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Le triomphe de l’islamophobie

Soumission, de Michel Houellebecq, est l’un des ouvrages les plus manifestement islamophobes édités en France ces derniers temps. L’accueil enthousiaste que lui ont réservé les intellectuels, de gauche comme de droite, témoigne d’une évolution des mentalités qui rappelle le temps où dominait l’antisémitisme.

 

Houellebecq est-il un intellectuel médiatique engagé ? Il n’est pas d’écrivain, en apparence, à qui une telle définition puisse moins s’appliquer. Rien de plus abominable, depuis toujours, à ses yeux, en effet, que la notion d’engagement et la génération d’écrivains porteurs de ce terme. Ainsi, par exemple, dans « Sortir du XXe siècle », court texte théorique datant de 2000, il affirme, péremptoire : « Quand on se remémore l’ignorance scientifique crasse d’un Sartre et d’une Beauvoir, pourtant supposés s’inscrire dans le champ de la philosophie, quand on considère le fait presque incroyable que Malraux a pu – ne fût-ce que très brièvement – être considéré comme un grand écrivain, on mesure le degré d’abrutissement auquel nous aura menés la notion d’engagement politique, et on s’étonne de ce que l’on puisse, encore aujourd’hui, prendre un intellectuel au sérieux ; on s’étonne, par exemple, de ce qu’un Bourdieu ou un Baudrillard aient trouvé jusqu’au bout des journaux disposés à publier leurs niaiseries. » (1) Houellebecq ne soutient visiblement aucune cause et ne s’identifie à rien. Il s’oppose à, et déteste, presque tout. Telle est sa pose pseudo-nihiliste face à un monde dégénéré. Cependant, il ne se tait pas, car, comme tout intellectuel français, il sait bien que le silence constitue aussi une prise de position. L’authentique et singulière souffrance de ce curieux créateur original s’expose publiquement et se fond bien dans l’esprit du temps : ses angoisses particulières, quand elles ne sont pas trop perverses, rejoignent, pour une part, celles de tout le monde. Et si (comme d’autres néoconservateurs) il a en horreur les gauchistes de la génération 68, si (comme d’autres contempteurs de l’hypocrisie et de l’idéologie du progrès) les humanistes lui répugnent, et si (comme d’autres misogynes) il a peur des féministes, sa plus grande crainte (à l’instar de pas mal de Français) porte sur les ultimes étrangers de la fin du XXe siècle et du début du xxie : les musulmans qui peuplent les villes d’Europe sont le véritable ennemi menaçant l’identité traditionnelle et friable d’un romancier, Français de souche ayant eu la malchance de naître d’une mère « pied-noir » dans un département d’outre-mer. Cette angoisse vis-à-vis de l’islam a suscité chez lui un engagement littéraire unique en son genre. Si l’on en croit le témoignage de la mère de Houellebecq, c’est en 1991, juste après la guerre du Golfe, alors qu’il n’était pas encore un écrivain, qu’il a exprimé sa répugnance obsessionnelle envers les Arabes et les musulmans (2). Au début, cette haine n’apparaît quasiment pas dans ses livres, si ce n’est l’évocation, non fortuite, des attentats terroristes arabes sur les Champs-Élysées, dans son premier roman, en 1994. Dix ans plus tard, dix ans de montée en puissance de l’islamophobie, qui a acquis une légitimation médiatique de plus en plus large, il se sent plus à l’aise pour exprimer publiquement son hostilité. Dans son roman Plateforme, paru en 2001, il fait dire à l’un des personnages (un Égyptien) : « L’islam ne pouvait naître que dans un désert stupide, au milieu de Bédouins crasseux qui n’avaient rien d’autre à faire, pardonnez-moi, que d’enculer leurs chameaux. » (3) Dans ce roman, le héros narrateur déclare : « Chaque fois que j’apprenais qu’un terroriste palestinien, ou un enfant palestinien ou une femme enceinte palestinienne, avait été abattu par balles dans la bande de Gaza, j’éprouvais un tressaillement d’enthousiasme à la pensée qu’il y avait un musulman de moins ». Il s’agit là, bien évidemment, de paroles prononcées par des personnages fictifs dans un roman, et qui, apparemment, n’engagent pas l’auteur (une répartition des rôles derrière laquelle Houellebecq ne cesse de se dissimuler). Cependant, lorsque l’on demande à Michel l’écrivain pourquoi il met des mots si durs dans la bouche de Michel, son héros, il répond : « Mais dans la situation où il se trouve, il est normal que Michel ait envie qu’on tue le plus de musulmans possible (…). Oui… Oui, ça existe, la vengeance. L’islam est une religion dangereuse, et ce depuis son apparition. » (4) Lorsque, dans le même entretien, on l’interroge : « Pour l’islam, ce n’est plus du mépris que vous exprimez, mais de la haine ? », l’écrivain répond en toute franchise : « Oui, oui, on peut parler de haine. » Et de poursuivre, sur le même ton, sans retenue : « Et la religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré… effondré ! » La veille, dans Le Figaro, il avait déjà fait étalage de sa connaissance approfondie du livre saint des musulmans : « La lecture du Coran est une chose dégoûtante. Dès que l’islam naît, il se signale par sa volonté de soumettre le monde. Sa nature, c’est de soumettre (…). C’est une religion belliqueuse, intolérante, qui rend les gens malheureux. » Ces phrases et d’autres valurent à Houellebecq d’être assigné au tribunal où il bénéficia d’un non-lieu, avec l’aide, notamment, de tenants de la liberté d’expression, en tête desquels figurait Philippe Sollers, qui prirent sa défense. Il est bien connu qu’à Paris, on prend encore garde à ne pas sanctionner les intellectuels célèbres. Bien que sa peur et sa haine n’aient pas disparu, Houellebecq, ayant retenu la leçon, se mit à faire plus attention à son langage public. C’est ainsi que, dans son roman La Possibilité d’une île, paru en 2005, il ne fait qu’effleurer le sujet : « S’appuyant sur une immigration massive et incessante, la religion musulmane se renforça dans les pays occidentaux (…) s’adressant en priorité aux populations venues du Maghreb et d’Afrique noire, elle n’en connaissait pas moins un succès croissant auprès des Européens de “souche”, succès uniquement imputable à son machisme. » Ces propos ne sont évidemment pas ceux d’un prédicateur d’avenir ou d’un prophète. Quelques mois avant la publication du livre, la propagande médiatique amorcée depuis 1989, avec l’affaire des trois jeunes filles de Creil (5) atteignait son paroxysme, et, à la grande joie de tous les « laïcs », la loi sur les signes religieux dans les écoles publiques était enfin votée en 2004. À compter de cette date historique, il était interdit aux jeunes filles musulmanes coiffées d’un foulard de pénétrer dans les écoles publiques. Bien qu’à ce moment leur nombre réel ait semblé en diminution, la République française, tout comme une partie des parents, se souciait davantage de ce qui couvrait la tête des élèves que de ce qui y pénétrait, dans le cadre de l’enseignement laïc (6). Quelques centimètres de tissu apparaissaient tout simplement plus importants qu’une première rencontre avec Voltaire et Rousseau, qu’une prise de connaissance enrichissante avec la théorie de l’évolution, avec l’affaire Dreyfus, et d’autres sujets laïcs, visiblement moins importants aux yeux du législateur que le fait de porter un foulard. À cette fin, la République était prête à ne pas accueillir des jeunes filles, ainsi renvoyées vers des écoles privées religieuses, et le fait qu’en signe de protestation davantage de jeunes filles commencèrent à se voiler, à la sortie des cours, ne la préoccupait pas particulièrement (7). Le rapport de la République laïque française au voile musulman a commenc
à rappeler, en miroir inversé, celui de la République islamique d’Iran. Cette marque aiguë de la faiblesse et du manque d’assurance idéologique de l’identité nationale laïque a notablement contribué à sa surprenante expression agressive. Houellebecq a parfaitement senti cette dialectique de la crainte et de la radicalisation réciproque. En 2011, visitant Israël, pays qu’il admire, notamment pour ce qu’il fait aux musulmans palestiniens, il a exprimé un soutien chaleureux à ses hôtes, et n’a pu s’empêcher d’ajouter, à propos de la France : « Il y a quand même un surcroît revendicatif de la part des musulmans depuis quelques années, on ne peut pas le nier (…). La mentalité de collaboration avec une puissance dangereuse, en l’occurrence le fondamentalisme islamique, la tendance à la collaboration, elle est dominante en France, c’est quelque chose qui se retrouve dans beaucoup de milieux. » Et Houellebecq de s’en prendre aux écologistes français qui se comportent vis-à-vis de l’islam comme « des gens de nature collaborationniste ». L’écrivain était déjà, probablement, pleinement embarqué dans la rédaction de son nouveau roman : Soumission. On ne sait pas si ce sont ses avocats, des collaborateurs ou ses amis qui lui ont, cette fois-ci, conseillé de ne pas présenter l’islam comme « la religion la plus con ». Houellebecq qui, à la différence de Jacques Prévert, n’est pas « un con », et se révèle même un vendeur de livres très ingénieux, a adopté cette tactique efficace (8). De ce fait, Soumission est épuré de la vulgarité houellebecquienne, caractéristique de ses précédentes publications. On n’y trouve pas d’invectives ; il s’abstient de blasphémer, et donne même, par moments, l’impression que le Coran est une œuvre « convaincante ». Mais, ne nous y trompons pas ! L’écrivain engagé a bien pris la mesure de l’esprit du temps, ou encore, du rythme de montée en puissance de l’électorat de Marine Le Pen, directement corrélé à celui de la croissance du chômage. Soumission est un des ouvrages les plus manifestement islamophobes édités en France au début du XXIe siècle : par sa dimension d’épouvante, il n’est pas sans rappeler les romans dystopiques xénophobes : L’Invasion noire et L’Invasion jaune d’Émile Driant, publiés il y a un peu plus d’un siècle, sous le pseudonyme de Danrit (9). Ceci explique l’invitation de Houellebecq au journal télévisé de 20 heures (10), qui a permis à ce livre médiocre, dont la seconde partie est franchement ennuyeuse, de devenir un best-seller en France, mais aussi en Italie, en Allemagne, et, bien évidemment, en Israël. Le récit se focalise intégralement sur des clercs parisiens typiques. Le personnage principal, qui est le récitant, est un professeur de littérature à l’Université Paris III-La Sorbonne. Il s’éprend de Myriam, une « juive », qui n’est pas la mère de Jésus, et ne ressemble pas, non plus, à Myriam, la juive richissime de Gilles, le roman de Drieu La Rochelle ; c’est, au contraire, une jeune femme sexy, à la chevelure noire, aux yeux foncés, correspondant, à peu près, au stéréotype de la juive exotique défini dans les fantasmes antisémites allemands d’un passé pas très lointain. Le personnage du roman apprécie également, en spécialiste, Joris-Karl Huysmans, écrivain de la décadence de la fin du XIXe siècle. En tant qu’admirateur de Huysmans, Houellebecq n’éprouve pas le besoin de faire savoir à ses lecteurs que celui-ci, lecteur fidèle de La Libre Parole, était aussi judéophobe […] Dans les universités parisiennes, la pression de cellules d’étudiants musulmans, en plein développement, se fait toujours plus sentir. Selon la rumeur, un accord passé avec elles interdit l’accès des campus aux organisations juives, qui en disparaissent rapidement. Dans le même temps, a lieu l’élection présidentielle : un parti musulman modéré, dirigé par Mohammed Ben Abbes, au passé « antisémite », mais qui s’est amendé, arrive à la seconde place, derrière le mouvement de Marine Le Pen […]. Les socialistes soumis, et même l’UMP, décident de collaborer et appellent à voter pour le rusé et ingénieux Ben Abbes, qui est élu président de la République. À ce moment, Houellebecq dupe ses lecteurs en donnant l’impression d’être le premier des islamophiles. En apparence, tout rentre dans l’ordre de la meilleure façon. Le calme et l’ordre règnent dans le nouveau royaume démocratique, et notamment dans ses quartiers pauvres. La criminalité décroît de façon drastique, une baisse significative du chômage est enregistrée (du fait, notamment, du retour de nombre de femmes au foyer), et la France devient bientôt un État hégémonique dans la conduite de l’élargissement de l’Union européenne vers le Sud. Tous les pays arabes sur les rives de la Méditerranée deviennent partie intégrante d’une grande puissance prospère, qui ressemble à l’antique Empire romain. (11) […] Et, c’est peut-être le point le plus séduisant pour Houellebecq et le personnage du roman : le nouveau régime se fait doucement convaincant pour proposer la polygamie. Les hommes peuvent épouser deux femmes, voire plus. Les femmes sont éduquées, conformément à l’islam, pour être dévouées et soumises, de sorte que tout devient très agréable pour les mâles dominants, et particulièrement, parmi eux, pour les intellectuels. Le personnage du roman commence par manifester une réticence face à la religion conquérante. La Sorbonne, tout comme d’autres établissements, étant devenue une université musulmane, il est acheté par l’argent arabe provenant du Moyen-Orient et quitte Paris pour rejoindre un village portant le nom de Martel (avec Houellebecq, les clins d’œil sont toujours lourdauds). Il succombe, finalement, à l’attrait de la rémunération, de la spiritualité « envoûtante » du Coran, de la multiplicité des épouses, et il regagne la capitale, se convertit et redevient un maître de conférences respectable. Sa soumission à l’islam est pleine et entière. Ainsi s’achève, en « happy end », le récit, apparemment utopique, d’une nouvelle vie sensuelle, dans une France grande et forte. Le symbole de l’intellectuel collaborateur et soumis […] est un autre brillant professeur engagé, répondant au nom de Roger Rediger. Celui-ci, parmi les tout premiers à se convertir à l’islam, est devenu président de la Sorbonne, puis ministre des Universités, et le bras droit du nouveau président. Il a, très tôt, amorcé son processus de conversion « pétainiste » et son ascension opportuniste en se faisant connaître comme pro-palestinien appelant au boycott d’Israël, et comme rédacteur de la Revue d’études palestiniennes. Sous sa direction, les bureaux de l’université sont désormais ornés de panneaux où sont inscrits des versets du Coran. Toutes les secrétaires, mais aussi les étudiantes, portent le voile. Le nombre d’étudiantes ira, d’ailleurs, en diminuant, car les jeunes filles seront orientées vers une éducation domestique et les mariages précoces. Tous les programmes d’étude dans les universités et même dans les écoles seront adaptés à l’enseignement du Coran. Les femmes non seulement porteront la burqa dans les rues de la capitale, mais elles cesseront aussi de travailler et deviendront des femmes d’intérieur. Les juifs français sont contraints d’émigrer en Israël de peur des persécutions, car « il est bien connu » qu’ils n’ont jamais vécu paisiblement sous l’islam oppresseur (Houellebecq ne dit pas un mot à ses lecteurs de la judéophobie beaucoup plus écrasante sous la chrétienté médiévale, qu’il admire tant). Myriam l’aimée, la juive aux cheveux noirs, aux yeux foncés et au postérieur frémissant, émigre avec ses parents dans son pays refuge « naturel » où elle se sent mieux malgré les fous kamikazes qui, chaque jour, se font exploser. Le personnage du roman doit désormais prendre son plaisir auprès de musulmanes simples et soumises : au début, elles étaient des prostituées ; elles deviendront, par la suite, ses épouses légitimes. Le récit n’est guère amusant, si ce n’est pour un détail : si l’islam pénètre dans chaque cellule de la vie, privée et publique, des autochtones français, il s’arrête, selon Houellebecq, à la frontière du vin. Les personnages du roman continuent, sans problème, à consommer de l’alcool. L’auteur savait que l’interdiction du vin serait perçue par ses lecteurs français comme une impossible fantaisie, dépourvue de toute crédibilité. Au vu de tout cela, il n’y a pas lieu de s’étonner de la si belle réception du livre. David Pujadas ne fut pas le seul à se précipiter avec enthousiasme sur l’ouvrage, avant même sa sortie en librairie. D’autres compagnons de route de Houellebecq se sont aussitôt mobilisés pour lui faire écho, le plus possible, dans les médias audiovisuels et écrits. Dans le dernier numéro de Charlie Hebdo avant le massacre, Bernard Maris en avait donné un compte rendu dithyrambique (12). Alain Finkielkraut, le « philosophe » qui venait tout juste d’être reçu à l’Académie française, salua immédiatement l’auteur, qu’il qualifia de « grand romancier du possible ». Un autre « philosophe » connu, Bernard-Henri Lévy, s’empressa d’écrire sur son blog : « Soumission, autrement dit, est une fable. C’est un conte cruel et grinçant. C’est une satire dont la démesure et la mauvaise foi n’ont d’égale que la manière dont vient la rattraper tel ou tel épisode de la plus brûlante actualité. » Dans Le Monde, l’écrivain Emmanuel Carrère a comparé Houellebecq à George Orwell et Aldous Huxley, avant d’ajouter, avec un très immodeste orgueil français : « C’est un romancier plus puissant qu’eux. » Au cours d’une interview à la télévision suisse RTS, Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, a proposé d’y accueillir Houellebecq, grâce à ce livre important (13). Et l’historienne chevronnée d’ajouter : « Ce qu’il décrit, on se dit : il n’a pas tort… » (14) Peu après, un autre vénérable historien, Jacques Julliard, a affirmé qu’il ne s’agit nullement d’un livre sur le danger que constituerait l’islam, et certainement pas d’islamophobie, mais d’une critique sur le penchant collaborateur latent parmi les intellectuels français face à chaque totalitarisme d’importation (nazi, stalinien…). Et de conclure avec une certaine admiration : « Le roman de Houellebecq est un puissant discriminant : il se pourrait que, dans le futur immédiat, il contribue à remodeler la géographie des passions intellectuelles dans la société française. Les réactions de chacun à la lecture de ce livre en disent long sur sa sensibilité propre : il y a désormais, en matière politique, un test Houellebecq. » Julliard a peut-être exagéré, mais il ne s’est pas trompé : il existe bien un test Houellebecq, qui peut nous aider à mieux comprendre les tendances à la fois islamophobes et conformistes d’une partie significative de l’intelligentsia française, en ce début de XXIe siècle. En fin de compte, et contrairement à l’opinion de ses admirateurs, il n’y a pas une once d’utopie dans le roman de Houellebecq, qui apparaît bien comme une pure dystopie. Ce roman est un nuage noir goudronneux, enrobé dans du coton parfumé afin de donner de la consistance à l’identité friable d’un nationalisme en crise. Le bon sens montre que la théorie de la France devenant un État musulman en 2022 ne peut être rien d’autre qu’un épouvantail menaçant. La description d’une minorité musulmane, aujourd’hui plutôt située au bas de l’échelle sociale, qui exercerait une domination toute-puissante sur une majorité absolue de Français soumis, vise explicitement à exploiter des sentiments de peur au sein d’une culture ayant, quelque part, perdu la confiance en soi. Citer, comme le fait Houellebecq avec insistance, l’ayatollah Khomeyni selon qui « si l’islam n’est pas politique, il n’est rien », dans un État où vivent peut-être cinq millions de musulmans, mais où il n’y a pas un seul député de foi coranique vise aussi, notamment, à doper la vente de livres (15). On peut donc dire, sous forme de paraphrase, que si Soumission n’est pas un livre politique (antimusulman), il n’est rien. Et si l’on remplaçait les musulmans par les juifs, l’on pourrait qualifier le message du livre de « belle haine », selon le qualificatif appliqué à la judéophobie, il y a près de cent vingt ans. Je me suis demandé si un romancier français connu aurait osé écrire, en 2015, un livre sur la France qui serait devenue un État juif. Une imagination de type houellebecquienne pourrait-elle, par exemple, évoquer un président de la République nommé Pascal Strauss-Lévy, juif rusé mais politicien modéré, lié à des groupements financiers internationaux, et qui, avec l’aide du CRIF, du club Le Siècle, du Parti socialiste, du Parti des Républicains, d’Israël et du lobby pro-sioniste à Washington a réussi à se faire élire à la présidence. Strauss-Lévy nomme immédiatement le philosophe Alain Gluckskraut comme ministre de l’Éducation nationale. Les intellectuels commencent à se convaincre de la supériorité de la morale juive antique, et plusieurs gens de médias exigent que la dépouille mortelle d’Emmanuel Levinas soit transférée au Panthéon. À la tête de cette campagne se trouve le journal satirique Beni Hebdo, dont le rédacteur en chef est nommé à la direction de France Inter […]. La vie quotidienne connaît aussi des changements. Un complet silence s’instaure le vendredi soir et le samedi (jour du shabbat) […]. « Grâce à Dieu » (et peu importe lequel) personne ne pourrait publier aujourd’hui, ni en France ni en Europe, une telle fiction politique démoniaque, et être invité, avec tous les honneurs, au journal télévisé de 20 heures, à la veille de sa parution en librairie (16). Il n’y a qu’Alain Soral, avec son obstination perverse, pour publier sur son site internet La France juive, le pamphlet efficace et venimeux d’Édouard Drumont, diffusé, notamment, en direction des jeunes frustrés et désemparés, dans certains quartiers. Ce livre qui, en 1886, en 1938 et en 1943 était considéré comme légitime, « normal », et intéressant, au point d’être devenu un best-seller affolant, est, aujourd’hui et à juste titre, perçu comme inadmissible. Le prix à payer pour ce changement de mentalité politique envers les juifs a été, comme l’on sait, très élevé. Personne n’est encore à même de prédire ce que nous risquons d’avoir à payer pour la fabrication de la peur des musulmans dans l’Europe actuelle.   — Ce texte est extrait de La Fin de l’intellectuel français ?, de Shlomo Sand. Sauf mention contraire, les notes sont de l’auteur.
LE LIVRE
LE LIVRE

La Fin de l’intellectuel français ? De Zola à Houellebecq de Shlomo Sand, La Découverte, 2016

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