Le géant oublié de la poésie espagnole

Le géant oublié de la poésie espagnole

La poésie ibérique ne se limite pas à Federico García Lorca ! L’Espagne redécouvre en ce moment Juan Ramón Jiménez, qui a inspiré une génération entière d’écrivains.

Publié dans le magazine Books, mai 2011.

«Il y a deux maîtres : Antonio Machado et Juan Ramón Jiménez […], grand poète troublé par une terrible exaltation de son moi, écorché par la réalité qui l’environne, incroyablement déchiré par des riens, à l’affût du moindre bruit, véritable ennemi de son exceptionnelle et merveilleuse âme de poète », déclara Federico García Lorca en 1936. L’œuvre de Jiménez, prix Nobel de littérature 1956, a profondément influencé les membres de la « Génération de 27 » – García Lorca, Rafael Alberti et bien d’autres. Arte menor, dernier volume d’une trilogie posthume du poète, a été récemment salué par la critique.

Juan Ramón Jiménez est né en 1881 dans la petite ville de Moguer, « blanche merveille » andalouse de la province de Huelva. Il publie ses premiers poèmes à l’âge de 19 ans, à Madrid. La même année, son père meurt subitement, plongeant le jeune homme dans d’intenses crises d’angoisse. Il en conservera sa vie durant un tempérament mélancolique et solitaire. Malgré tout, les premières années du siècle sont pour lui une période de grande créativité, sous l’influence des courants symboliste et moderniste. Il revient s’installer à Moguer, où il écrit sans relâche. Ce retour à la terre natale marque un tournant pour l’artiste, qui trouve dans les chansons populaires andalouses une nouvelle source d’inspiration. C’est à cette époque qu’il compose les poèmes inédits rassemblés dans Arte menor.

Ce recueil, datant de 1909, n’a jamais été publié comme tel du vivant de Jiménez. Il s’agit pourtant d’« un livre plein d’audaces métriques, rythmiques et stylistiques, de musicalité et de subtilité », écrit dans sa préface Jose Antonio Expósito Hernández, le chercheur qui a supervisé cette édition posthume. On y entend l’une des premières voix du poète, une voix de jeunesse qui expérimente, joue sur les rythmes et les cadences pour revivifier la poésie :

Luna sonámbula,
princesa de pena
casi sin luz,
casi deshecha ;
Oh, vida mía !
ciega azucena,
Luna sin luz,
ninfa viajera

(« Lune somnambule
princesse de peine
Presque sans lumière
Presque déshéritée ;
Ô, ma vie !
lys aveugle,
Lune sans lumière
nymphe voyageuse »)

Pour le poète José Manuel Caballero Bonald, qui commente l’ouvrage dans El Pais, on entend aussi dans Arte menor « un lyrisme d’origine populaire, comme sorti d’un recueil anonyme de chansons andalouses et, à ses meilleurs moments, précurseur du modernisme, bien qu’encore contaminé par les sortilèges romantiques ». Le recueil oscille entre ode à la vie et présence obsédante de la mort :

El silencio : todo
El silencio nada
Vida de la muerte
Muerte de la vida
Alma sin su cuerpo
cuerpo sin su alma

(« Le silence : tout
Le silence rien
Vie de la mort
Mort de la vie
Âme sans son corps
Corps sans son âme »)

La période dite « néopopulaire » de Jiménez touche à sa fin lorsque celui-ci rentre à Madrid, en 1913. Il y rencontre Zenobia Camprubi Aymar, traductrice en castillan de Rabindranath Tagore. Il tombe fou amoureux et l’épouse à New York. Il découvre la poésie américaine et s’oriente vers une lyrique plus sobre, plus intellectuelle. Moins centrée sur l’exploration du moi, son écriture tend maintenant vers la « poésie nue ». En 1936, Jiménez, qui est du côté des républicains, s’exile à Porto Rico. Celui qui déclara : « Écrire n’est qu’une préparation pour ne plus écrire, pour l’état de grâce poétique, intellectuel ou sensitif. Devenir soi-même poésie, non plus poète », meurt à San Juan en 1958.

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