Le Web au service des dictatures
par Evgueni Morozov

Le Web au service des dictatures

Il est de bon ton d’affirmer qu’Internet et les réseaux sociaux font progresser l’idée démocratique. Mais l’expérience montre que les États autoritaires, d’abord pris de court, savent désormais exploiter ces armes pour déstabiliser dissidents et contestataires. Quant aux mouvements extrémistes, ils en font leur miel.

Publié dans le magazine Books, mars-avril 2010. Par Evgueni Morozov
Dirigée par l’autoritaire président Alexandre Loukachenko depuis 1994, la Biélorussie, mon pays d’origine, est un lieu improbable pour une révolution Internet. Condoleezza Rice l’a un jour décrit comme « le dernier avant-poste de la tyrannie en Europe ». La dernière élection présidentielle, en mars 2006, y a été suivie d’une révolution éphémère et manquée. Les premières manifestations furent brutalement réprimées. Devant l’inévitable échec des rassemblements publics, les protestataires firent appel à des formes plus créatives d’insurrection : les flash mobs. L’organisation de ces « foules éclair » passe par l’utilisation des médias sociaux ou des courriels, afin de réunir dans un lieu public un groupe de personnes qui se livrent alors, ensemble, à une action brève et souvent surréaliste. De jeunes Biélorusses se sont ainsi servis de la plate-forme de blogs LiveJournal pour organiser à Minsk une série de mobilisations porteuses de subtils messages antigouvernementaux. Lors de ces flash mobs, les jeunes souriaient, lisaient un journal ou mangeaient une glace. Il n’y avait rien d’ouvertement politique mais le message implicite était : « Mieux vaut lécher une glace que le cul du président ! » Les services de sécurité ont procédé à de nombreuses arrestations, mais leurs interventions ont été photographiées et les clichés postés sur LiveJournal et des sites de partage de photos comme Flickr. Des blogueurs occidentaux, puis les médias traditionnels ont repris l’information et attiré l’attention sur la brutalité de la répression. Les flash mobs biélorusses sont citées en exemple Les modalités de cette rébellion ont été depuis glorifiées par un groupe d’intellectuels, souvent occidentaux, convaincus que le militantisme numérique peut aider à renverser les régimes autoritaires. Les flash mobs biélorusses sont citées en exemple de la manière dont une nouvelle génération de contestataires épars, avec la technologie pour seule arme, peut s’opposer à l’État avec des moyens inimaginables en 1968 ou en 1989. Mais ces fanas du numérique racontent rarement la suite des événements. L’idée de révolution numérique suscite beaucoup d’enthousiasme. En octobre dernier, j’étais invité à témoigner devant la Commission sur la sécurité et la coopération en Europe à Washington – un mélange hétéroclite de membres du Congrès, de diplomates et de responsables militaires américains. Ils organisaient une séance intitulée : « Twitter contre les tyrans : les nouveaux médias dans les régimes autoritaires ». J’aurais naguère volontiers accepté ce postulat, mais j’ai récemment changé de point de vue. De 2006 à 2008, j’ai travaillé dans l’ex-Union soviétique à des projets Internet financés par l’Occident, dont la plupart visaient à « promouvoir la démocratie par les blogs ». Mais j’ai fini par démissionner. Notre mission – utiliser Internet pour inciter les citoyens de régimes autoritaires à remettre en question le statu quo – avait tant de conséquences inattendues qu’elle semblait parfois nuire aux causes mêmes que nous voulions soutenir. Pendant la séance, je fus le seul à exprimer une vision dissidente dans un océan d’optimisme. Dans un discours, le sénateur républicain Sam Brownback, connu pour ses opinions chrétiennes conservatrices, nous a adjurés d’« abattre les nouveaux murs du XXIe siècle, les murs numériques et la technologie avec laquelle les tyrans exercent la censure électronique ».   Les médias sociaux ont créé un panoptique numérique Jon Stewart, animateur de l’émission satirique The Daily Show, s’est moqué récemment d’un député pour qui la Toile était en train de libérer les populations d’Irak, d’Afghanistan et d’Iran : « Comment ? On aurait pu les libérer par Internet ? Pourquoi a-t-on envoyé l’armée alors qu’on aurait pu le faire de la même façon qu’on achète une paire de chaussures ? » Malheureusement, les esprits critiques de cette trempe sont rares. La plupart des médias, si grincheux dès qu’il s’agit de l’impact de la Toile sur leur secteur, continuent de fournir des exemples poignants de l’affinité entre la contestation politique et les médias sociaux. Et la liste est impressionnante : moines birmans défiant une méchante junte au moyen d’appareils photos numériques [lire notre article sur la Birmanie] ; adolescents philippins lançant une « révolution textuelle » par SMS ; militants égyptiens utilisant l’encodage pour échapper au regard omniprésent des Moukhabarat (les services secrets) ; et même des écologistes brésiliens utilisant les cartes Google pour montrer les effets de la déforestation dans le delta de l’Amazone. Sans parler de la Moldavie, de la Chine et de l’Iran… Désormais, nous dit-on, ces cyberdissidents mènent leurs luttes en ligne : ils ont troqué les tracts pour les messages Twitter et délaissé le fax pour l’iPhone. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé en Biélorussie. Après la première flash mob, les autorités ont commencé à surveiller By_mob, la communauté LiveJournal où étaient annoncés les mouvements. La police a commencé de venir aux manifestations, arrivant même souvent avant les participants. Non seulement elle a arrêté des manifestants, mais elle a, à son tour, pris des photos. Ces clichés – ainsi que ceux mis en ligne par les manifestants – ont permis d’identifier les fauteurs de troubles ; bon nombre d’entre eux ont ensuite été interrogés par le KGB, menacés de renvoi de l’université, ou pire. Ces actes d’intimidation ne sont pas passés inaperçus. Seul le noyau dur des militants continuait de venir aux rendez-vous. Les médias sociaux ont créé un panoptique numérique qui contrecarrait la révolution : ses réseaux, qui relayaient la peur publique, ont été infiltrés et complètement écrasés par l’État (1). Le gouvernement biélorusse ne semble pas du tout gêné d’avoir arrêté des gens pour consommation de glaces. Malgré ce que vous disent les fanas du numérique, l’apparition de nouveaux espaces de dissidence sur le Web offre également de nouveaux moyens de la repérer. Le militantisme analogique ne comportait guère de danger : si une branche d’un réseau de contestation se faisait arrêter, le reste du groupe ne craignait pas grand-chose. Mais aujourd’hui, l’accès à la messagerie d’un activiste met aussi sur la sellette tous ses interlocuteurs. Résultat : les opposants jouent au chat et à la souris avec les autorités, tentant de leur échapper en occupant des créneaux inhabituels. En Iran, des dissidents se retrouvaient sur Goodreads, un réseau social international réunissant des amateurs de lecture. Ils y discutaient tranquillement de politique et de culture, à l’abri des censeurs… jusqu’à ce que le Los Angeles Times publie obligeamment un article sur le phénomène, refilant le tuyau aux autorités. Sans le vouloir, les réseaux sociaux ont facilité la collecte de renseignements sur les groupes militants. La moindre erreur dans le réglage des paramètres de sécurité d’un seul profil Facebook peut compromettre la sécurité de beaucoup d’autres. Une étude réalisée par deux étudiants du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et publiée en septembre 2009 a révélé qu’il était possible de deviner l’orientation sexuelle de quelqu’un grâce à ses amis Facebook : mauvaise nouvelle pour ceux qui vivent dans des contrées où l’homosexualité peut valoir des passages à tabac et la prison. En outre, de nombreux régimes autoritaires font appel à des sociétés spécialisées dans l’extraction de données pour identifier les fauteurs de troubles. Ainsi de l’entreprise chinoise TRS Technologies : « Grâce à notre technologie, s’enorgueillit-elle, le travail de dix cyberpoliciers peut être fait par un seul. »   Les trois arguments de la « démocratie des twitts » Cela ne signifie pas que la cyberdissidence soit une illusion. La théorie de la « démocratie par les twitts » comporte trois principaux arguments. Premièrement, et malgré mes réserves, Internet peut, s’il est bien utilisé, procurer aux dissidents des outils de communication sûrs et bon marché. Les militants russes peuvent remplacer le téléphone, peu fiable, par Skype, difficile à mettre sur écoute. Des dissidents peuvent encoder des courriers électroniques, diffuser des documents antigouvernementaux sans laisser de traces écrites, et contourner les filtres Internet au moyen d’outils intelligents. Il est devenu plus facile d’être une « ONG individuelle » : avec Google Docs, on peut réaliser soi-même sa publication, en réduisant ainsi les risques de fuites. Deuxièmement, les nouvelles technologies rendent la répression sanglante plus risquée, car la police est cernée par des appareils photo numériques et les clichés peuvent être envoyés rapidement aux agences de presse occidentales. Certains gouvernements, comme la Birmanie et la Corée du Nord, se moquent de paraître brutaux, mais beaucoup d’autres s’en soucient. Troisièmement, la technologie réduit le coût marginal de l’opposition, en aidant à transformer des indécis en contestataires aux moments décisifs. Une étudiante iranienne apolitique, par exemple, peut découvrir que tous ses amis Facebook manifestent, et décider de participer. Ce troisième point nécessite toutefois un examen minutieux. L’argument est le suivant : grâce à Internet, les autorités ont perdu le monopole de l’information, car les citoyens ont accès à d’autres sources de connaissance et peuvent mettre en place une organisation plus sûre. De nombreux individus en profiteront pour en apprendre davantage sur la démocratie, ce qui les émancipera de la propagande officielle. Ils utiliseront ce nouveau pouvoir pour pousser le gouvernement à rendre des comptes (comme cela s’est produit dans une certaine mesure en Chine, où des cybermilitants ont obtenu le renvoi de fonctionnaires locaux corrompus). Lors de la prochaine crise – comme l’élection iranienne truquée de 2009 ou la hausse du prix du carburant en Birmanie en 2007 –, les citoyens se tourneront vers Internet pour estimer l’impopularité du régime. Ils découvriront que d’autres partagent leur opinion, verront les manifestations et, si le régime n’a pas réagi par la violence, ils se joindront au mouvement pour former une « boule de neige » capable d’écraser la structure autoritaire la plus inflexible. Les spécialistes des sciences humaines ont appelé ces boules de neige « cascades informationnelles ». Cela explique pourquoi, même si la plupart des citoyens pensent que la révolution ne triomphera pas, ils descendent tout de même dans la rue si tous les autres manifestent : il est impossible que tant de monde ait tort… L’exemple le plus connu de ce phénomène est sans doute…
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