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Le mythe de l’unité espagnole

L’insurrection madrilène du 2 mai 1808 contre les troupes de Napoléon est l’un des événements les plus fameux de l’histoire espagnole. Sa commémoration en grande pompe par Madrid en 2008 est pourtant loin d’avoir fait l’unanimité, notamment en Catalogne et au Pays basque. Le grand roman national se serait-il perdu ? Ou n’a-t-il jamais existé ?


El dos de Mayo, Goya

Qui contrôle le présent contrôle le passé et qui contrôle le passé contrôle le futur. Telle fut la réflexion que George Orwell rapporta dans sa besace en Angleterre, après avoir fait l’expérience, dans la Barcelone révolutionnaire de 1937, des manipulations du Parti communiste espagnol et de ses superviseurs soviétiques (1). La phrase sonne bien, mais la stratégie politique qu’elle décrit ne date pas du XXe siècle. Elle a été mise en pratique tout au long de l’histoire par d’innombrables dirigeants, de Jules César à Napoléon Bonaparte. Cependant, il se pourrait bien que ce soit en Espagne, ce vieux pays si complexe, qui ne cesse de s’interroger sur son identité et son unité, que le révisionnisme historique ait planté ses racines les plus fructueuses. L’Espagne manque de ce que l’on pourrait appeler une autobiographie réfléchie, et ce n’est peut-être pas un hasard si Orwell a trouvé sa maxime dans ce pays.

Ces derniers temps, avec la commémoration en 2008 du bicentenaire de l’insurrection madrilène contre les troupes de Napoléon – immortalisée par Goya dans son célèbre Dos de mayo –, l’utilisation politique de l’histoire a semblé faire son retour à Madrid.

La féroce bataille qui se livra ce 2 mai 1808 sur la place de la Puerta del Sol, au centre de la capitale espagnole, fut le coup d’envoi du soulèvement patriotique contre les Français et de la guerre d’Indépendance (2). Torse nu, armés de poignards et de couteaux de cuisine, les Madrilènes affrontèrent les mamelouks, cette cavalerie égyptienne qui escortait Joachim Murat – le beau-frère et maréchal de Napoléon occupait alors la ville. Peint par Goya, l’événement fut aussi consigné par écrit par Benito Pérez Galdos, le Tolstoï espagnol, dont les Episodios nacionales (« Épisodes nationaux », non traduit) montrent une nation qui prend conscience d’elle-même et de sa destinée historique. Dans ce récit, véritable recréation du XIXe siècle espagnol, Pérez Galdos suit les pas d’un certain Gabriel qui, le 2 mai 1808, se trouve aux abords du palais d’Orient, à Madrid, empêtré dans des affaires de cœur. Soudain, il est emporté par la foule et tombe sur son ami Pacorro Chinitas, qui lui explique que les Français sont sur le point d’enlever les infants (3). Les gabachos, comme on surnommait les Français dans l’argot populaire, avaient déjà transféré à Bayonne, ville proche de la frontière, le roi Charles IV et son fils aîné et successeur Ferdinand VII. La puissance napoléonienne voulait à présent déposséder la famille royale du trône d’Espagne pour y installer Joseph Bonaparte, frère aîné de l’empereur. Quand Gabriel déclare que tout cela lui importe peu, que la seule chose qui l’intéresse est de retrouver sa fiancée, Chinitas l’interpelle :

« Toi, tu n’es pas espagnol.
– Bien sûr que si, répliquai-je.
– Eh bien alors, qu’est-ce que tu fais ici comme un idiot ? Tu n’as pas d’arme ? Prends une pierre et brise le crâne du premier Français venu. »

Ainsi eut lieu la charge des mamelouks à la Puerta del Sol, proche du palais d’Orient et reliée à lui par la rue Arenal. Et ainsi eurent lieu les fusillades postérieures du 3 mai (4), au Paseo de la Florida, à l’ouest du palais, qui inspirèrent à Goya le deuxième grand tableau de cette geste. Tout le reste appartient à l’histoire et chacun, qu’il s’agisse de Goya, Pérez Galdos ou des personnalités politiques d’aujourd’hui, la raconte selon son point de vue.

 

La peur de la balkanisation

Prenez, par exemple, les déclarations d’Esperanza Aguirre, figure emblématique du Parti populaire espagnol et présidente de la Communauté de Madrid (une des régions économiques les plus dynamiques de l’Union européenne), dans son discours d’hommage aux martyrs madrilènes massacrés par les troupes napoléoniennes il y a deux cents ans : « Ces héros savaient très bien que l’Espagne était une nation très ancienne et qu’ils partageaient sa culture et ses valeurs avec d’autres Espagnols. Depuis ce soulèvement, les sujets de la souveraineté nationale sont les citoyens espagnols libres et égaux. » Selon ce discours, on passe directement de la révolte populaire madrilène à l’insurrection dans le reste de l’Espagne puis, de là, à la création de Juntes patriotiques et à la réunion, en 1810, des Cortes – une assemblée constituante – dans la lointaine et atlantique ville de Cadix, protégée par la marine britannique depuis la bataille de Trafalgar en 1805. Ces Cortes proclamèrent une Constitution, en 1812, dont le premier article affirmait que « la Nation espagnole est la réunion de tous les Espagnols des deux hémisphères » ; le deuxième, que « la Nation espagnole est libre et indépendante, et n’est, ni ne peut être, le patrimoine d’aucune famille ni individu » ; et le troisième, que « la Souveraineté réside essentiellement dans la Nation et, pour cela même, appartient exclusivement à celle-ci le droit d’établir ses lois fondamentales ».

Les fastes commémoratifs du bicentenaire, en mai 2008, à Madrid, ont été impressionnants : depuis une magnifique rétrospective picturale au musée du Prado, intitulée « Goya en temps de guerre », jusqu’à un mélange d’exposition et de reality show saturé de technologies interactives, « Le Dos de mayo, un peuple, une nation ». Les places de la capitale étaient de nouveau envahies, cette fois par des troupes de théâtre ambulant qui recréaient la « geste », et par des concerts de musique d’époque. Les vitrines des librairies regorgeaient de livres sur la guerre d’Indépendance, les Cortes et la Constitution de 1812. Nombre d’événements et d’initiatives étaient dus au parrainage de la Communauté de Madrid, que préside Esperanza Aguirre.

Tout cela semble dessiner les contours d’un véritable roman national. Dans cette épopée patriotique, l’Espagne, à travers son peuple, s’est dressée dès le début contre l’avarice, l’envie et la folle ambition napoléonienne, ce que n’ont fait ni les Allemands ni les Italiens. Et elle l’a fait parce que, contrairement à ces peuples, les Espagnols formaient déjà une grande nation, une « nation très ancienne » au dire d’Esperanza Aguirre. Cette interprétation de l’histoire n’est pas innocente : elle fonde, en toute connaissance de cause, une certaine vision du futur. La question est : pourquoi ? La réponse, elle, tient au fait qu’en Espagne le roman national unificateur fait plus que jamais défaut. Nul besoin d’être Machiavel pour deviner qu’il y a une anguille politique sous la roche du discours mémoriel sur le bicentenaire. Selon le roman qu’élabore aujourd’hui le centre droit espagnol, la nation, qui s’était unie il y a deux cents ans autour des héros représentés par Goya, se trouve aujourd’hui sur un terrain glissant et risque la balkanisation. Il est donc nécessaire de recourir au Dos de mayo pour inspirer des enthousiasmes unitaires et patriotiques. Ce « risque de balkanisation », exagéré selon certains, mais aussi réel que la tortueuse histoire de l’Espagne pour d’autres, mérite une brève explication.

Ce qui inquiète les « nationalistes espagnols » – appelons-les ainsi –, c’est que soit remise en question la Constitution de 1978, qui représenta, trois ans après la mort du général Franco, un consensus politique massivement approuvé par référendum. Signée par le roi Juan Carlos, elle substitua à la dictature franquiste un régime de libertés et divisa l’administration de l’Espagne en 17 communautés autonomes, dont celle de Madrid est aujourd’hui la plus vigoureuse en matière de création de richesse. Trente ans après, la Catalogne et le Pays basque, communautés dotées d’une forte personnalité historique et de leur propre langue, remettent en cause le cadre autonome et défendent, dans le meilleur des cas, ce que l’on a appelé un « fédéralisme asymétrique » et, dans le pire, la sécession (5).

Le nationalisme catalan se mire dans le modèle québécois, et le basque dans celui de l’État libre associé aux États-Unis qu’est Porto Rico. Un nouveau statut d’autonomie, rédigé par le parlement de Catalogne et que les Catalans ont approuvé par référendum en 2006, affirme dans son préambule que la Catalogne, ou Catalunya, est une nation, et que son gouvernement, la Generalitat, entretiendra une relation bilatérale, d’égal à égal, avec le gouvernement de l’État espagnol. Pour sa part, le gouvernement autonome du Pays basque, ou Euskadi, dominé depuis sa création – à partir de la Constitution de 1978 – par le Parti nationaliste basque, veut organiser un référendum ouvertement souverainiste que le gouvernement central d’Espagne a déclaré illégal.

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Les commémorations madrilènes, célébrant une insurrection unitaire et la naissance d’une conscience nationale d’Espagnols libres et égaux, ont eu peu d’écho en Catalogne et au Pays basque, où les partis nationalistes, dans les gouvernements autonomes, se sont efforcés d’implanter une légende nationale propre, distincte de celle de l’Espagne. Dans ces nationalismes périphériques nous rencontrons cette même impulsion à vouloir contrôler le passé, en le racontant selon un certain point de vue, pour assurer le contrôle du futur.

 

Une révolte populaire

Il n’y a donc pas le moindre intérêt à raconter que la Catalogne de 1808, une fois allumée la mèche de l’insurrection à Madrid, s’est soulevée contre les Français au cri de « Vive la nation espagnole ! » Épique fut pourtant le siège de Gérone, capitale de la province qui compte aujourd’hui la fine fleur du nationalisme sécessionniste catalan. Les Géronais étaient prêts alors à ramasser une pierre pour briser le crâne du premier Français venu. Au Pays basque, on ne tient pas non plus à se rappeler que les combats des guérilleros contre l’envahisseur français furent nombreux et mémorables. En Navarre voisine, qui fait partie de l’Euskadi historique selon l’idéologie du nationalisme basque, le paysan Francisco Espoz y Mina fut le plus résolu des généraux guérilleros tout au long de la guerre d’Indépendance. Amoureux de la Constitution libérale de Cadix et de sa proposition d’une nation souveraine d’hommes libres et égaux, Espoz y Mina eut 15 000 hommes sous ses ordres, se battant pour l’Espagne et pour son roi. À tous il apprit une redoutable tactique d’embuscade : une seule décharge de mousqueton à courte distance suivie immédiatement d’une attaque avec baïonnettes, lances, épées et autres armes blanches. Cette Espagne de l’aube du XIXe siècle a légué au lexique universel de la politique le mot « junte », celui de « libéral » et aussi celui de « guérilla ». Cette dernière suppléa la troupe régulière espagnole commandée par des officiers déficients. Les forces insurgées, parfois très nombreuses comme celles que dirigeait Espoz y Mina, furent infatigables dans le harcèlement des envahisseurs.

Dans Napoleon’s Cursed War (« La guerre maudite de Napoléon »), Ronald Fraser a calculé qu’il y eut 330 groupes armés de ce type et qu’en 1811, il pouvait y avoir environ 55 000 guérilleros embusqués dans le pays contre une troupe impériale qui compta jusqu’à 300 000 soldats. Avaient-ils pris les armes parce qu’ils s’étaient rendu compte que les sujets de cette nouvelle souveraineté nationale promulguée à Cadix étaient désormais des citoyens espagnols libres et égaux ? Ou le firent-ils plutôt, ainsi que le suggère Fraser, pour défendre leurs familles, leurs terres et leurs vergers, leurs traditions et leurs coutumes, la religion de leurs ancêtres et la couronne que Napoléon avait confisquée pour imposer son frère aîné, Joseph Bonaparte, sur le trône ? Fraser note que la ligne de démarcation qui sépare le vulgaire bandit de grand chemin du guérillero patriote n’était pas très nette en 1808. Sans doute a-t-il raison. Le paysan qui tuait un courrier napoléonien et remettait la correspondance et le cheval du gabacho aux autorités militaires espagnoles ou à leurs alliés du corps expéditionnaire anglais, recevait une bonne récompense. Mais il y eut aussi de vrais patriotes.

 

L’invention d’une histoire linéaire

Un autre des chefs guérilleros fut Juan Martín, « El Empecinado » (« l’Obstiné »), lui aussi homme de la campagne qui se mua en héros de la résistance et leader militaire (irrégulier bien sûr), après avoir tué un sergent français qui avait « importuné » sa sœur. Le général français Joseph Leopold Hugo, père de Victor Hugo, qui pourchassait cette bande, offrit par écrit à El Empecinado argent et honneurs s’il rejoignait les troupes de l’Empire. À quoi le chef guérillero répondit, lui aussi par écrit : « J’apprécie comme il se doit l’opinion que vous vous êtes formée de moi-même. La mienne, sur votre compte, est très mauvaise. […] Tenez-vous pour dit que tant qu’il restera un seul de mes soldats, la guerre ne sera pas finie, parce que tous, à l’exemple de leur chef, ont juré guerre éternelle à Napoléon et aux vils esclaves qui le suivent. Vous m’obligeriez en évitant toute correspondance, sur quoi, je vous assure de ma plus parfaite considération. » Où s’est perdu ce roman national-là ? Est-il possible de le retrouver ? Ou serait-on en train d’inventer, à des fins politiques, l’histoire linéaire d’un patriotisme qui fut en réalité bien plus complexe ?

Pour appréhender la troisième question, Napoleon’s Cursed War, de Ronald Fraser, est un livre fort utile. Maître de l’histoire orale, Fraser a démontré, il y a deux décennies, dans Blood of Spain. An Oral History of the Spanish Civil War (« Le sang de l’Espagne. Une histoire orale de la guerre civile espagnole »), l’intérêt de sa technique consistant à entrelacer des témoignages pour raconter les faits tels qu’ils survinrent en temps réel. Dans cette nouvelle radiographie et auscultation d’un moment convulsif de l’histoire de l’Espagne, il n’a pu, bien évidemment, s’entretenir avec des survivants et les soumettre à des interrogatoires débordants d’empathie. Ce qu’il a fait, c’est suivre la piste des archives, qui lui ont permis d’écouter ce que disait, sentait et subissait cette population, dont les hommes avaient, en 1808, une espérance de vie de 25 ans. L’historien britannique est un expert lorsqu’il s’agit de disséquer les registres des baptême ou des décès.

La geste du Dos de mayo fut populaire. Fraser nous apprend que les morts de la révolte de la Puerta del Sol de Madrid comme les fusillés du jour suivant étaient, presque tous, des gens d’humble condition. Il compte jusqu’à trente métiers parmi les héroïques combattants tombés, dont des tailleurs, des bottiers, des porteurs d’eau et de nombreux domestiques. Et il constate que le nombre de victimes parmi les femmes, pour beaucoup d’entre elles des couturières « armées » de ciseaux, a été disproportionnellement élevé. L’importante contribution de Fraser à l’historiographie, au récit des faits – il l’avait déjà démontrée dans son livre sur la guerre civile espagnole – tient à l’énorme intérêt qu’il porte à la petite histoire, celle des anonymes. Ce sont eux qui, bien souvent, donnent l’impulsion aux événements historiques, même si d’autres, avec nom et prénom, finissent par s’approprier les initiatives des premiers. Fin limier, Fraser suit à la trace ces inconnus, et finit par les classer par sexe, genre, situation familiale et rang social, faisant d’eux des personnes de chair et d’os.

Mais examinons d’abord les deux questions initiales. Le roman national, que l’on prétend maintenant reconstruire, s’est-il perdu ? Ou bien serait-ce que, ce roman n’ayant jamais existé, on met à profit ce bicentenaire pour créer ex nihilo une histoire épique ? Dans un cas comme dans l’autre, il est à l’évidence toujours politiquement nécessaire, et de surcroît séduisant et utile, de certifier l’acte de fondation d’une nation d’hommes libres et égaux qui, à un moment donné, grâce à des faits concrets, prennent conscience de former un peuple souverain doté de droits inaliénables. Les États-Unis et la France ont déjà célébré leurs bicentenaires. 2010 marque le coup d’envoi de ceux des républiques latino-américaines – car la guerre d’Indépendance en Espagne se transforme en guerres d’indépendance contre l’Espagne dans ses colonies.

 

La fracture des deux Espagne

L’Espagne, cependant, a affronté une célébration complexe. L’histoire de ce pays est tout sauf une histoire linéaire s’élevant vers la liberté et dont les desseins seraient acceptés, partagés et célébrés par tous. Au contraire des romans nationaux latino-américains, il manque à l’espagnol la dimension émancipatrice. 1808 ne marque pas non plus une rupture radicale, comme 1789 pour la France. Quand le futur duc de Wellington et sa troupe luso-britannique – mais pas l’espagnole – expulse enfin la Grande Armée napoléonienne et le « roi intrus », Joseph Bonaparte, de la péninsule en 1814, on s’empresse de rayer d’un trait de plume tout ce qui rappelle de près ou de loin l’idée d’hommes libres et égaux. Ferdinand VII, le « roi désiré », enlevé par Napoléon et pour la couronne duquel l’Espagne avait subi les désastres de la guerre pendant six années interminables, abrogea la Constitution libérale de Cadix, supprima la liberté de la presse que les Cortes avaient promulguée et rétablit, entre autres vestiges de l’ancien régime, l’Inquisition. Le brave chef guérillero Juan Martín, El Empecinado, fut exécuté pour sa fidélité à la Constitution de 1812. S’il croyait à l’idée d’« hommes libres et égaux », sujets de la souveraineté nationale, beaucoup de ceux qui avaient lutté sous ses ordres souhaitaient un retour à l’Espagne de toujours. Pour une grande masse de ces patriotes, qui s’étaient soulevés contre l’envahisseur, galvanisés par des curés et des moines, le retour à l’absolutisme parut juste et désirable. Ferdinand VII y gagna le surnom de « roi félon » parmi les libéraux qu’il pourchassa avec acharnement, mais d’autres l’accueillirent avec enthousiasme, aux cris de « Vive les chaînes ! ».

Pour certains, la geste du Dos de mayo fut tout sauf la pierre angulaire sur laquelle se bâtissent un peuple souverain et une nation libre. Au contraire, ce qui s’est passé il y a deux siècles a donné lieu à une fracture entre deux Espagne, qui se sont combattues tout au long des XIXe et XXe siècles, jusqu’à la catastrophe ultime de la guerre civile de 1936-1939. Selon cette interprétation, l’unité espagnole a été brisée en 1808, année où la famille royale se retrouve, sans grand déplaisir, dans un confortable isolement français, jusqu’en 1814, quand le dernier gabacho s’en va et que Ferdinand VII revient. Elle l’a aussi été dans les Cortes de Cadix, où ceux que l’on surnommait les « serviles » (partisans du retour à la monarchie absolue) se sont opposés, avec plus de ténacité que de succès, aux idées progressistes et « révolutionnaires », que les libéraux proclamaient dans la Constitution de 1812. Cela étant dit, il se peut que la plus grande fracture ait été celle qui a mis aux prises les patriotes, qu’ils fussent libéraux, serviles, cléricaux ou francs-maçons, et ceux qu’on a appelé afrancesados (les « francisés »), qui avaient accepté le bonapartisme comme le modèle politique de la modernité et collaboré avec Joseph Bonaparte. Avec les derniers Français expulsés en 1814, 15 000 afrancesados franchirent la frontière pour l’exil. La plupart d’entre eux appartenaient à l’élite des grandes villes espagnoles. Et cette cassure perdure aujourd’hui, à l’égal de celles entre « serviles et libéraux » et « cléricaux et laïcs ». Dans une large mesure, l’histoire d’une bonne partie des XIXe et XXe siècles espagnols est l’histoire de l’échec libéral.

Face aux harangues patriotiques et au discours unificateur et national de politiciens libéraux-conservateurs comme Esperanza Aguirre, d’autres défendent les afrancesados. C’est le cas de María Teresa Fernández de la Vega, première vice-présidente et porte-parole du gouvernement socialiste de José Luis Rodríguez Zapatero. « Les idées réformistes et avancées que beaucoup de ces afrancesados partagèrent ont continué d’inspirer des générations d’Espagnols qui ont lutté, comme nous, pour la liberté et le progrès de notre pays, a-t-elle déclaré lors des commémorations. Ils furent les premiers à défendre l’idée d’un gouvernement responsable qui devait permettre aux citoyens d’accéder au bien-être et même au bonheur. » Des propos qui ont été bien acceptés par ceux qui se méfient des romans nationaux, mais ont provoqué une certaine stupéfaction dans d’autres cercles : Pedro Ramírez, directeur du quotidien El Mundo, s’est demandé ce qui se passerait si « un porte-parole de l’Élysée annonçait que ses actuels locataires admiraient Pétain, Laval, Darlan et autres cadres du régime de Vichy ».

 

Tant d’héroïsme et de misères pour si peu…

La querelle historiciste a été en tout cas relayée par les nationalismes périphériques de Catalogne et du Pays basque. C’était inévitable. Si même les politiciens de Madrid ne se mettent pas d’accord sur la signification de 1808, cela ne peut que faire les affaires de ceux qui rejettent tout autant la Constitution de 1812 et sa doctrine d’Espagnols unis, que l’État des Autonomies de la Constitution promulguée en 1978.

Ronald Fraser n’entre pas dans ces disputes. Son propos est autre. Son vaste travail documenté est une admirable étude de la réaction d’un peuple et de ses classes populaires face à une invasion étrangère : qui l’organise et comment ? Qu’est-ce qui le motive ? Comment se battent-ils, survivent-ils ? Il n’y a ni ne peut y avoir de réponses claires. L’histoire de la résistance populaire espagnole à Napoléon se dessine en images floues.

Il est toujours tentant pour les politiques de parler du « peuple en armes » : cela se fait fréquemment et les exemples abondent dans l’histoire. L’Espagne de 1808 est sans nul doute un très riche gisement, dont Fraser extrait des pierres précieuses qui enrichissent notre connaissance de ceux qui prennent les armes. Mais pour eux, pour ceux qui sont impliqués dans l’insurrection, ce ne sont pas des moments lumineux. Le drame est qu’à la fin tant d’héroïsme et tant de misères servirent bien peu. L’Espagne sortit ruinée de cette épreuve, sa population décimée et soumise à l’arbitraire du souverain le plus déplaisant de son histoire. Dans la dernière gravure de sa série « Les désastres de la guerre », Goya nous montre un cadavre qui sort de son cercueil avec une feuille à la main, sur laquelle est écrit Nada (« Rien »). Avant d’être la guerre maudite de Napoléon, comme l’indique le titre de l’ouvrage de Fraser, 1808 fut peut-être surtout la guerre maudite de l’Espagne.

 

Cet article est paru dans PRL Primera revista latinoamericana de libros, en juin 2008. Il a été traduit par François Gaudry.

Notes

1| George Orwell a combattu un an en Catalogne contre les troupes franquistes, dans les rangs du Parti ouvrier d’unification marxiste (Poum), une organisation dénigrée par le Parti communiste espagnol, d’obédience stalinienne.

2| En 1808, sous prétexte de vouloir attaquer le Portugal, vieil allié des Britanniques, Napoléon tente de mettre, au passage, la main sur la couronne d’Espagne.

3| Victime d’un coup d’État dirigé par son fils Ferdinand VII en mars 1808, le roi Charles IV en appela à l’arbitrage de Napoléon, qui convoqua les deux souverains à la conférence de Bayonne et les convainquit tous deux d’abdiquer. À Madrid, les rumeurs affirmèrent que Napoléon retenait la famille royale en otage.

4| Le 3 mai 1808, le soulèvement madrilène (qui avait débuté la veille) fut écrasé dans le sang par Joachim Murat.

5| Le fédéralisme asymétrique donne plus de pouvoir à certaines des communautés. Par exemple, la Catalogne et le Pays basque disposent de leur propre police, et le second gère même ses impôts.

Pour aller plus loin

En espagnol

Rafael Torres
, España contra España (« Espagne contre Espagne », non traduit), La Esfera de libros, 2008. Ouvrage polémique d’un journaliste espagnol pour qui, loin de n’avoir été qu’une guerre patriotique, le conflit de 1808-1814 fut en quelque sorte la première guerre civile espagnole.

En français

Arturo Pérez-Reverte, Un jour de colère, Seuil, 2008. Le romancier à succès raconte au présent les événements vécus dans les rues de Madrid le 2 mai 1808.

Jean-Joël Brégeon
, Napoléon et la guerre d’Espagne, 1808-1814, Perrin, 2006. Un ouvrage d’histoire rappelant que, pour les Français, la guerre d’Espagne constitue, avec la campagne de Russie, le revers majeur de Napoléon Ier.

Juan Pablo Fusi, Espagne. Nations, nationalités et nationalismes des Rois Catholiques à la monarchie constitutionnelle, Presses universitaires de Rennes, 2002. Étude universitaire de la construction historique de l’Espagne comme nation.

LE LIVRE
LE LIVRE

La guerre maudite de Napoléon. Résistance populaire dans la guerre d’Espagne de Le mythe de l’unité espagnole, Verso

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