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Le Web au service des dictatures

Il est de bon ton d’affirmer qu’Internet et les réseaux sociaux font progresser l’idée démocratique. Mais l’expérience montre que les États autoritaires, d’abord pris de court, savent désormais exploiter ces armes pour déstabiliser dissidents et contestataires. Quant aux mouvements extrémistes, ils en font leur miel.

Dirigée par l’autoritaire président Alexandre Loukachenko depuis 1994, la Biélorussie, mon pays d’origine, est un lieu improbable pour une révolution Internet. Condoleezza Rice l’a un jour décrit comme « le dernier avant-poste de la tyrannie en Europe ». La dernière élection présidentielle, en mars 2006, y a été suivie d’une révolution éphémère et manquée. Les premières manifestations furent brutalement réprimées. Devant l’inévitable échec des rassemblements publics, les protestataires firent appel à des formes plus créatives d’insurrection : les flash mobs. L’organisation de ces « foules éclair » passe par l’utilisation des médias sociaux ou des courriels, afin de réunir dans un lieu public un groupe de personnes qui se livrent alors, ensemble, à une action brève et souvent surréaliste. De jeunes Biélorusses se sont ainsi servis de la plate-forme de blogs LiveJournal pour organiser à Minsk une série de mobilisations porteuses de subtils messages antigouvernementaux. Lors de ces flash mobs, les jeunes souriaient, lisaient un journal ou mangeaient une glace. Il n’y avait rien d’ouvertement politique mais le message implicite était : « Mieux vaut lécher une glace que le cul du président ! » Les services de sécurité ont procédé à de nombreuses arrestations, mais leurs interventions ont été photographiées et les clichés postés sur LiveJournal et des sites de partage de photos comme Flickr. Des blogueurs occidentaux, puis les médias traditionnels ont repris l’information et attiré l’attention sur la brutalité de la répression.

Les flash mobs biélorusses sont citées en exemple

Les modalités de cette rébellion ont été depuis glorifiées par un groupe d’intellectuels, souvent occidentaux, convaincus que le militantisme numérique peut aider à renverser les régimes autoritaires. Les flash mobs biélorusses sont citées en exemple de la manière dont une nouvelle génération de contestataires épars, avec la technologie pour seule arme, peut s’opposer à l’État avec des moyens inimaginables en 1968 ou en 1989. Mais ces fanas du numérique racontent rarement la suite des événements. L’idée de révolution numérique suscite beaucoup d’enthousiasme. En octobre dernier, j’étais invité à témoigner devant la Commission sur la sécurité et la coopération en Europe à Washington – un mélange hétéroclite de membres du Congrès, de diplomates et de responsables militaires américains. Ils organisaient une séance intitulée : « Twitter contre les tyrans : les nouveaux médias dans les régimes autoritaires ». J’aurais naguère volontiers accepté ce postulat, mais j’ai récemment changé de point de vue. De 2006 à 2008, j’ai travaillé dans l’ex-Union soviétique à des projets Internet financés par l’Occident, dont la plupart visaient à « promouvoir la démocratie par les blogs ». Mais j’ai fini par démissionner. Notre mission – utiliser Internet pour inciter les citoyens de régimes autoritaires à remettre en question le statu quo – avait tant de conséquences inattendues qu’elle semblait parfois nuire aux causes mêmes que nous voulions soutenir. Pendant la séance, je fus le seul à exprimer une vision dissidente dans un océan d’optimisme. Dans un discours, le sénateur républicain Sam Brownback, connu pour ses opinions chrétiennes conservatrices, nous a adjurés d’« abattre les nouveaux murs du XXIe siècle, les murs numériques et la technologie avec laquelle les tyrans exercent la censure électronique ».  

Les médias sociaux ont créé un panoptique numérique

Jon Stewart, animateur de l’émission satirique The Daily Show, s’est moqué récemment d’un député pour qui la Toile était en train de libérer les populations d’Irak, d’Afghanistan et d’Iran : « Comment ? On aurait pu les libérer par Internet ? Pourquoi a-t-on envoyé l’armée alors qu’on aurait pu le faire de la même façon qu’on achète une paire de chaussures ? » Malheureusement, les esprits critiques de cette trempe sont rares. La plupart des médias, si grincheux dès qu’il s’agit de l’impact de la Toile sur leur secteur, continuent de fournir des exemples poignants de l’affinité entre la contestation politique et les médias sociaux. Et la liste est impressionnante : moines birmans défiant une méchante junte au moyen d’appareils photos numériques [lire notre article sur la Birmanie] ; adolescents philippins lançant une « révolution textuelle » par SMS ; militants égyptiens utilisant l’encodage pour échapper au regard omniprésent des Moukhabarat (les services secrets) ; et même des écologistes brésiliens utilisant les cartes Google pour montrer les effets de la déforestation dans le delta de l’Amazone. Sans parler de la Moldavie, de la Chine et de l’Iran… Désormais, nous dit-on, ces cyberdissidents mènent leurs luttes en ligne : ils ont troqué les tracts pour les messages Twitter et délaissé le fax pour l’iPhone. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé en Biélorussie. Après la première flash mob, les autorités ont commencé à surveiller By_mob, la communauté LiveJournal où étaient annoncés les mouvements. La police a commencé de venir aux manifestations, arrivant même souvent avant les participants. Non seulement elle a arrêté des manifestants, mais elle a, à son tour, pris des photos. Ces clichés – ainsi que ceux mis en ligne par les manifestants – ont permis d’identifier les fauteurs de troubles ; bon nombre d’entre eux ont ensuite été interrogés par le KGB, menacés de renvoi de l’université, ou pire. Ces actes d’intimidation ne sont pas passés inaperçus. Seul le noyau dur des militants continuait de venir aux rendez-vous. Les médias sociaux ont créé un panoptique numérique qui contrecarrait la révolution : ses réseaux, qui relayaient la peur publique, ont été infiltrés et complètement écrasés par l’État (1). Le gouvernement biélorusse ne semble pas du tout gêné d’avoir arrêté des gens pour consommation de glaces. Malgré ce que vous disent les fanas du numérique, l’apparition de nouveaux espaces de dissidence sur le Web offre également de nouveaux moyens de la repérer. Le militantisme analogique ne comportait guère de danger : si une branche d’un réseau de contestation se faisait arrêter, le reste du groupe ne craignait pas grand-chose. Mais aujourd’hui, l’accès à la messagerie d’un activiste met aussi sur la sellette tous ses interlocuteurs. Résultat : les opposants jouent au chat et à la souris avec les autorités, tentant de leur échapper en occupant des créneaux inhabituels. En Iran, des dissidents se retrouvaient sur Goodreads, un réseau social international réunissant des amateurs de lecture. Ils y discutaient tranquillement de politique et de culture, à l’abri des censeurs… jusqu’à ce que le Los Angeles Times publie obligeamment un article sur le phénomène, refilant le tuyau aux autorités. Sans le vouloir, les réseaux sociaux ont facilité la collecte de renseignements sur les groupes militants. La moindre erreur dans le réglage des paramètres de sécurité d’un seul profil Facebook peut compromettre la sécurité de beaucoup d’autres. Une étude réalisée par deux étudiants du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et publiée en septembre 2009 a révélé qu’il était possible de deviner l’orientation sexuelle de quelqu’un grâce à ses amis Facebook : mauvaise nouvelle pour ceux qui vivent dans des contrées où l’homosexualité peut valoir des passages à tabac et la prison. En outre, de nombreux régimes autoritaires font appel à des sociétés spécialisées dans l’extraction de données pour identifier les fauteurs de troubles. Ainsi de l’entreprise chinoise TRS Technologies : « Grâce à notre technologie, s’enorgueillit-elle, le travail de dix cyberpoliciers peut être fait par un seul. »  

Les trois arguments de la « démocratie des twitts »

Cela ne signifie pas que la cyberdissidence soit une illusion. La théorie de la « démocratie par les twitts » comporte trois principaux arguments. Premièrement, et malgré mes réserves, Internet peut, s’il est bien utilisé, procurer aux dissidents des outils de communication sûrs et bon marché. Les militants russes peuvent remplacer le téléphone, peu fiable, par Skype, difficile à mettre sur écoute. Des dissidents peuvent encoder des courriers électroniques, diffuser des documents antigouvernementaux sans laisser de traces écrites, et contourner les filtres Internet au moyen d’outils intelligents. Il est devenu plus facile d’être une « ONG individuelle » : avec Google Docs, on peut réaliser soi-même sa publication, en réduisant ainsi les risques de fuites. Deuxièmement, les nouvelles technologies rendent la répression sanglante plus risquée, car la police est cernée par des appareils photo numériques et les clichés peuvent être envoyés rapidement aux agences de presse occidentales. Certains gouvernements, comme la Birmanie et la Corée du Nord, se moquent de paraître brutaux, mais beaucoup d’autres s’en soucient. Troisièmement, la technologie réduit le coût marginal de l’opposition, en aidant à transformer des indécis en contestataires aux moments décisifs. Une étudi
ante iranienne apolitique, par exemple, peut découvrir que tous ses amis Facebook manifestent, et décider de participer. Ce troisième point nécessite toutefois un examen minutieux. L’argument est le suivant : grâce à Internet, les autorités ont perdu le monopole de l’information, car les citoyens ont accès à d’autres sources de connaissance et peuvent mettre en place une organisation plus sûre. De nombreux individus en profiteront pour en apprendre davantage sur la démocratie, ce qui les émancipera de la propagande officielle. Ils utiliseront ce nouveau pouvoir pour pousser le gouvernement à rendre des comptes (comme cela s’est produit dans une certaine mesure en Chine, où des cybermilitants ont obtenu le renvoi de fonctionnaires locaux corrompus). Lors de la prochaine crise – comme l’élection iranienne truquée de 2009 ou la hausse du prix du carburant en Birmanie en 2007 –, les citoyens se tourneront vers Internet pour estimer l’impopularité du régime. Ils découvriront que d’autres partagent leur opinion, verront les manifestations et, si le régime n’a pas réagi par la violence, ils se joindront au mouvement pour former une « boule de neige » capable d’écraser la structure autoritaire la plus inflexible. Les spécialistes des sciences humaines ont appelé ces boules de neige « cascades informationnelles ». Cela explique pourquoi, même si la plupart des citoyens pensent que la révolution ne triomphera pas, ils descendent tout de même dans la rue si tous les autres manifestent : il est impossible que tant de monde ait tort… L’exemple le plus connu de ce phénomène est sans doute celui qu’a décrit en 1994 Susanne Lohmann, politologue à l’université de Los Angeles. Elle cherchait à expliquer le soudain attrait des « manifestations du lundi » à Leipzig, en ex-RDA, à partir de septembre 1989. Selon elle, les indécis est-allemands ont regardé se dérouler les manifestations et, devant l’absence de représailles du gouvernement, ont décidé de s’y joindre. Dans les circonstances de l’époque, c’était pour eux la chose la plus rationnelle à faire. On voit bien comment Internet peut amplifier les « cascades informationnelles » et ainsi renforcer la position des militants. Clay Shirky, le gourou américain d’Internet, l’a bien montré. Cet enfant chéri du monde des médias sociaux est consultant pour des organisations gouvernementales, des entreprises et des associations ; c’est aussi une mine pour les journalistes en quête de citations sur la manière dont Internet bouleverse la contestation. C’est aussi le principal responsable de la confusion intellectuelle ambiante sur le rôle politique d’Internet. Shirky a adapté les théories de Susanne Lohmann à l’ère de MySpace dans son bestseller, « À chacun de jouer ». Il a tiré principalement des événements de Leipzig la leçon suivante : Il faut « protester par des moyens contre lesquels l’État a peu de chances d’intervenir, et diffuser largement les preuves de ces actions ». Pourquoi ? Parce que les contestataires sont alors dans une situation gagnant-gagnant : « Si l’État ne réagit pas, ces éléments attestent que la contestation était sans risque. Si l’État réagit, les témoignages sur la répression peuvent contribuer à déclencher un tollé international. »  

Internet bâtit une « infrastructure civique numérique »

Mais la vérité est souvent tout autre. En Biélorussie, la plupart des indécis ont observé la réaction de l’État et, agissant de manière rationnelle, sont restés encore plus tranquilles. En Iran, la célèbre photographie de Neda Agha Soltan, tuée dans la rue, s’est propagée sur Internet et est devenue un symbole de la « révolution verte ». Il est moins sûr qu’elle ait poussé le moindre indécis à bouger. Les cascades informationnelles se transforment rarement en foules, même en l’absence d’exploitation de la peur par l’État. Les manifestations anti-Farc de 2008 en Colombie – organisées à l’aide de Facebook – ont été massivement suivies. Mais pas les manifestations anti-Chávez de 2009, pourtant initiées par le même groupe et avec les mêmes méthodes. L’objectif était de rassembler cinquante millions de personnes dans le monde, mais quelques milliers seulement ont répondu à l’appel. La même chose s’est produite lorsqu’on a tenté d’organiser des manifestations en Azerbaïdjan et en Russie. Pourtant, même si la Toile ne fait pas toujours descendre les gens dans la rue, ses partisans ont un autre argument, plus subtil. Pour que la démocratie s’implante, disent-ils, il faut des mouvements civils contribuant à rendre les manifestations plus véhémentes, plus régulières et plus suivies. Une société civile dynamique peut défier le pouvoir en recueillant des renseignements sur la corruption ou en dévoilant des activités comme l’assassinat d’opposants politiques. Dans les démocraties, cette fonction est essentiellement remplie par les médias, les ONG ou les partis d’opposition. Dans les États autoritaires – du moins le raconte-t-on –, elle est essentiellement dévolue à des individus isolés à qui cela vaut souvent la prison. Mais si les citoyens peuvent constituer des groupes ad hoc, avoir accès à des informations impartiales et communiquer entre eux, ils ont plus de chances de pouvoir défier l’État. Des théoriciens comme Robert Putnam pensent que l’apparition de tels groupes augmente le capital social et la confiance entre les citoyens (2). Il est vrai qu’Internet est en train de construire ce que j’appelle une « infrastructure civique numérique », c’est-à-dire de nouveaux moyens d’accès aux données et aux réseaux qui les diffusent. Cette logique sous-tend de nombreuses initiatives occidentales pour remodeler le cyberespace dans les États autoritaires. David Miliband, ministre britannique des Affaires étrangères, s’est enthousiasmé pour la capacité de la révolution des communications à « nourrir l’élan en faveur de la justice sociale ». « S’il est vrai qu’il y a plus de blogueurs par habitant en Iran que dans tout autre pays, cela me rend optimiste », a-t-il également déclaré. Début novembre 2009, la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton a lancé Civil Society 2.0, une initiative qui a pour but d’aider des organisations citoyennes du monde entier à utiliser la technologie numérique ; on apprendra notamment à monter des campagnes de sensibilisation en ligne et à mobiliser les réseaux sociaux.  

Les gangs mexicains adorent afficher leur puissance sur YouTube

Mais l’apparition de cette infrastructure en apparence inoffensive peut se retourner contre les gouvernements occidentaux. Premier écueil : la transformation d’Internet en plate-forme de participation citoyenne exige d’avoir la certitude que seules des forces pro-occidentales et démocratiques y participeront. Or la plupart des sociétés autoritaires échappent aux classifications du genre « bons contre méchants » chères à l’ère Bush. Ainsi, en Égypte, le mouvement extrémiste des Frères musulmans – malgré son absence à peu près complète du Parlement – pourrait donner à Hosni Moubarak une leçon de participation citoyenne. Sa présence sur la Toile est enviable et elle possède une stratégie Internet élaborée, faisant par exemple campagne en ligne pour obtenir la libération de militants emprisonnés. Les gouvernements occidentaux ne devraient pas s’étonner de voir des groupes comme celui-ci se faire massivement entendre dans les nouveaux espaces numériques : très populaires, ils se voient généralement privés de toute place dans la sphère publique traditionnelle placée sous étroite surveillance. De même, l’utilisateur le plus intelligent et le plus actif des nouveaux médias au Liban n’est pas le gouvernement de Saad Hariri, soutenu par l’Occident, mais les fauteurs de troubles du Hezbollah, dont on a pu observer la maîtrise du cyberespace pendant la guerre de 2006 contre Israël. En Russie, Internet a donné un nouvel essor aux groupes d’extrême droite comme le Mouvement contre l’immigration illégale, qui a utilisé Google Maps pour visualiser la localisation des minorités ethniques dans les grandes villes russes, encourageant ses membres à les pourchasser. Les gangs mexicains adorent afficher leur puissance sur YouTube, où ils téléchargent des vidéos de leurs meurtres sanglants. D’une manière générale, en l’absence de normes et d’institutions démocratiques fortes, Internet a attisé le désir de justice milicienne plutôt que la forme de justice sociale qu’espérait Miliband. Il y a pire. Les monarchistes ultra-loyalistes thaïlandais ont été fort actifs à la fois pendant le coup d’État de septembre 2006 [contre le Premier ministre, en délicatesse avec le roi] et au cours de manifestations plus récentes, dénichant des documents hostiles à la monarchie et passibles de la censure grâce au site Internet Protecttheking.net. Ils font là le travail habituellement réservé à la police secrète. De la même manière, les gardiens de la révolution iraniens ont mis en ligne des photos des plus fervents manifestants de juin 2009, en demandant aux partisans d’Ahmadinejad de les identifier. En août 2009, des intégristes religieux saoudiens ont lancé une campagne visant à identifier des vidéos diffusées sur YouTube qu’ils jugeaient choquantes et à faire pression sur l’entreprise américaine pour qu’elle les retire – une forme d’« hacktivisme » numérique qui doit ravir les censeurs officiels. Le fait que n’importe quel individu en possession d’un ordinateur et d’une connexion Internet puisse lancer une cyberattaque contre une nation souveraine n’arrange rien. En 2008, j’ai pris part – uniquement pour l’expérience – à une opération de ce type contre les sites Web du gouvernement géorgien. Tandis que les chars russes entraient en Ossétie du Sud, j’étais tranquillement assis dans un café berlinois avec un ordinateur portable et des instructions recueillies sur des blogs nationalistes russes. Je n’avais qu’à entrer les données fournies concernant les cibles – les URL d’institutions géorgiennes hostiles (l’ambassade britannique de Tbilissi figurait étrangement sur la liste) –, cliquer sur « démarrer » et attendre. Je l’ai fait par curiosité ; mais des milliers de Russes l’ont fait par patriotisme. Et le gouvernement a fermé les yeux. On n’a jamais bien su quels avaient été les résultats. Pendant une courte période, certains courriels gouvernementaux et quelques dizaines de sites Web ont été soit ralentis, soit indisponibles, et des banques géorgiennes n’ont pas pu assurer leurs services en ligne. Si Internet peut priver un État ou une institution autoritaire (comme tout autre État ou institution) de son pouvoir, ledit pouvoir n’échoit pas nécessairement à des démocrates. En réalité, il va souvent à des groupes plus néfastes que le régime. Les plus grands atouts des médias sociaux – l’anonymat, le caractère contagieux, l’interconnexion – sont également leurs principales faiblesses.  

La préférence pour les informations non politiques

Alors, comment les gouvernements répressifs utilisent-ils Internet ? Comme nous l’avons vu, les services de sécurité peuvent retourner la technologie contre la logistique des opposants. Mais le développement des blogs et des réseaux sociaux a aussi facilité la promotion par l’État de ses propres messages, en lui permettant d’intervenir dans des discussions en ligne et de les neutraliser avant qu’elles ne débouchent sur des actions hors ligne. La « Grande Muraille pare-feu chinoise », censée maintenir les Chinois dans l’ignorance, a fait son temps (3). Ces méthodes de censure ne fonctionnent plus. Elles peuvent arrêter le commun des mortels, mais un militant moyennement déterminé peut les contourner. En outre, le plus souvent, les tentatives des autorités pour supprimer un message posté par un blogueur hostile auront l’effet inverse à celui recherché, car les alliés du blogueur entreprennent de le diffuser sur leurs propres réseaux. Les gouvernements ont depuis longtemps perdu la maîtrise de la façon dont l’information se propage en ligne, et l’extraire des blogs n’est plus la bonne solution. Alors ils contre-attaquent. Ce n’est pas difficile de payer des commentateurs pour accuser un dissident d’être un impie, un pervers sexuel, un criminel ou, pire que tout, un laquais de la CIA [lire l'encadré ci-dessous « États blogueurs »]. Qui plus est, tout le « buzz » qui accapare l’attention sur Internet – potins, pornographie, théories du complot – peut être un facteur de dépolitisation. Fournir un accès sans entrave à l’information ne va pas, en soi, pousser les citoyens des États autoritaires à s’informer des crimes de leurs gouvernements. Les politologues appellent « ignorance rationnelle » la préférence pour les informations non politiques. C’est une façon sophistiquée de dire que la plupart des gens, qu’ils vivent ou non en démocratie, préfèrent lire des futilités et des informations pratiques – critiques de restaurants, de films, etc. – plutôt que des informations sur l’art fastidieux de gouverner. Une étude réalisée au début de 2007 par un universitaire saoudien révèle que 70 % des contenus échangés par les adolescents de son pays via Bluetooth sont pornographiques. Les gouvernements autoritaires savent qu’Internet peut être un nouvel opium du peuple. À l’instar de la Chine, ils tolèrent le piratage endémique. Dans bien des cas, ils encouragent la quête cyber-hédoniste des jeunes. En Biélorussie, par exemple, les fournisseurs d’accès contrôlés par l’État gèrent des serveurs dédiés remplis de gadgets numériques piratés, que leurs clients peuvent télécharger gratuitement. En vertu de ce nouveau contrat social, les internautes peuvent jouir d’une grande autonomie en ligne… tant qu’ils ne s’aventurent pas sur le terrain politique. Ne nous leurrons pas ! Personne ne sait comment créer des sphères publiques numériques durables, susceptibles de faire progresser la démocratie. Les interventions occidentales peuvent même compromettre l’évolution naturelle de ces espaces. Les gouvernements donnent en général de l’argent à une ONG qu’ils soutiennent – souvent installée hors de l’État autoritaire en question – afin qu’elle crée une nouvelle infrastructure pour les médias sociaux : blogs collectifs, réseaux sociaux, moteurs de recherche et autres services qui vont de soi en Occident. Les ONG engagent alors des compétences locales pour concevoir un Twitter biélorusse ou une version égyptienne du moteur de recherche de blogs Technorati. Mais ces services fonctionnent parce qu’ils ont vu le jour dans des pays de culture capitaliste et où ils peuvent être rapidement conçus et adaptés aux besoins. Le processus paperassier conduisant à l’obtention d’une nouvelle subvention juteuse – qui est en vérité le moteur de presque toutes les ONG – est à mille lieues d’une start-up en roue libre de Palo Alto. Il en résulte un système lourd, qui incite les ONG à s’acharner sur des projets longs, coûteux et inutiles au lieu de les abandonner quand il apparaît qu’ils ne fonctionneront pas et de passer à autre chose. Malgré les millions de dollars investis dans l’ancienne Union soviétique, on peut compter sur les doigts de la main les projets de nouveaux médias financés par des ONG et toujours en vie un an après l’arrêt de la subvention initiale. Devons-nous donc cesser de financer des projets de promotion de la démocratie à l’aide d’Internet ? Bien sûr que non. Même un sceptique comme moi en perçoit l’aspect positif. Les ONG et les gouvernements occidentaux ne doivent pas renoncer à leurs initiatives en faveur de la démocratie numérique, mais simplement les améliorer. Par exemple en investissant dans des outils qui diminuent la vulnérabilité des espaces numériques citoyens à la manipulation gouvernementale. Des prototypes intéressants – notamment fondés sur les techniques d’édition de Wikipédia – font comprendre au lecteur par des indices visuels que certains contributeurs ne sont peut-être pas dignes de confiance. À l’heure où Twitter et Facebook deviennent des plates-formes de cybermilitantisme dans les États autoritaires, il est essentiel que leurs utilisateurs soient conscients de leurs nouveaux devoirs à l’échelle planétaire, notamment de la nécessité de protéger les données confiées par des militants. Ailleurs, les cyberattaques menées contre les ONG sont près de s’intensifier. Nous, Occidentaux, devons être prêts à intervenir pour aider les voix dissidentes, en leur fournissant une assistance gratuite et rapide pour leur permettre de se reconnecter au plus vite.  

Ce sont les dissidents de la vieille école qui apporteront la démocratie

Il faudrait aussi une certaine cohérence face aux cyberattaques. Si nous jugeons criminelles les opérations des nationalistes russes contre des cibles estoniennes ou géorgiennes, nous ne pouvons pas approuver les attaques similaires que nos propres « hacktivistes » lancent sur les sites Web du gouvernement iranien. Les gouvernements occidentaux doivent en outre s’abstenir de confirmer les théories des autocrates paranoïaques sur une révolution Twitter, justifiant ainsi la répression. Lors des manifestations iraniennes, le département d’État américain a téléphoné aux dirigeants de Twitter pour leur demander de repousser la maintenance du site afin que les Iraniens puissent continuer de s’en servir. Il n’aurait pu mieux faire pour achever de convaincre les Iraniens que le gouvernement américain était, d’une manière ou d’une autre, derrière le mouvement. Une dernière idée. À l’avenir, montrons-nous un peu plus sceptiques quant à la nécessité de réinventer la roue de la contestation. Dans presque tous les pays gouvernés par des régimes autoritaires, il existe une masse inexploitée de militants, de dissidents et d’intellectuels hostiles au gouvernement qui ont à peine entendu parler de Facebook. Il serait plus utile d’essayer de toucher ces réseaux non connectés mais efficaces que de harceler les blogueurs pour qu’ils s’engagent en politique. Les ambassades occidentales qui travaillent sur le terrain savent souvent fort bien identifier et renforcer ces réseaux ; et la connaissance des nouveaux médias devrait désormais faire partie de la formation des diplomates. Après tout, les dissidents de la vieille école sont ceux qui ont apporté la démocratie en Europe centrale et orientale. Ce seront probablement les mêmes qui obtiendront aussi la liberté pour la Chine et l’Iran.  
Ce texte est paru dans le mensuel britannique Prospect le 18 novembre 2009. Il a été traduit par Béatrice Bocard.
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