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Les deux voies de la sagesse

Fin du confinement, fin des lectures sans fin ou de livres infiniment longs. Mauvaise nouvelle pour les philosophes, en tout cas les philosophes à « système », c’est-à-dire ceux qui proposent une explication exhaustive et rigoureusement argumentée de notre monde et de ce que nous y faisons. Kant est sans doute le recordman du genre avec ses trois Critique 1, 2000 pages bien tassées. Mais sans système, pas de philosophie, n’est-ce pas? Pour autant, pas de panique: on peut aussi dénicher, entre deux pavés, des textes ultrabrefs, à commencer par ceux des pionniers de la spéculation philosophique, les penseurs pré­socratiques Héraclite, Anaximandre, Xénophane et Parménide.

Les Grecs virtuoses ne détiennent pourtant pas le monopole de la concision de la pensée; bien d’autres auteurs, parmi lesquels Pascal, Goethe, Lichtenberg et Nietzsche, savent manier l’aphorisme, l’apophtegme (semblable à l’aphorisme mais plus noble car plus compréhensible, plus moralisant et proféré par un sage reconnu), l’hypomnema (un support de mémoire, une note tout simplement), mais aussi les fragments, les maximes, etc.

Toutes ces propositions philosophiques aussi courtes dans la forme qu’insondables dans le fond, quelle aubaine pour le lecteur pressé ! Surtout celui qu’effraient non seulement les textes longs mais aussi les phrases interminables. Nietzsche est, sinon dans la modestie, du moins dans le vrai quand il clame : « L’aphorisme, la sentence, où le premier je suis passé maître parmi les Allemands, sont les formes de l’“éter­nité” ; mon orgueil est de dire en dix phrases ce que tout autre dit en un volume – ce qu’un autre ne dit pas en un volume… » 2

Attention, cependant : ce que le lecteur impatient gagne en rapidité, il doit le payer en effort. Au lieu d’être guidé d’affirmation en démonstration, c’est à lui d’élaborer sa propre interprétation du texte, de remplir les blancs. Platon avait bien vu le problème quand il disait d’Héraclite et de ses partisans : « Quelle que soit la question que tu leur poses, ils tirent comme d’un carquois de petits mots énigmatiques qu’ils te décochent, et, si tu leur demandes d’expliquer ce qu’ils ont dit, tu es aussitôt frappé d’un autre trait, sous la forme d’un nouveau mot. Tu n’arriveras jamais à aucune conclusion avec aucun d’eux, pas plus d’ailleurs qu’eux-mêmes entre eux.»3

Le maître zen procède lui aussi à coup de petites énigmes déstabilisantes (kôan), agrémentées au besoin de petits coups de bâton d’éveil (kyôsaku). Même les innocents hypo­mnemata, d’un emploi presque ménager, doivent, pour Michel Foucault, inciter à un très philosophique retour sur soi et sur son passé – un exercice laborieux, voire pénible 4. En philosophie comme en alpinisme, la voie la plus courte n’est, en général, pas la plus rapide ni la plus sûre. Tiens, un nouvel aphorisme !

Notes

1. Critique de la raison pure, Critique de la raison pratique, Critique de la faculté de juger.

2. Le Crépuscule des idoles, « Flâneries inactuelles », 51, traduction d’Henri Albert, Flammarion, « GF », 2017.

3. Théétète, traduction d’Émile Chambry, Flammarion, « GF », 1991.

4. « L’écriture de soi », Dits et écrits, II, Gallimard, « Quarto », 2001.

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