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Le Leopardi de Pietro Citati

Qui, aujourd’hui, connaît et aime Leopardi ? Presque tous les Italiens, mais pratiquement eux seuls, pourrait-on dire en exagérant à peine. Contrairement aux opéras de Verdi et de Puccini, aux films d’Antonioni, Visconti et Fellini, ou, dans un genre plus populaire, à la canzone leggera et aux romans d’Umberto Eco, qui sont aisément exportables et atteignent un public quasiment universel, les œuvres de Giacomo Leopardi semblent constituer un élément de la culture italienne à usage essentiellement domestique. Un peu comme celles de Pouchkine, que les Russes mettent au plus haut quand le reste du monde admire avant tout Tolstoï, Dostoïevski et Gogol, et en partie pour les mêmes raisons : comme Pouchkine, Leopardi est notamment (pas uniquement, toutefois) un poète, et la poésie est notoirement très difficile à traduire, tout particulièrement celle de ces deux poètes-là.

Leopardi n’a jamais été complètement ignoré du reste du monde. De son vivant et dans les décennies qui ont suivi sa mort, en 1837 à l’âge de trente-neuf ans, il a fait l’objet de nombreux éloges en dehors de son pays. Schopenhauer et Nietzsche l’appréciaient, le critique anglais Matthew Arnold l’a comparé à Byron et Wordsworth, Sainte-Beuve l’a fait connaître aux Français, Valéry Larbaud est parti en pèlerinage sur ses traces dans la petite ville de Recanati, sur la côte adriatique, où il est né et a passé les deux tiers de sa vie, et Remy de Gourmont lui a consacré un chapitre de ses Promenades philosophiques.

À aucun moment, cependant, Leopardi n’a occupé ailleurs en Europe une place comparable à celle qui est la sienne en Italie, où il est considéré comme un des trois grands poètes nationaux aux côtés de Dante et de Pétrarque. Un grand nombre d’Italiens connaissent par cœur au moins quelques vers des Canti (les Chants), son plus célèbre recueil de poèmes, et il est peu d’écrivains ou d’artistes postérieurs de la péninsule qu’il n’ait marqués à un degré ou un autre : Leopardi est avec Dante, Shakespeare et Dostoïevski, l’auteur le plus cité dans le journal de Cesare Pavese Le métier de vivre ; comme l’a bien montré René de Ceccaty, l’influence de la lecture de ses œuvres sur Alberto Moravia a été constante et profonde ; derrière un des protagonistes de la nouvelle de Primo Levi Conversation entre un poète et un médecin, on reconnaît aisément la figure de Leopardi, auquel l’auteur de Si c’est un homme, selon Carole Angier et Ian Thomson, semble bien s’être identifié ; et le film de Visconti Sandra, dont le titre italien (Vaghe stelle dell'Orsa) est un vers des Canti, est clairement placé sous le signe du poète. (Dans sa biographie de Curzio Malaparte, Maurizio Serra suggère qu’un passage de La peau pourrait avoir été inspiré par un des plus célèbres textes des Operreti morali, une hypothèse plausible, mais qu’il avance sans donner vraiment des preuves à son appui.)

Compte tenu de cette forte présence de Leopardi dans l’esprit des Italiens, rien d’étonnant si le livre que vient de publier sur lui Pietro Citati a tout de suite été un succès en Italie. Avec Claudio Magris et Roberto Calasso, Pietro Citati, aujourd’hui âgé de quatre-vingt-deux ans, est un des critiques et commentateurs littéraires italiens contemporains les plus connus, dans leur pays et en dehors de celui-ci. Ce livre, le premier qu’il consacre à un auteur national, est, dit-il, le dernier gros ouvrage qu’il écrira. Que nous apprend-il de Leopardi ?

Un long calvaire

Giacomo Leopardi fait partie de ces génies torturés qu’on a envie de plaindre et de prendre en pitié autant que d’admirer. À bien des égards, pour des raisons indépendantes de sa volonté, sa courte vie n’a été qu’un long calvaire. « Son existence entière n’a rien été d’autre que misère et malheur », résume Pietro Citati, « un malheur unique qui a revêtu cent formes ». D’un autre côté, on est tenté de suivre le critique anglais D. S. Carne-Cross lorsque celui-ci affirme : «  Il est difficile de ne pas éprouver le sentiment exaspérant qu’il a délibérément fait les choses mauvaises pires encore, comme pour prouver l’inévitabilité du naufrage de son existence », ajoutant : « il a mené une vie aberrante ». Dans le même esprit, Dominique Fernandez affirmait que Leopardi avait choisi « la souffrance comme règle de vie ».

Présenté par Citati comme un personnage d’opéra bouffe, le père de Leopardi était un aristocrate lettré et flambeur qui passait son temps à rédiger des tracts réactionnaires, un personnage fantasque qui aimait son fils d’un amour protecteur à l’excès, tout en étant jaloux de son talent et se sentant en rivalité intellectuelle avec lui. Sa mère était une bigote au cœur de pierre qui se réjouissait de la mort de ses enfants à l’âge le plus tendre, garantie qu’ils iraient droit au ciel, pathologiquement avare et obsédée par l’idée de reconstituer la fortune familiale dilapidée par son mari. Dans un environnement peu chaleureux, physiquement isolé dans cette ville de Recanati qu’il détestera toujours sans parvenir à s’en détacher vraiment, Leopardi a passé une enfance et une jeunesse solitaires essentiellement consacrées à l’étude des auteurs anciens et des langues (à l’âge de dix ans, il maîtrisait le latin, le grec, l’hébreu, l’allemand et le français, langues auxquelles vinrent bientôt s’ajouter l’hébreu et l’anglais).

La nature, comme on dit, ne lui avait pas fait de cadeau. Doté d’un visage aux traits ingrats qu’il regardait aussi peu souvent que possible dans le miroir, Leopardi était nain (il mesurait un mètre quarante) et bossu, affligé d’une scoliose dont il attribuait en partie l’origine aux longues heures passées enfermé dans la bibliothèque de son père, mais imputable en réalité à une tuberculose osseuse vertébrale (« mal de Pott ») qui l’avait frappée au milieu de l’adolescence. Jamais soignée, cette infirmité entraîna progressivement une oppression cardiaque et des difficultés respiratoires dont il finit par mourir. Leopardi a par ailleurs souffert toute sa vie d’ophtalmies, qui l’obligeaient parfois à fuir la lumière et à ne sortir de chez lui qu’une fois la nuit tombée, et était atteint d’une dépression caractérisée.

Aggravée par la manière dont il réagissait à son infortune (« parce que son corps lui faisait horreur » nous apprend Citati, Leopardi ne se lavait qu’avec réticence, et aux témoignages des contemporains, il ne changeait que rarement de linge et sentait très fort), cette apparence peu attirante lui interdit toute vie sentimentale. Amoureux à plusieurs reprises, le plus souvent à l’insu de la femme dont il était épris, il ne fut jamais aimé en retour et mourut « comme il était né », ainsi qu’on disait à l’époque pour désigner une personne restée vierge toute sa vie. Leopardi eut toutefois le bonheur de connaître deux amitiés très fortes, dans sa jeunesse avec l’écrivain et érudit Pietro Giordani, de vingt-deux ans plus âgé que lui, et à la fin de sa vie avec le séduisant révolutionnaire Paolo Ranieri, plus jeune de huit ans. Éblouis par son intelligence et son talent, les deux hommes l’adulaient. Le second s’est occupé avec affection de lui durant ses dernières années, l’a assisté lorsque la mort est venue mettre fin à son martyre et s’est employé à faire connaître son œuvre. Dans Noir souci, René de Ceccati fait avec finesse le récit de l’étonnante amitié entre ces deux personnages si dissemblables.

S’échappant à l’âge de vingt-quatre ans de la maison natale dans laquelle il était resté confiné jusque-là, Leopardi mènera durant le reste de sa vie une vie itinérante entre Rome, Naples, Florence, Bologne et Pise, villes qu’à l’exception de la dernière, il aimera aussi peu que Recanati, où il retournait entre ses séjours ailleurs. Connu depuis sa jeunesse par ses travaux érudits, il publiera de son vivant plusieurs recueils de poésie dont les Canzoni et trois séries de  Canti, qui contiennent ses poèmes les plus aboutis, célèbres et appréciés : les deux textes autobiographiques Risorgimento et La Ricordanze, A Silvia, son poème le plus connu, hommage à une jeune fille morte de tuberculose, et Il pensiero dominante, qui exalte l’amour, même sans espoir : « Dans Il pensiero dominante, commente Citati, il n’est plus question d’amour ni d’aimer […] pas davantage de cœur […] Leopardi utilise deux mots fondamentaux : pensée et esprit, esprit profond […]. Comme chez Pétrarque, la pensée est par définition amoureuse. […] L’amour, qui ne réside pas dans le cœur, est le sommet de la pensée. Celle-ci n’est pas rationnelle ou analytique, même si elle assume parfois cette forme : elle est une connaissance ardente, un feu puissant, qui prend d’assaut la totalité de l’univers mental. »

Imbattable pour l’introspection

La poésie de Leopardi, affirme Robert Pogue Harisson, se caractérise par « une extraordinaire habileté à mettre à nu le malheur universel de la condition humaine, tout en enchantant le lecteur grâce à la magie incantatoire de sa musique ». Mais ses poèmes, observe-t-il, sont très ardus à traduire. Parce qu’en raison de la familiarité de Leopardi avec les procédés de la poésie antique et classique de Pétrarque et du Tasse, chez lui « l’hésitation entre le son et le sens [dont parle Paul Valéry] se prolonge plus efficacement que chez n’importe quel autre poète moderne » ; mais aussi, paradoxalement, à cause de l’usage délibéré qu’il fait du vocabulaire courant, ce qu’il appelait, par opposition aux « termes » (termini), des « mots » (parole), mots simples charriés par l’usage et portés par l’histoire, pleins de connotations et de significations latentes, qui sont difficiles à rendre dans une autre langue.

Parallèlement à ses poèmes, Leopardi produisait les textes qui le font considérer aujourd’hui également comme un penseur : les dialogues et autres textes composant les Operette morali, et surtout, le Zibaldone di pensieri (littéralement : « Carnet (ou mélange) d’idées »), une espèce de journal dans lequel il a accumulé tout au long de son existence une grande quantité de réflexions philosophiques, d’observations psychologiques, de notes autobiographiques, de remarques philologiques, de considérations sur la littérature et la langue, notamment la littérature antique et les langues anciennes. Le Zibaldone est une œuvre posthume, qui a été éditée pour la première fois à l’occasion du centième  anniversaire de la naissance de Leopardi. Peu avant sa mort, il avait annoncé son intention de publier quelques extraits choisis de ces volumineux cahiers. Paolo Ranieri s’en est chargé après son décès : les Pensées sont un petit livre de réflexions qui, par leur contenu et leur style, font songer par endroits aux aphorismes des moralistes français comme La Rochefoucauld ou Chamfort, en moins percutant et incisif, toutefois : comme on l’a fait remarquer, imbattable pour l’introspection et capable de décrire la misère de l’existence avec une éloquence proprement « pascalienne », Leopardi avait de la société une connaissance trop limitée pour parler du comportement humain de manière vraiment neuve.

Longtemps, on a considéré que le vrai Leopardi était le poète, non le philosophe. C’était par exemple l’opinion du philosophe hégélien Benedetto Croce. Mais dès le milieu du XIXe siècle, le grand critique Francesco de Sanctis le comparait à Schopenhauer, et depuis une trentaine d’années un certain nombre de philosophes ont entrepris de le réhabiliter comme penseur. Emmanuele Severino a rapproché ses idées de celles de Nietzsche (qui l’avait lu et dont certaines thèses, par exemple celle du caractère mensonger et illusoire de la vérité, sont effectivement proches des siennes), Mario Andrea Rigoni établit un parallèle avec Cioran (qui le connaissait peu), des commentateurs comme Giorgio Agambem et Massimo Cacciari ont mis en lumière son appartenance à la famille des penseurs nihilistes.

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Pessimisme radical

De fait, c’est bien de ce courant d’idées que relève la philosophie de Leopardi. Devenu athée et partisan de l’unification italienne largement en réaction contre le conservatisme clérical de ses parents, Leopardi a de la vie et du monde une vision radicalement pessimiste, qu’on est naturellement tenté de mettre en rapport, au moins en partie, avec son existence malheureuse. De son vivant, le très catholique Niccolò Tommaseo, qui le détestait, disait de lui qu’il était une grenouille coassant sans arrêt : «  Dieu n’existe pas, parce que je suis bossu. » Et pour Remy de  Gourmont « sa philosophie est toute physiologique : le monde est mauvais, parce sa vie, à lui, est mauvaise ».

Même si cet élément a assurément joué un rôle, on ne peut cependant s’en tenir à cette explication. Leopardi était un esprit profond. Sa conviction du néant de l’existence (comme le dit Adam Kirsch, « pour lui, la mort ne termine pas seulement la vie ; elle l’invalide, et le fait que nous allons mourir est le seul fait qui compte »), son sentiment de la vanité de toutes choses, du caractère illusoire de l’amour, de l’indifférence souveraine de la nature (chez lui, la nature n’est pas du tout la suprême consolatrice, comme elle l’est pour les Romantiques), s’enracinent dans une vision métaphysique dont on ne peut réduire la portée à des considérations biographiques. Par rapport à Nietzsche, ce qui la caractérise est son caractère presque exclusivement désespéré et douloureux. S’ils ont également eu une vie malheureuse, Nietzsche est le seul des deux hommes à soutenir « ce qui ne me tue pas me rend plus fort », et à vouloir « affirmer la vie » envers et contre tout. Dans un chapitre de son livre d’une beauté envoûtante, Pietro Citati décrit longuement la « cosmologie lunaire » de Leopardi. De fait, un peu paradoxalement (pas tellement que cela, en vérité), quand Nietzsche, qui était un penseur du nord, place ses idées sous le signe volontariste et héroïque de la « pensée solaire » et du « grand midi », Leopardi, un homme du sud, voit invariablement le monde, d’un regard résigné, dans la lumière froide d’un autre astre, la lune, « distante […] placide, impassible,  cruelle ».

Goethe, Tolstoï, Kafka et Proust

On a beaucoup écrit sur Leopardi. Parmi les ouvrages récents, on retiendra notamment celui de Rolando Damiani All’apparir del vero, une biographie à l’anglo-saxonne écrite par un Italien, et le livre d’Iris Origo Leopardi : A Study in Solitude. Dans un article publié dans The New York Review of Books, Tim Parks, fin connaisseur de l’histoire, de la société et de la littérature italiennes, les commente de façon brillante, en montrant notamment de quelle manière la décision d’Origo de consacrer un livre à un auteur dont la triste vie était très éloignée de sa propre existence de privilégiée (riche héritière américaine, elle était l’épouse d’un aristocrate toscan), s’origine dans une épreuve personnelle, la perte de son fils. Qu’ajoute à cette abondante littérature le livre de Citati ? Un éclairage particulier dans un style singulier : le style original et très facilement reconnaissable, inclassable et difficile à faire entrer dans une catégorie traditionnelle, avec lequel nous ont familiarisés les précédents ouvrages de Pietro Citati.

Après des études en philologie romane, craignant d’être malheureux à l’université, pour laquelle il ne se sentait pas fait, Citati a renoncé à la carrière académique à laquelle sa formation le destinait pour se tourner vers le journalisme. Durant près de soixante ans, il a exercé le métier de critique littéraire, qu’il continue à pratiquer aujourd’hui. Engagé, avec l’appui de Giorgio Bassani (l’auteur du roman Le jardin des Finzi-Contini), dans l’équipe de rédaction de la revue littéraire Il Punto, il travaillera ensuite successivement pour les trois grands quotidiens Il Giorno, Il Corriere della Sera et La Repubblica. Proche, durant sa jeunesse, de Pier Paolo Pasolini (dont il s’éloignera progressivement), ami de Federico Fellini et d’Italo Calvino, figure parmi les plus connues du monde littéraire et intellectuel italien du dernier demi-siècle, Pietro Citati a publié en quelques décennies une trentaine d’ouvrages : des recueils d’articles et de textes de circonstances comme La mallatia dell’infinito, Portraits de femmes et Le mal absolu, qui rassemble, réunies assez lâchement autour du thème du mal, une série d’études d’auteurs des XVIIIe et XIXe siècles (Defoe, Dickens, Flaubert, Dostoïevski) ; des livres sur l’histoire et la mythologie antiques ; de courtes biographies de Katherine Mansfield et du couple formé par Zelda et Francis Scott Fitzgerald ; une chronique familiale romancée et, surtout, quatre épaisses monographies sur Goethe, Tolstoï, Kafka et Proust. C’est dans le sillage de ces quatre portraits que vient s’inscrire le livre sur Leopardi, qui est conçu selon la même formule et aborde son sujet de manière identique.

Déroulant un récit organisé de manière globalement chronologique, mais dépourvu de notes, de références, d’index et de bibliographie ; exploitant les sources primaires comme le fait une biographie savante, mais rédigé dans une langue d’une qualité comparable à celle des meilleures biographies littéraires (celles de Stefan Zweig et d’André Maurois, par exemple) ; entremêlant exposé des faits, exégèse de textes et de sinueuses réflexions proches, souvent, de la digression, le Leopardi de Pietro Citati n’est ni une vraie biographie, ni un portrait psychologique, ni une analyse de l’œuvre, mais un peu tout cela à la fois, une espèce de longue méditation sur l’histoire d’une vie, sur un homme et son destin, sur une œuvre et sa signification, pour son auteur lui-même et pour nous qui le lisons.

Dans un compte rendu de Portraits de femmes, Daniel Rondeau a parfaitement défini la façon dont Pietro Citati conçoit son travail : « Lire un auteur, le relire, penser à lui, rêver à ses personnages, remuer les secrets de sa vie, se plonger dans sa correspondance, dans celle de ses amis ou de ses parents, passer devant son œuvre comme devant un miroir lointain, s’approcher du miroir, s’en éloigner, se déprendre de cette figure envahissante, se reculer à nouveau […] entrer dans le miroir, se laisser envahir par des fluides qui ne vous appartiennent pas, bouger avec le mouvement des mots d’un autre, devenir cet autre […] descendre en osmose vers des profondeurs qui mêlent la vie et l’œuvre ». Un tel exercice suppose une extrême familiarité avec la personne qui en est l’objet, une grande capacité d’empathie, et en même temps assez d’intelligence et de tact pour constamment maintenir l’indispensable distance critique.

Une vision très personnelle

Dans sa recension de l’ouvrage sur Proust La colombe poignardée, Angelo Rinaldi reprochait à Citati de se livrer au « mélange des genres ». L’accusation est injuste. Le vrai mélange des genres, ce sont les biographies romancées ou ces romans fortement basés sur la vie de personnages réels (notamment d’écrivains) qui se multiplient ces derniers temps, comme les livres de David Lodge sur Henry James ou H. G. Wells. Contrairement aux auteurs de tels livres, Citati, s’il met souvent à contribution son imagination, ne prête jamais à Leopardi des propos qu’il aurait pu tenir et, pour décrire son état d’esprit, s’appuie toujours sur les traces écrites qu’il nous a laissées. La vision qu’il propose de Leopardi, comme avant lui de Goethe, Tolstoï, Kafka et Proust et des autres auteurs sur lesquels il s’est penché, n’en est pas moins très personnelle et  subjective. Selon la manière dont on perçoit soi-même l’écrivain dont il parle, on sera plus ou moins séduit. Le portrait pénétrant de Tolstoï par Citati rejoint largement celui que nous ont donné la plupart des biographes de l’auteur de Guerre et paix. Mais on pourra juger l’image qu’il nous propose d’un Kakfa fondamentalement religieux un peu moins convaincante. Dans le cas de Leopardi, Citati a clairement choisi de mettre l’accent sur l’écrivain introspectif fortement influencé par Jean-Jacques Rousseau (le Rousseau des Rêveries du promeneur solitaire, pas celui du Contrat social), ainsi que sur le poète, dont il lit l’œuvre à la lumière de la littérature philosophique et poétique antique et médiévale.

En dépit de tout ce qui fait leur spécificité, les livres de Pietro Citati s’inscrivent résolument dans la tradition italienne de la critique littéraire érudite. Lorsqu’elle est combinée, comme c’est le cas ici, avec beaucoup de finesse psychologique et l’usage d’une langue d’une grande beauté, cette tradition, qui fait toujours une grande place au commentaire de textes, peut produire des résultats extrêmement réussis. Traduits dans de nombreuses langues, les livres de Pietro Citati sur Goethe, Tolstoï, Kafka et Proust ont été applaudis partout. Lorsque celui-ci sera traduit à son tour, comme on peut en faire l’hypothèse, peut-être contribuera-t-il à transformer Leopardi en un sujet d’intérêt plus universel qu’il ne l’est aujourd’hui, tout en aidant à faire comprendre au reste du monde pour quelle raison les Italiens l’aiment tellement. 

Michel André

LE LIVRE
LE LIVRE

Leopardi, Mondadori

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