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Le modèle asiatique

Les économies africaines ne sont pas condamnées à végéter pour de prétendues raisons « structurelles ». Le modèle dit de « l’Asie orientale » pourrait bien s’appliquer au continent, puisque tous les pays aujourd’hui riches l’ont à l’origine suivi.

Malgré la progression de son taux de croissance au cours des dernières années, sur fond d’envolée du cours des matières premières, le revenu par habitant en Afrique subsaharienne est actuellement à peine supérieur à ce qu’il était en 1980. Le problème, selon l’opinion dominante, n’est pas seulement que la région n’est pas parvenue à se développer, mais que cet échec est dû à des facteurs naturels et historiques qu’il est impossible de modifier : un climat tropical, le grand nombre de pays enclavés, un effet de « mauvais voisinage » (être entouré de pays pauvres et déchirés par les conflits), la « malédiction des ressources naturelles (1) », la diversité ethnique, la médiocrité des institutions, une « mauvaise » culture et tutti quanti. Si cette vision « structurelle » est juste, le seul moyen pour l’Afrique de sortir de la pauvreté est de toucher une sorte de pension d’invalidité permanente via l’aide étrangère et un traitement de faveur en matière de commerce international. C’est triste, mais il n’y a vraiment pas d’alternative.

Cependant, cette thèse est passablement erronée. Le premier problème est que la stagnation africaine n’est, en réalité, pas si « structurelle » que cela. Elle n’a commencé que dans les années 1980. Dans les années 1960 et 1970, le revenu par habitant a crû au taux respectable de 1,6 % [lire « Quelle croissance ? »]. S’il était loin du taux « miraculeux » de l’Asie orientale (5 à 6 %) et même de celui de l’Amérique latine (3 %), il soutenait la comparaison avec la croissance de 1 à 1,5 % que les pays aujourd’hui riches avaient connue pendant leur révolution industrielle. Si les facteurs structuraux avaient été de tels obstacles à la croissance, l’Afrique subsaharienne n’aurait jamais dû connaî

tre la moindre croissance.

L’affaissement économique soudain doit donc être expliqué par un événement survenu vers 1980. Le principal suspect est la politique néolibérale alors mise en place à travers les Programmes d’ajustement structurel de la Banque mondiale et du FMI. Le fait que la thèse « structurelle » ait été surtout défendue par les économistes néolibéraux – et seulement depuis le début des années 1990 – ne fait que renforcer ce soupçon. Voyant échouer la politique qu’ils avaient conçue – infaillible à leurs yeux –, ils ont dû trouver d’autres explications à l’échec.

Le deuxième problème de la thèse « structurelle » est de ne considérer que les aspects négatifs de la situation. On évoque ainsi souvent la malédiction des ressources naturelles comme si c’était un phénomène universel et inévitable. Or les États-Unis, le Canada et l’Australie, pourtant beaucoup mieux dotés en matières premières que tous les pays africains – à l’exception, peut-être, de l’Afrique du Sud et de la République démocratique du Congo –, ont très bien réussi à se développer. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les régions qui connaissaient la croissance la plus rapide de la planète étaient des zones riches en ressources, comme l’Amérique du Nord, l’Amérique latine et la Scandinavie.

Troisièmement, l’explication « structurelle » confond souvent la cause et l’effet. Si les pays souffrent des mauvaises conditions climatiques ou géographiques, c’est avant tout parce qu’ils sont sous-développés et ne disposent pas des moyens techniques et organisationnels pour les surmonter – plutôt que l’inverse. Les climats arctiques qui caractérisent un certain nombre de pays riches comme la Finlande ou le Canada peuvent être aussi néfastes que les climats tropicaux. Mais, pour ces pays, le froid n’est pas un problème car ils disposent des moyens financiers et technologiques d’y remédier. On peut dire la même chose du climat tropical de Singapour. La Suisse et l’Autriche sont enclavés mais restent deux des pays les plus riches de la planète. Ils ont certes l’avantage de disposer d’un bon réseau de transport fluvial, mais nombre de pays africains enclavés sont potentiellement dans la même situation.

Si le principal obstacle à la croissance en Afrique subsaharienne a été la politique suivie, la région a ses chances : contrairement à la géographie ou à l’histoire, on peut en changer. Le modèle retenu variera selon les situations et les aspirations nationales, mais celui qui aura le plus de chances de réussir sera fondé sur ce qu’il est convenu d’appeler la stratégie de développement de l’Asie orientale : un mélange pragmatique de protection des industries naissantes et de promotion des exportations, s’appuyant sur une collaboration entre l’État et le secteur privé.

Pourquoi une telle stratégie ? Ce n’est pas parce que l’Asie orientale a quoi que ce soit de particulier. C’est au contraire parce que l’Asie orientale n’a pas grand-chose de particulier. La prétendue politique de développement de l’Asie de l’Est est, en substance, celle que tous les pays développés ou presque ont utilisée pour décoller – la Grande-Bretagne au xviiie siècle, les États-Unis et l’Allemagne au xixe, puis la Suède, la France dans l’immédiat après-guerre, la Finlande, l’Autriche et la Norvège, jusqu’au Japon, à la Corée du Sud et plus récemment à la Chine. 

Cet article a été construit à partir d’extraits du livre de Ha-Joon Chang, 23 Things They Don’t Tell You About Capitalism. Il est paru dans le Financial Times en 2010 et été reproduit sur le site This is Africa. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

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