cours d’un déjeuner, une spécialiste d’études féministes exploser après avoir passé une heure à parler de ses étudiantes, que l’histoire des femmes ennuie à mourir, de l’obligation de les attirer en insérant les mots « fille » et « sexe » dans chaque intitulé de cours : « Ces jeunes femmes nous mettent vraiment en rage, n’est-ce pas ? » Et inversement. J’ai assisté à un « dîner mères et filles » féministe où le parti pris de resserrer les liens a dégénéré en un feu croisé de plaintes et de récriminations, les plus jeunes se déclarant excédées d’entendre chanter les jours glorieux du féminisme des années 1970, les aînées excédées de se voir jetées aux poubelles de l’histoire. J’ai aussi assisté à un conclave féministe consacré à la question intergénérationnelle où aucune jeune femme n’avait été invitée. Après plusieurs heures passées à déplorer la préférence supposée de la nouvelle génération pour une nouvelle libération, celle de la fille hypersexy, girly girl affichant sa féminité, une participante a suggéré d’inviter une jeune femme à la prochaine réunion – et s’est fait descendre. J’ai donné des conférences sur l’état de la condition féminine devant de jeunes étudiantes dont les commentaires en fin de séance portaient sur le potentiel libérateur de la minijupe ou du strip-tease, et le besoin de prendre leurs distances vis-à-vis du féminisme à l’ancienne, si « gonflant ». Âgée de 51 ans, je n’appartiens ni à la deuxième ni à la troisième vague, mais je n’en suis pas moins concernée. Quand j’ai commencé à écrire sur les droits des femmes voici près de vingt ans, je disais volontiers que le féminisme se résumait à la pancarte brandie par une petite fille lors de la grève des femmes pour l’égalité en 1970 : « Je ne suis pas une poupée Barbie (2). » À présent, je n’en suis plus si sûre. Il serait inexact de dire que le schisme générationnel est le problème du féminisme. Les principaux obstacles auxquels doit faire face le mouvement sont aussi les plus persistants. Les éléments de base d’une politique sociale à l’intention des mères actives font encore défaut. La discrimination sexuelle dans l’entreprise et la féminisation de la pauvreté qui en résulte sont toujours là. Les dix premiers emplois à plein temps pour les femmes aux États-Unis – secrétaire, serveuse, vendeuse, etc. – sont les mêmes qu’il y a trente ans, et les Américaines gagnent en début de carrière 38 % du salaire des hommes. Ceux-ci occupent entre 80 % et plus de 95 % des postes de haut niveau dans le milieu politique, le monde des affaires, l’armée, la religion, les médias, la culture et les loisirs. Les violences sexuelles et domestiques sont toujours de proportion épidémique (près de 20 % des Américaines disent avoir subi une agression sexuelle ou un viol, et 25 % sont brutalisées physiquement ou sexuellement par leur compagnon, ancien ou actuel). Et la liberté de procréation, fondamentale, est constamment menacée : restrictions légales croissantes, attaques violentes contre les centres de planning familial, aucun service d’IVG dans plus de 85 % des comtés… Mais ces obstacles extérieurs masquent des dynamiques internes, moins visibles, qui jouent le rôle de détonateurs et provoquent l’autodestruction épisodique du féminisme. Comment les femmes pourraient-elles à vaincre l’ennemi quand elles sont résolues à dynamiter leur propre maison ? Voici une bonne décennie, dans une « Lettre ouverte aux mères institutionnelles », chronique de sa douloureuse expérience du conflit de générations lors d’un congrès d’études féministes, la chercheuse Rebecca Dakin Quinn écrivait : « Mères et les filles campent sur leurs positions. À quand l’échec final ? » En juin 2009, le rassemblement annuel de la National Organization for Women (NOW, « Maintenant ») emplissait la plaza du Sheraton d’Indianapolis de tous les accessoires habituels. Barboteuses et pancartes annonçaient des séminaires sur tous les sujets, allant de la discrimination dans les assurances (« Assurance automobile en fonction de la classe, de la race et du sexe : la fin est en vue ») aux moyens d’améliorer la vie sexuelle des handicapés (« Orgasme accessible : les femmes souffrant d’incapacité et l’autonomisation sexuelle »). Dans des enceintes plus intimes, les organisatrices préparaient leurs listes et comptaient leurs troupes en vue de l’événement qui serait l’apogée du congrès et peut-être le point d’orgue de l’histoire politique de l’organisation, comme l’espéraient de nombreuses militantes (3) : l’élection d’une présidente pouvant pour la première fois déclarer sans mentir que « le flambeau a été transmis à la nouvelle génération » – pour emprunter au discours d’investiture de Kennedy de 1961. La présidence de Kim Gandy, 55 ans, avait duré huit ans. Son départ ouvrait une perspective prometteuse. La candidate qui semblait en tête, Latifa Lyles, 33 ans, était une oratrice charismatique en phase avec la sensibilité des jeunes, une Noire prônant un recrutement plus diversifié, une stratège rompue aux nouvelles technologies, qui avait doublé le montant des fonds collectés sur Internet et suscité l’enthousiasme d’une foule de blogueuses féministes. Militante depuis l’âge de 16 ans – du jour où elle raconta à sa mère qu’elle avait une sortie scolaire et courut rejoindre la manifestation de 1992 pour le droit à l’avortement à Washington (4) –, Lyles avait gravi les échelons de NOW. Elle remplissait depuis quatre ans les fonctions de vice-présidente nationale chargée du recrutement, sous la tutelle de Gandy, qui soutenait sa candidature : « Il est difficile d’ignorer la mutation générationnelle qu’a connue ce pays, et toute organisation qui refuse de l’admettre vit dans le passé. » « Jamais de ma vie je ne m’étais intéressée à une élection de NOW, jusqu’à ce que j’apprenne que Latifa se portait candidate, a déclaré Jessica Valenti, fondatrice de Feministing.com, un site influent. Cela peut être l’occasion pour l’organisation de retrouver toute sa pertinence pour le mouvement féministe. » Si elle était élue, Lyles serait la plus jeune présidente de NOW, et la première Noire depuis Aileen Hernandez, qui avait occupé le poste pendant un an au début des années 1970. Sa victoire semblait acquise. Sa déclaration de candidature, au printemps précédent, n’avait rencontré aucune opposition. Le samedi matin, depuis l’estrade de la salle de bal de l’hôtel, entourée par un groupe de militantes et assistantes de campagne, Lyles aborda la question épineuse de l’âge : « Pourquoi m’est-il arrivé d’être la plus jeune femme de la salle ? » La candidate interpellait une organisation qui se devait, dit-elle, de représenter plus qu’une vague générationnelle. « La grande force et le pouvoir de notre image, c’est de ne pas être la première ou la deuxième ou la troisième vague, mais la vague de l’avenir. » Ses paroles déclenchèrent chez les plus jeunes, dont bon nombre participaient pour la première fois à un congrès de NOW, des hurlements d’extase et une explosion de bruit. Quelques semaines auparavant, une autre candidate avait surgi. Terry O’Neill, 56 ans, souligna qu’elle représentait les préoccupations des adhérentes plus âgées, plus traditionnelles. Elle avait recruté deux jeunes femmes pour composer son ticket, mais sa campagne était conçue pour les femmes de sa génération : leur cri de ralliement était un retour au militantisme de rue dans le style des années 1960, et leur réaction à l’usage des réseaux sociaux par les jeunes féministes allait de la tolérance à la stupeur. Le premier jour du congrès, j’étais en train rouler ma valise le long du couloir du Sheraton quand une phalange de fidèles de O’Neill fit irruption sur le palier après un séminaire stratégique dans le salon de réception de la candidate, et fit halte pour bavarder. Leur conversation tournait autour d’un thème principal : « J’en ai plus que marre de ces jeunes femmes qui nous traitent comme une bande de vieilles peaux bonnes à virer », « J’en ai même entendu une qui disait : “On n’a plus besoin de féministes à la Gloria Steinem !” (5) », « Elles n’ont aucune envie de faire le genre de travail de terrain que nous avons fait. Tout ce qu’elles veulent, c’est s’asseoir devant un ordinateur et bloguer »…   Marketing, Twitter et talons aiguilles Les tropismes du camp juvénile s’exhibèrent sans retenue le lendemain après-midi à l’atelier des jeunes féministes : tuyaux sur l’art et la manière de recruter d’autres militantes de leur génération (« surtout, n’utilise pas le logo NOW quand tu annonces ta manifestation »), séance de formation au marketing Twitter animée par une jeune femme perchée sur des talons aiguilles – le tout assaisonné de tirades sur les fautes commises par les anciennes, « tellement grincheuses que, en tant que jeune qui débarque dans ce congrès, tu te dis, genre “Jamais je remettrai les pieds ici” », ou « Combien de fois j’ai entendu : “Pourquoi tu portes des talons hauts ? On s’est battues si longtemps pour que tu ne sois pas obligée de mettre ça.” » Les débats en ligne sur l’élection ont dégénéré en accusations acerbes de part et d’autre. Comment ne pas déceler, dans ces diatribes, les éclats de voix d’une bonne vieille dispute entre mère et fille ? Après avoir entendu quelques anciennes déclarer que Lyles n’avait pas « l’instruction et l’expérience » requises pour la fonction, les jeunes se sont plaintes du fait que leurs aînées les infantilisaient – à quoi une ancienne répliqua : « Je me tiendrai tranquille quand on cessera d’attaquer des personnes sous prétexte qu’elles sont “plus âgées”. » Les jeunes critiquant l’entrée tardive de O’Neill dans la compétition se virent accuser par les aînées d’être des « enfants ignorantes » qui « trépignent pour exiger ce qu’elles croient leur être dû ». Au cours des dernières années, ces failles sismiques entre générations se sont plusieurs fois affichées publiquement. Partout dans le pays, les féministes ont organisé des événements pour tenter de faire face à une division qui ne leur paraît que trop réelle. En 2007, trois jeunes essayistes, Courtney Martin, Kristal Brent Zook et Deborah Siegel, ont organisé un spectacle ambulant féministe, Women, Girls, Ladies, pour engager une « nouvelle conversation » entre générations. « Il est grand temps que les femmes de tous âges parlent et s’écoutent, au lieu de ressasser les mêmes plaintes sectaires », déclara Martin. Mais la nouvelle conversation s’est bien vite enlisée dans les rancunes familières. Pendant la campagne pour la présidentielle de 2008, Courtney Martin avoua « un sale petit secret politique » sur le blog Glamocracy du magazine Glamour : « [Un secret qui] me donne le sentiment d’être sotte et de trahir le féminisme… Je ne soutiens pas Hillary Clinton – et c’est au moins en partie parce qu’elle me rappelle les sermons de ma mère. » Elle se fit aussitôt tirer les oreilles sur Slate par la juriste Linda Hirshman, qui l’accusa d’être de ces féministes à la nique-ta-mère n’ayant que mépris pour Hillary Clinton et ses partisanes de la vieille garde. Les mises en accusation générationnelles fleurissent dans les réunions de militantes et les conclaves académiques, sur les forums électroniques, dans les revues et les livres. Avec des titres éloquents : « Esprits mesquins : la politique du mépris entre générations féministes », « Les jeunes sont-elles en train de bazarder le féminisme ? », « La guerre entre mères et filles » et « Suis-je la féministe de ma mère ? ». La réponse à cette dernière question était formulée clairement dans le Manifesta de Jennifer Baumgardner et Amy Richards, cri du cœur de la troisième vague publié en 2000, dont un chapitre était intitulé : « Comme ta mère tu ne deviendras (6) ». En 2003, le comité directeur de NOW invita une féministe de la troisième vague à prononcer un discours lors de son congrès annuel. La jeune conférencière, Rebecca Walker, cofondatrice de la Third Wave Foundation au début des années 1990, fille de l’illustre auteur féministe Alice Walker, saisit l’occasion pour étriller les aînées qui « n’écoutent pas » les jeunes. Son discours n’aurait pas dû surprendre, car elle avait exprimé ses griefs huit ans plus tôt dans To Be Real, anthologie de textes féministes de la troisième vague où elle reprochait aux anciennes d’avoir bridé la liberté d’expression de sa génération (7). Une anthologie assez légère sur le plan politique, mais lourde sur le plan de l’expression du « moi » – à travers, entre autres, la bagarre, la nudité en public ou le fait de se masturber au récit d’un viol collectif. De quoi troubler même les plus tolérantes des anciennes. Dans la préface, Gloria Steinem, de longue date le guide spirituel de Rebecca Walker mais aussi sa marraine, s’étonne de la tendance à traiter le féminisme en « mère géante rendue responsable de presque tout, tandis que le patriarcat se voit remercier pour les maigres faveurs qu’il accorde ». La campagne de Walker a atteint un sommet en 2008, lors de sa tournée de promotion pour le récit Baby Love (compte rendu de sa première grossesse à l’âge de 35 ans), gifle médiatisée infligée aux impétrantes de la deuxième vague en général et à sa propre mère en particulier. « La vérité, c’est que j’ai failli ne jamais être mère – simplement parce que j’avais été élevée par une féministe enragée pour qui la maternité était bien la pire chose qui puisse arriver à une femme, déclara Walker dans un article du Daily Mail britannique portant sa signature. Je crois sincèrement qu’il est temps de briser le mythe et de révéler ce à quoi ressemblait la vie d’un enfant de la révolution féminis
te. » Le Mail avait intitulé l’article : « Comment les opinions fanatiques de ma mère nous ont démolies ». « Je n’ai jamais traité ma mère de fanatique », me confiait récemment Rebecca Walker, assurant que le texte était un « article de tabloïd » rédigé par quelqu’un d’autre à partir d’une interview qu’elle avait accordée. Mais à la radio, elle a déclaré avoir bel et bien dit « 95 % de ce que raconte l’article ». Même lorsque l’opposition entre féministes ne porte soi-disant pas sur le conflit de générations, il semble en être souvent le sous-texte. Dans « Je ne suis pas la sœur de ma mère », exploration perspicace des efforts faits par les jeunes féministes pour donner une identité à la troisième vague, la sociologue Astrid Henry observe que bon nombre des combats actuels du féminisme – sur les questions raciales, l’orientation sexuelle et la sexualité en général – fonctionnent également comme des expressions codées de l’animosité générationnelle. En décrétant que seule leur vague est réellement « interraciale », les nouvelles féministes s’opposent à une deuxième vague soi-disant exclusivement blanche – posture qui, comble de l’ironie, efface de l’histoire bien des aïeules noires du mouvement. De la même manière, les jeunes militantes lesbiennes rejettent leurs aînées en assimilant les homosexuelles des années 1960 à de grosses mémés mal fagotées préparant des pains nutritifs à la farine de noisette, tandis que leurs friponnes de filles démolissent les ressorts de matelas avec force jouets érotiques et autres harnais. Le sexe est la ligne de démarcation du mouvement, aujour¬d’hui comme dans les années 1980, quand on parlait de « guerres du sexe » pour désigner les affrontements à propos¬ de la pornographie. Ces vieilles querelles sont à présent réinventées par des filles de la troisième vague trop jeunes pour les avoir vécues en termes d’épreuve de force intergénérationnelle, alors même que leurs aînées étaient partagées sur le sujet. Le sexe est moins la source du fossé entre les générations féministes que sa métaphore dominante, utilisée selon Astrid Henry pour confondre pouvoir et pudibonderie. Comme lorsque Merri Lisa Johnson, de la troisième vague, assimile le féminisme à « une prof sévère qui a un besoin urgent de se faire baiser ». Encore et toujours, la transmission du féminisme semble s’échouer sur l’écueil perfide des relations mère-fille. Encore et toujours, une génération nouvelle renie le mouvement comme une fille renie sa mère. Il y a dans tout cela une effroyable ironie. Il n’en est pas toujours allé ainsi dans l’histoire américaine. Et il n’en est surtout pas allé ainsi dans le mouvement féministe. À bien des égards, celui-ci est né comme une entreprise associant mères et filles. La conscience politique des Américaines a connu sa montée des eaux au cours des décennies suivant la Révolution, quand les fondateurs de la nation imposèrent le concept de « féminité républicaine » à la citoyenneté des femmes. Plutôt que de devenir électrices, elles étaient invitées à participer à la démocratie indirectement – en tant que gardiennes pures et pieuses de la pouponnière, élevant des fils parés de vertus civiques. C’était un déni de droits, mais aussi la reconnaissance d’un pouvoir que les mères apprendraient à développer et exploiter. Comme l’a résumé l’historienne Linda Kerber, « la républicaine modèle était une mère ». La féminité républicaine représentait une rupture radicale avec la version puritaine de la maternité, qui jugeait les Américaines moins vertueuses que les Américains, trop irrationnelles et émotives pour se voir confier le salut religieux des enfants (8). L’extension des devoirs moraux de la mère républicaine peut ne pas paraître la meilleure voie d’accès au vaste monde de l’engagement civique. Puisqu’elle tirait vertu de ne pas être souillée par la boue et les compromissions de la vie politique. Mais ce fut le trou de souris par lequel les Américaines se faufilèrent dans l’espace public. Au cours du XIXe siècle, celles qui souhaitaient pénétrer dans la sphère démocratique transformèrent l’ange républicain du foyer en croisée du bien commun, inaugurant ce que les réformatrices appelleront l’« empire de la mère ». La maternité en vint à justifier – avec le « pouvoir des mères » pour carburant – tous les assauts contre les forteresses politiques (que les assiégeantes fussent ou non réellement des mamans). Et les femmes ont de plus en plus utilisé ce pouvoir pour rehausser le statut des filles, dûment parées de vertus civiques. Les aspects problématiques du protectionnisme maternel victorien sont bien connus – sa sentimentalité étouffante, sa consécration de la piété et de la pureté sexuelle « féminines », l’attitude condescendante envers les personnes issues des minorités, de l’immigration, et de la classe ouvrière, sa rhétorique « protectrice », qui présentait souvent les femmes comme de faibles créatures. Ce qu’on néglige parfois, c’est l’ardeur de plus en plus radicale des mères à vouloir armer leurs filles au sens propre et figuré contre la domination masculine, en particulier la domination sexuelle. La croisade des « mères » lançait un défi à l’essence même de la chevalerie masculine. On avait longtemps dit aux femmes qu’elles avaient besoin de sauveurs pour les protéger des autres hommes. Jeu de dupes que les féministes des années 1970 ont nommé le « racket de la protection ». Plus que le viol par un inconnu, c’est le mariage précoce et les grossesses venues trop tôt qui menaçaient l’intégrité et la vie de la femme victorienne. En étendant leur influence dans la sphère publique, les réformatrices du XIXe siècle ont entrepris de perturber ce racket de la protection. Ce seraient elles qui délivreraient leurs filles à la fois du violeur et du sauveur. En faisant campagne pour la tempérance, l’abolition de l’esclavage et l’interdiction de la prostitution, elles se sont emparées du fantasme de sauvetage masculin et l’ont changé en récit de l’émancipation mère-fille.   Dieu, cet « esprit maternel en couvaison » C’est la figure centrale de la littérature et de la rhétorique abolitionnistes : via leurs écrits et pétitions, les femmes condamnent sans relâche l’esclavage comme une violation des droits maternels. La « Mère endeuillée » était la figure vedette de maints pamphlets, poèmes, et chants abolitionnistes, et les histoires d’esclaves célébraient une maternité héroïque, où la mère combattait pour échapper avec ses filles à l’exploitation sexuelle du servage. La même mission maternelle a inspiré d’autres tentatives réformatrices à la fin du XIXe siècle, depuis les organismes de « protection » des jeunes filles gérés par des femmes, jusqu’aux maisons d’accueil du settlement movement (9) qui a inventé la notion de « mère sociale » et en a fait une « force révolutionnaire », selon les termes de sa fondatrice Jane Addams. Les collèges universitaires réservés aux femmes à l’époque ont créé des campus que le pouvoir masculin ne pouvait investir, et où les enseignantes assuraient une forme de « maternité spirituelle » auprès de leurs étudiantes. Le mouvement de réforme le plus vaste et le plus vigoureux du XIXe siècle fut celui de la tempérance. Forgé dans la révolte – quand les Daughters of Temperance se virent expulsées en 1853 d’un Congrès mondial de la tempérance exclusivement masculin (qu’elles rebaptisèrent Congrès du demi-monde) –, le mouvement s’est construit autour d’une vision protectrice de la relation mère-fille. Ses adhérentes se donnaient couramment entre elles les noms de « mère » et « fille ». Frances E. Willard, ou « Mère Frances », redoutable présidente de l’Union chrétienne des femmes pour la tempérance (WCTU), a rallié ses ouailles sous l’égide d’un Dieu qu’elle décrit comme « un vaste esprit maternel en couvaison », et imaginé un gouvernement transformé en « État-mère ». Willard adorait sa propre mère – notamment parce que celle-ci s’était abstenue de leur inculquer à elle et sa sœur les règles de la féminité traditionnelle. Elle a passé toute sa vie auprès d’elle, lui a consacré une biographie digne de l’épopée, A Great Mother, et a fait déposer ses cendres dans le cercueil maternel. Willard affichait pour devise « La protection du foyer », mais derrière cette façade sentimentale, elle menait une campagne systématique pour libérer les filles américaines de la tyrannie domestique des hommes. Sous sa direction, le mouvement a étendu ses objectifs bien au-delà de la prohibition de l’alcool – considéré par les militantes comme un catalyseur de la prédation sexuelle masculine et des violences familiales. Le WCTU a mené campagne pour élever l’âge du consentement au mariage, créer des programmes d’éducation sexuelle (dispensés de préférence par les mères), éliminer la servitude domestique, améliorer les conditions de travail, ordonner un clergé féminin et, but ultime, conquérir le droit de vote. Le mouvement pour le suffrage – point culminant de tous ces efforts – a présenté sa cause à maintes reprises sous les traits de mères protégeant l’intégrité physique et renforçant le pouvoir de leurs filles, un message martelé dans la littérature, les discours, chants, œuvres d’art et annonces publicitaires. La harangue la plus célèbre de la fondatrice du mouvement, Elizabeth Cady Stanton, fut son allocution aux jeunes Américaines intitulée « Nos filles ». Sa propre enfant, Harriot Stanton Blatch, a joué un rôle décisif en relançant le mouvement suffragiste au début des années 1900. Après quoi elle commémorera sa lutte en organisant un événement mère-fille à Seneca Falls, où Elizabeth Cady Stanton avait lancé le manifeste fondateur du mouvement pour les droits des femmes en 1848. Le 3 mars 1913, veille de l’investiture de Woodrow Wilson, sur l’escalier de marbre du ministère des Finances américain, une femme majestueuse brandissant une lance d’or et portant la tunique grecque, l’armure pectorale et le casque à plumet de Columbia (10) descendit les marches au son de l’hymne américain, bientôt rejointe par d’autres femmes plus âgées nommées Justice, Liberté, Paix, Espérance, chacune accompagnée de ses héritières symboliques, des jeunes filles en tunique et écharpe qui semaient des pétales de rose et jonglaient avec des balles dorées. Ce type de spectacle somptueux, autour d’un thème récurrent, était un rite symbolique de l’ère des suffragettes. Pendant la dernière décennie de la longue lutte pour le vote féminin, les nombreux cortèges similaires organisés à travers le pays prenaient pour leitmotiv l’élément qui brillerait le plus par son absence près d’un siècle plus tard – la célébration du lien mère-fille et la transmission de l’autorité et du pouvoir féminins d’une génération à l’autre. Qu’est-ce qui a bien pu transformer l’alliance originelle en ce dysfonctionnement cauchemardesque qui hante le féminisme cent ans après ? Les premières fissures sont apparues avant le tournant du siècle, lorsque les filles se sont vu entraîner loin de leurs amarres maternelles par l’attrait d’une société urbaine industrialisée, combiné aux nouvelles opportunités éducatives et économiques pour lesquelles les réformatrices avaient combattu si énergiquement. Le « néo »-féminisme, qui émergea vers 1910 chez les filles instruites et citadines, a épousé l’élan moderniste qui dictait d’abandonner le passé. Mina Loy écrivait dans son Feminist Manifesto de 1914 : « Il nous faut rejeter des siècles de mensonges […]. Rien, sinon une démolition complète, ne pourra amener la réforme. » De plus en plus, cela passait par la démolition des aînées réformatrices. La rupture finale fut féroce, un cataclysme qui s’appelle les années 1920. Le changement provoqué par cette décennie pourrait être illustré par deux couvertures du magazine Life. La première, le 28 octobre 1920, servait d’écrin à une Columbia altière en casque et tunique grecque flottante, félicitant une jeune Femme nouvelle tenant à la main un bulletin de vote, pour célébrer la ratification du suffrage féminin. Les réjouissances furent brèves. Sur sa couverture du 18 février 1926, Life faisait entrer la nouvelle Femme nouvelle, une fringante jeune mondaine qui danse le charleston avec un riche vieillard. La garçonne, icône délurée des années 1920, se trémoussera d’un magazine à l’autre sur des dizaines de couvertures, dansant le jitterbug avec de vieux et généreux galants, roulant à vive allure avec de jeunes étudiants, admirant son propre reflet dans un miroir – sans jamais partager la scène avec une aînée, ni d’ailleurs aucune autre femme. Le spectacle populaire des suffragettes a subi la même mutation. Cet étalage de virginité sacrée a survécu, mais sous une forme grotesque – celle du concours de beauté Miss America, inauguré en 1921, un an après la conquête du vote féminin. La figure qui dominait les « jeunes beautés » de ce premier concours n’était plus Columbia mais le « roi Neptune », un homme de 68 ans arborant la couronne et le trident de Poséidon. Les candidates n’étaient plus présentées comme « les filles de Columbia », mais « les ravissantes filles de l’Oncle Sam ». Elles recevaient leurs lauriers des mains d’un jury entièrement masculin. La gagnante, Margaret Corman, n’avait que 15 ans quand elle fut sélectionnée. Elle est décrite comme la plus petite des compétitrices, 1,55 mètre, et des mensurations « de poupée », 75-60-80. Les reporters lancés à sa poursuite pour en obtenir une phrase à citer l’ont trouvée dans une cour de récréation en train de jouer aux billes.   L’autoflagellation des mères Le cérémonial dominant des années 1920 ne se contentait pas d’infantiliser la jeune fille. De manière plus alarmante, il évinçait aussi la mère. Les forces mobilisées contre elle étaient multiples. Certains de ses adversaires se présentaient comme des alliés, des « experts » amicaux sachant beaucoup mieux qu’elle comment s’acquitter de sa tâche. À en croire le nouveau règne des psychologues « béhavioristes », les mères ne comprenaient rien à l’éducation « scientifique » d’un enfant, et pouvaient lui causer un tort irréparable si elles suivaient leurs propres instincts au lieu d’écouter les autorités masculines [lire « Coupables, forcément coupables ? »]. John Watson, le « père » du béhaviorisme – par ailleurs cadre dirigeant de l’agence de publicité J. Walter Thomson – fulminait contre les « dangers d’un excès d’amour maternel » dans son bestseller « Psychologie de l’éducation du bébé et de l’enfant ». Le magazine populaire Parents, lancé en 1926 par George Hecht, un célibataire de 30 ans, publiait des chroniques prescriptrices de pédiatres hommes et des articles d’autoflagellation de mères coupables. Tel ce témoignage de Stella Crossley, en mars 1927, « Confessions d’une mère amateur », avec cette accroche aguicheuse : « “D’une ignorance criminelle !”, telle est l’accusation que porte cette jeune mère contre elle-même et ses semblables ». Dans les réclames pour les produits industriels naguère fabriqués par les mères – des robes aux pâtisseries –, le message claironnait que les talents maternels étaient désuets, peu fiables ou contraires à la diététique. Les jeunes femmes se voyaient recommander d’apprendre les arts ménagers et culinaires auprès de « professionnels » plutôt que de leurs mamans – dans des instituts voués à la domesticité et à la cuisine installés par des entreprises comme General Electric et Westinghouse. « Les filles, fraîches émoulues de leur école de sciences domestiques, rapportaient les sociologues Robert et Helen Lynd dans leur grand classique de 1929, Middletown, ridiculisent les méthodes approximatives héritées de leur maman, qu’elles estiment “démodées”. » La mère était jugée incapable ne serait-ce que de conseiller sa fille sur le chapitre de la menstruation, désormais fief de la nouvelle industrie de l’« hygiène féminine ». La première campagne publicitaire de Johnson & Johnson pour les serviettes hygiéniques dans les années 1920, intitulée « Moderniser Maman », présentait des jeunes filles dynamiques se gaussant de leur mère vieux jeu qui rechignait devant les tout derniers produits et styles de consommation avec des slogans du genre, « Fais pas la poule mouillée, Maman, c’est sans danger », et « Accélère, Maman, c’est pas une polka ». Le texte rendait hommage à « la fille moderne », « adepte de toute innovation qui ajoute au plaisir et au confort de l’existence », qui « refuse de tolérer les traditions et les corvées dont sa mère était l’esclave ». Les lois du marché des années 1920 ont inversé la relation d’autorité entre les générations : la mère pouvait progresser en suivant les consignes consuméristes de sa fille, mais celle-ci n’avait rien à gagner de l’expérience sociale et politique de sa génitrice. Dans les films et romans à succès de cette période, la mère est absente, vaincue ou littéralement assassinée. En matière de mode, les courbes généreuses et maternelles jusqu’alors en vogue cèdent la place à la silhouette de planche à pain de la garçonne. La nouvelle culture consumériste substitue la libération sexuelle au pouvoir politique, place les « choix » de l’acheteur avant les options possibles dans la vraie vie et promet aux jeunes femmes la « liberté » d’exhiber leur corps, boire et fumer comme les garçons, et adopter l’optique masculine. Comme le note avec satisfaction le New York Times en 1922, la jeune fille moderne « prend le point de vue d’un homme comme jamais sa mère ne l’aurait pu ». Dans les médias, une avalanche de récits d’« ex-féministes » témoigne de l’aversion des jeunes pour l’« agitation militante » de leurs mères. Comme l’écrit Dorothy Dunbar Bromley dans Harper’s en 1927, « “féminisme” est devenu un terme chargé d’opprobre dans la bouche de la jeune femme moderne ». Quelques années seulement après la conquête du vote, des journalistes relevaient joyeusement le manque d’ardeur électorale des jeunes femmes, preuve que le suffrage était « un échec ». Les démarches législatives des féministes avortaient, un nombre dérisoire de femmes se présentaient à la députation, et l’un des rares points du programme en faveur des mères qui parvint à franchir les obstacles du Congrès – un projet de loi d’aide à la maternité et à la petite enfance – fut abandonné en 1929. Les rares femmes qui avaient réussi une percée en politique avaient le sentiment d’être des Columbia sans filles. Une grande partie du discours et des images de la culture populaire et psychologique adressés aux femmes s’apparentait à un combat pour la garde des mineures. Qui obtiendrait la garde de la petite ? La mère victorienne réformatrice, naguère vénérée par ses filles, reléguée désormais au rôle de harpie grincheuse et prude ? Ou bien l’expert masculin dont l’avis acquiert alors une autorité digne du Magicien d’Oz, caché derrière le rideau de la culture commerciale ascendante ? Les jeunes femmes saisiraient-elles le flambeau de la liberté que Columbia brandissait dans les spectacles de suffragettes ou les « flambeaux de la libération », ces cigarettes que la Compagnie américaine des tabacs érigeait en nouvelles messagères de l’émancipation ? En 1929, Edward Bernays, l’inventeur des relations publiques et consultant de la firme American Tobacco, mettait en scène une parade pour les temps nouveaux : un défilé sur la Cinquième Avenue, parsemé de débutantes et de secrétaires recrutées par Bernays, pour exiger le « droit » des femmes à fumer des Lucky Strike en public. L’héritage qu’a laissé la trahison des années 1920 hante le féminisme moderne. Le mouvement des femmes s’est éteint pendant près d’un demi-siècle. Quand il s’est réveillé, dans les années 1960 et 1970, le lien mère-fille avait cessé de dominer. Un conflit semblait l’avoir remplacé. Même si la deuxième vague donna l’impression de rejeter les ingérences du mercantilisme des années 1920 – son premier grand moment fut, après tout, une manifestation contre le concours Miss America, en 1968 –, elle retint de la période cet autre code, qu’elle prit pour trait fondateur : le principe directeur du matricide. Les jeunes femmes rassemblées autour de la Poubelle de la Liberté lors du rassemblement contre Miss America y jetèrent leur gaine, mais aussi la notion même d’armature maternelle. Une autre grande manifestation radicale de 1968 fut l’« enterrement » parodique de la féminité traditionnelle au cimetière militaire d’Arlington, où les jeunes dénoncèrent le rôle dévolu à leur sexe (11). Administrer les derniers sacrements à la mère devint un motif en vogue. La poétesse Adrienne Rich a rendu un diagnostic célèbre à propos de cette nouvelle version du mouvement de libération des femmes : « matrophobie ». « Des milliers de filles estiment que leur mère leur a enseigné un sens du compromis et une haine de soi dont elles veulent à tout prix s’affranchir », écrivait Rich dans « Née d’une femme » : « La mère représente la victime en nous, la femme captive, la martyre (12). » Pour nombre de militantes de la deuxième vague, le mouvement n’a pas jeté un pont entre les générations, mais dressé un pare-feu. « La haine de la mère, a dit la critique littéraire Elaine Showalter, fut la grande révélation féministe des années 1950 et 1960 », que sa génération, la deuxième vague, a faite sienne. Betty Friedan [auteur en 1963 du bestseller La Femme mystifiée] écrivait alors : « Je voyais ma mère et son amertume, que je ne parvenais pas à comprendre. Je ne voulais pas être comme elle… Rien de ce que nous faisions ne semblait jamais la satisfaire. » Nombre de jeunes féministes radicales de la période voyaient en leur mère une cruche consumériste et en leurs aînées les dupes d’un système capitaliste que leur génération mettrait en pièces. Elles allaient s’en passer, qu’elle soit biologique ou politique, et construire une base politique fondée sur un groupe d’égales, unies autour du slogan « Le lien sororal fait la force ». « Nous nous considérions comme des filles sans mère, se souvient Phyllis Chesler, psychologue féministe de la deuxième vague. Nous formions une bande de sœurs de même souche. » Mais le soupçon d’un lien maternel, même s’il s’exerçait entre « sœurs », persistait à se mettre en travers du chemin. Dans son essai de 1976, « À la poubelle. La face sombre de la sororité », la féministe radicale Jo Freeman fait observer que les femmes les plus souvent attaquées au sein du mouvement étaient celles qui incarnaient le mieux le rôle maternel : « L’ironie veut que leur aptitude même à jouer ce rôle inspire du ressentiment et crée une image de pouvoir que leurs associées trouvent menaçante. » Privé des ancrages de l’expérience et de l’histoire des générations précédentes, le lien sororal engendrait le sororicide. L’un des rares efforts faits par les jeunes féministes pour nouer une relation avec la première vague a fini en désastre. En 1969 les Radical Women de New York invitèrent une suffragette légendaire, Alice Paul, à leur manifestation anti-investiture [de Nixon]. Au grand désarroi de cette octogénaire qui avait fondé le Parti national de la femme, enduré la prison et l’alimentation forcée pour obtenir le droit de vote, les jeunes militantes lui demandèrent de les rejoindre sur scène pour « rendre ce droit » – en brûlant leur carte d’électrice. La cassure générationnelle des années 1920 projette son ombre sur les féministes des générations suivantes, celles de la deuxième vague révoltées contre le matérialisme et celles de la suivante qui s’y sont ralliées. Les militantes des années 1960-1970 rejetaient la culture consumériste et la sexualité mercantilisée parce qu’elles considéraient leurs mères comme des victimes du matérialisme d’après guerre et leur en gardaient une rancune féroce. Par ce rejet, elles répétaient le péché de matricide des années 1920. Les féministes de la génération suivante ont abandonné en partie la rigidité idéologique et la rancœur des militantes de la deuxième vague envers les mères. Mais elles ne sont pas plus libérées de la malédiction des années 1920. À bien des égards, la ligne politique de la troisième vague et les études postmodernes sur le genre ont quitté le champ de bataille doctrinaire des années 1970 pour gagner le terrain de jeu intellectuel de l’exhibition corporelle et d’une théorie favorable à la culture populaire – un féminisme, pour emprunter les termes de Courtney Martin, dont l’objet est surtout de « se montrer (13) ». Ce faisant, les militantes de cette nouvelle génération sont tombées dans le piège des années 1920 : utiliser un ersatz commercial de libération pour saper la mobilisation politique de leurs mères. Avant même le dernier jour de la convention électorale de NOW à Indianapolis, le thème de l’« unité » était devenu une vaste plaisanterie. Les séances plénières se divisaient férocement et frémissaient de rumeurs et de sous-entendus. Les troupes de soutien à Lyles avaient-elles enrôlé de jeunes rabatteuses ? Les adjointes de O’Neill avaient-elles recruté d’anciennes disciples de Hillary Clinton devenues avocates de Sarah Palin pour faire basculer le vote à la dernière minute ? La clôture du scrutin eut lieu samedi soir. J’étais dans le salon de réception de Lyles quand les résultats ont été annoncés : Terry O’Neill l’emportait par huit voix, 206 contre 198. Sous le choc, la pièce sombra dans le silence. Lyles est montée sur une chaise et a prononcé un discours bref et résolument optimiste. « Je sais que nous gardons la conviction d’être le leadership de l’avenir, dit-elle. Le féminisme du XXIe siècle existe toujours. » Ses troupes n’en étaient pas convaincues. Les jeunes femmes parlaient de renvoyer leur carte d’adhérente, et les conseillères de Lyles ont commencé à supputer l’intérêt de former leur propre organisation. Plusieurs étoiles montantes dans leurs rangs ont démissionné de leurs fonctions d’administratrices de NOW, et Lyles a pris un poste de direction au Bureau des affaires féminines du ministère du Travail américain. Au printemps 2010, la promesse d’une montée en puissance des jeunes m’a paru plus près de s’accomplir lors d’un congrès auquel j’assistais à la New School de l’université de New York, intitulé « Fini l’exil », consacré à l’héritage et à l’avenir des études sur le genre. Si coups il y avait, c’étaient plutôt les aînées qui encaissaient. Les portraits des fondatrices de l’école, Emily James Putnam et Clara Mayer, placés comme des chaperons de chaque côté de l’estrade, ont été deux fois jetés à terre par inadvertance lorsque de jeunes oratrices les ont frôlés en allant prendre la parole. La salle bouillonnait de ferveur pour le féminisme académique théorique et saturé de consumérisme. Judith « Jack » Halberstam, professeur d’études sur le genre à l’université de Californie du Sud, qui a un penchant pour la coupe en brosse et les costumes masculins, était l’oratrice la plus en vue. Son livre de 1998, « Masculinité féminine », remet en cause les notions étroites d’identité sexuelle par une théorie de l’hybridation des genres. Au micro, elle promit d’« écrabouiller » ce qu’elle nommait « cet espèce de truc mère-fille qui revient tout le temps sur le tapis », entendant par là qu’elle allait écraser uniquement la partie mère de l’équation. « Quand des personnes d’une génération se plaignent que la génération suivante ne les lit pas, laissez tomber !, dit-elle. Si vous n’êtes plus dans le coup, vous ne l’êtes plus. Dégagez ! »   Rompre avec le passé Si les féministes érudites d’un certain âge n’étaient plus « dans le coup », qui l’était ? Halberstam avait une réponse : Lady Gaga. Elle alluma son PowerPoint pour nous montrer un extrait du clip Telephone, dans lequel Lady Gaga, arborant diverses tenues loufoques sur son torse de mannequin, est jetée en prison, (mère)sécutée par des matonnes musclées, et lorgnée par des bombes sexuelles crêpeuses de chignon – jusqu’à ce que la bombe de Beyoncé libère Gaga de sa geôle, et que les bimbos filent au resto, où elles empoisonnent tous les hommes (et les femmes, et un chien), avant de partir vers des cieux inconnus dans leur « Pussy Wagon (14) », sous l’ombre projetée d’un hélicoptère de police. Dans « le meilleur des mondes de la féminité à la Gaga » de Telephone, déclare Halberstam, « nous voyons quelque chose qui ressemble à l’avenir du mouvement. Ce que nous voulons susciter, ce sont des travaux où le féminisme sera presque indétectable ; ce que j’appellerai désormais le féminisme Gaga ». Ce savoir féministe rompra avec « Dieu aide-nous, longévité », pour commettre des actes de « déloyauté », de « trahison et de rupture », et même renier son sexe : « Au lieu de devenir femme, nous devrions dé-devenir femme – car cette catégorie est problématique. » Ce genre de sentiment a fort déconcerté les pionnières des études féminines présentes, qui en savaient long sur la trahison et la rupture. Les antipathies n’ont cessé de monter au cours des deux jours de colloque, entre les fondatrices des études féminines, à présent âgées d’une soixantaine d’années, et la génération des 30-40 ans adeptes des études sur la sexualité et la théorie queer vouées aux écoles critiques post-structuraliste, postcoloniale, voire même « postgenre ». Chelsea Estep-Armstrong a résumé ainsi le thème dominant : « Si seulement nous parvenions à rompre tout lien avec le passé – créer une nouvelle vague, une nouvelle école, une nouvelle théorie –, nous pourrions nous délivrer du poids de l’histoire. » Mais dans quel but ? Pour créer une table rase, où le passé ne sert plus à rien et où chacun peut faire ou faire de soi tout ce qu’il veut ? Où tout est relatif et tout « choix » aussi légitime que n’importe quel autre ? Autrement dit, le règne en apesanteur du tout commercial, royaume anhistorique qui promet à ses habitants un jardin d’enfants perpétuel où personne n’est obligé de grandir. Le rêve féministe de l’« empire de la mère » du XIXe siècle, qui avait abdiqué d’abord devant l’espoir que « la sororité fait la force », puis devant l’ineptie du « pouvoir des filles », est aujourd’hui menacé d’expulsion par une force transgressive encore plus infantile (« le meilleur des mondes de la bimbo Gaga » ?), une révolte cosmétique qui a moins de points communs avec le féminisme qu’avec les garçonneries des années 1920. Elle postule un monde où l’on fomente des révolutions sans jamais les réussir ni désirer les voir aboutir, où la « libération » commence et finit par les jeux de mots, les pastiches de la culture pop et les bas résille, où tous les besoins trouvent satisfaction sur le sein généreux du commerce, le marché simulacre de la mère nourricière. Le dernier jour du congrès, j’ai pu aborder Halberstam à la réception de clôture. Je lui ai dit que je ne comprenais pas comment le Telephone de Lady Gaga pouvait être l’« avenir du mouvement ». « S’adapter ou crever !, m’a-t-elle répondu gaiement. C’est chez les pop stars qu’il faudra trouver l’inspiration du féminisme. » Mais en quoi Telephone peut-il inspirer le féminisme ? Halberstam a souligné la façon dont le clip traitait la rumeur de la nature hermaphrodite de Lady Gaga. « Elle ne l’a pas contredite. Elle a joué avec. Tu as ce moment formidable où les matonnes lui retirent ses vêtements en disant : “Dommage qu’elle ait pas de queue…” » Je suis repartie vers la salle de conférence chercher mon manteau. Le hall était presque vide, à part une femme solitaire aux cheveux grisonnants, qui rassemblait ses affaires dans une besace. Elle s’est présentée. C’était Barrie Karp, qui pendant vingt-six ans a enseigné les études féminines et la philosophie à la New School. Très au fait des récents développements de la théorie critique féministe, elle a témoigné de son enthousiasme – ses programmes de cours incluaient quantité de ces penseuses, de Judith Butler à Luce Irigaray – et m’a dit avoir apprécié l’exposé d’Halberstam. Pourtant, sa modernité n’a pas suffi à la protéger du fléau générationnel. Malgré les nombreuses théoriciennes contemporaines dont elle prescrivait la lecture, on lui a reproché dans sa dernière évaluation d’enseigner un féminisme des années 1960 « démodé », qui « n’est plus acceptable ». Son programme d’études du genre a été absorbé puis dissous par le département de la culture et des médias de la New School, et Karp a été poussée vers la sortie.   Cet article est paru dans Harper’s en octobre 2010. Il a été reproduit avec l’autorisation de l’agence Melanie Jackson, et traduit par Dominique Goy-Blanquet.
LE LIVRE
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Je ne suis pas la sœur de ma mère. Conflit générationnel et féminisme de la troisième vague, Indiana University Press

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