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Les mystères du fœtus

Et si l’environnement, l’alimentation ou le stress de notre mère pendant sa grossesse déterminaient notre santé ? Les spécialistes se passionnent pour la question. Non sans susciter le débat.

En 1954, aux États-Unis, les femmes enceintes pouvaient lire dans le bulletin d’une société médicale : « Non, l’alcool et la cigarette n’affectent pas les bébés. Écoutez votre médecin au lieu de vous faire des idées ! » Dans Origins, Annie Murphy Paul montre à quel point notre perception de la grossesse a changé en quelques décennies. Cette journaliste scientifique a entrepris (lorsqu’elle était elle-même enceinte) un tour d’horizon des recherches dans le domaine dit des « origines fœtales ». Les travaux dont elle rend compte tentent de découvrir dans quelle mesure les conditions de la grossesse peuvent influer sur la santé de l’enfant tout au long de sa vie, au même titre que ses gènes. « Les publications sur le sujet se sont multipliées depuis dix ans », précise-t-elle dans Time.

« Ce champ de recherche a été d’abord défriché par le médecin britannique David Barker, qui a publié, en 1989, des données indiquant qu’une sous-alimentation de la mère durant sa grossesse augmentait le risque de maladie cardiaque chez sa progéniture des décennies plus tard », rapporte le docteur Jerome Groopman dans le New York Times. L’explication peut se résumer ainsi : en situation de carence, le fœtus mobiliserait en priorité les nutriments pour nourrir le cerveau, essentiel à son développement, au détriment d’autres organes qui en seraient durablement affaiblis.

Une hypothèse que tempère Groopman : « Nous avons, au mieux, des corrélations entre le mode de vie d’une mère et la santé ultérieure de son enfant, pas de relation claire de cause à effet. » Car le phénomène est extrêmement difficile à étudier. Comment créer les conditions d’expériences fiables sans mettre en danger la vie et la santé des enfants à naître ? Pour contourner l’obstacle, les scientifiques se fondent sur des « expériences naturelles » engendrées par des événements extrêmes – catastrophes climatiques, guerres, famines… –, afin de mesurer l’impact de certains facteurs. On a ainsi montré que les individus dont la gestation s’est déroulée durant l’« hiver de la faim » hollandais de 1945 courent davantage le risque de souffrir, adultes, de maladies cardiaques, de diabète ou d’obésité ; ou encore que les enfants nés à Jérusalem de mères enceintes de deux mois au moment de la guerre des Six-Jours présentent un risque accru de schizophrénie. Mais « ces résultats sont toujours faussés par le fait que bien d’autres événements, non rapportés dans ces études, peuvent aussi entrer en jeu », insiste Groopman. Sans oublier qu’il est très difficile de distinguer les facteurs pré- et postnataux.

Quoi qu’il en soit, « Annie Murphy Paul relève le défi de passer au crible les données connues, qui sont souvent fragmentaires et contradictoires », constate la journaliste Amanda Schaffer sur Slate.com. Certains chercheurs voient ainsi dans tout stress maternel la cause de pathologies futures, quand d’autres soutiennent qu’un niveau modéré de stress est bénéfique (1). Mais Annie Murphy Paul aurait tout de même pu faire l’impasse sur certaines théories, estime Schaffer. Notamment l’hypothèse selon laquelle les femmes adoptent inconsciemment une attitude plus xénophobe en début de grossesse, lorsque leur système immunitaire est le plus affaibli. Elles manifesteraient ainsi un vieil atavisme évolutionniste pour se protéger d’éventuelles maladies infectieuses. « L’expérience à l’origine de cette théorie repose sur un échantillon trop restreint et insuffisamment représentatif (2) », déplore Schaffer.

Dans le Washington Post, le pédiatre Perry Klass apprécie pour sa part que le livre pose la question « la plus cruciale » à ses yeux : cette « science du fœtus » n’induit-elle pas un déterminisme qui pourrait amener à considérer que tout ou presque se joue in utero ? « La théorie des origines fœtales devrait nourrir la complexité, et non la diminuer, écrit Annie Murphy Paul. L’expérience prénatale n’oblige pas un individu à prendre tel ou tel chemin. Tout au plus indique-t-elle une direction générale, mais nous restons libres de prendre une autre route. »

 

Notes

1| Janet DiPietro, chercheuse à l’université Johns Hopkins, a mené une étude montrant que les enfants de 2 ans nés d’une femme ayant fait état d’un niveau modéré d’anxiété et de stress pendant sa grossesse sont en avance en termes de développement moteur et mental.

2| Il est fait référence ici aux travaux de l’anthropologue et psychologue Daniel Fessler, de l’UCLA.

LE LIVRE
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Origines. Comment les neufs mois qui précèdent la naissance façonnent le reste de notre vie de Les mystères du fœtus, Free Press

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