Brillez dans les salons ! Avec les 500 faits & idées sélectionnés par la rédaction. Un livre Books Éditions.

Les mots auront-ils le dernier mot ?

Bonne nouvelle : grâce à Internet, on n’a jamais tant lu ni tant écrit. Notamment chez les jeunes, supposés réfractaires aux cultures antérieures. Mauvaise nouvelle : cette production n’a pas grand-chose de littéraire, dans la forme du moins (on ne se prononcera pas sur le fond). Une forme en effet frappée d’informalité, qui « ne subit ni correction ni relecture par un autre ­humain avant publication », explique la linguiste Gretchen McCulloch dans le livre qu’elle a consacré aux usages numériques de la langue 1. Elle note aussi que, d’une manière générale, l’absence de formalisme dans l’expression fait qu’on en rajoute dans le langage corporel, la gestuelle ou – comme on l’a vu lors de l’arrivée du téléphone – les intonations, les intensifications ou les onomatopées. On assiste, selon elle, à la « réintroduction du corporel dans l’expression écrite » sous la forme d’émoticônes et d’imitation de la parole ou des sons dans l’écrit. Les majuscules tiennent lieu de haussement de voix, les points de suspension, de soupirs. Le but est d’exprimer le maximum de choses avec le minimum de mots et d’efforts et le maximum de spontanéité, tout en communiquant aussi le maximum d’informations sur l’auteur(e) du mail, du texto, du tweet, quitte à faire subir tous les outrages à la grammaire et à l’orthographe. « Pas bien, tout ça », gémissent les puristes.

Mais le phénomène concerne surtout l’anglais, la langue natale d’Internet, qui détient toujours plus de 50 % de parts de marché (contre 4 % pour le français). Mais la langue anglaise en a vu bien d’autres. Elle a l’esprit large, pas d’académie pour veiller au grain, et l’habitude de s’accommoder. À l’orée du XVe siècle, l’anglais du poète Chaucer comportait plus de 40 % de mots français (aujourd’hui, on irait plutôt vers l’inverse). Qui plus est, l’infralangage a toujours eu son mot à dire outre-Manche, où dès le premier mot prononcé on se voyait localisé géographiquement, socialement et culturellement 2. Il en va de même aujourd’hui, mais la segmentation opère sur l’écrit et concerne surtout le statut de l’internaute. Selon qu’on écrit « LOL » (acronyme de laughing out loud), « lol » ou « Lol ! », on se révèle « Internet plein pot », « semi-­Internet » (« ambivalent envers la technologie avec une préférence pour les échanges réels plutôt que virtuels » explique McCulloch), ou internaute de fraîche date, voire imposteur.

La « linguistique d’Internet » ­mobilise désormais des nuées d’experts qui épluchent la considérable contribution des ados, rédigent des glossaires, des taxonomies, traquent les émoticônes et décryptent les tout derniers symboles sur des pages et des pages. Des pages numériques, évidemment : comment suivre en direct sur support papier cette évolution multiforme, multidirectionnelle et ultrarapide ? Pour rester techniquement dans le coup, une seule ­solution : GLOG (go look on Google, « va voir sur Google » ).

Notes

1. Because Internet (Riverhead Books, 2019).

2. John Honey, Does Accent Matter? (Penguin Books, 1989).

SUR LE MÊME THÈME

L'avenir radieux de la lecture La plume et son toit
L'avenir radieux de la lecture La critique en zone critique
L'avenir radieux de la lecture Extension du domaine de la lecture

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.