Les nabis, aventuriers du Kodak
par Shelley Rice
Art

Les nabis, aventuriers du Kodak

Plonger dans l’album de famille des postimpressionnistes, improbables pionniers de la photo amateur, ce n’est pas seulement s’inviter dans le quotidien d’Édouard Vuillard ou de Maurice Denis. C’est aussi comprendre à quel point l’invention du Kodak a accompagné la vision de ces peintres au début du XXe siècle. Et bousculé le rapport de l’art au réel et au temps.

Publié dans le magazine Books, juin 2012. Par Shelley Rice
Elizabeth Easton l’affirme à juste titre dans l’introduction de Snapshot : l’invention de l’appareil photo amateur et la manière dont on s’en servit à l’époque nous concernent au plus haut point en ce début de XXIe siècle. Le bouleversement technologique vécu par les utilisateurs d’un Kodak aux alentours de 1900 ne préfigure-t-il pas à bien des égards la révolution de la communication engendrée par le numérique ? Instantané, portatif, bon marché et facile à manipuler, l’appareil permettait à tout un chacun de se faire créateur d’images. C’est ainsi qu’a commencé de s’effacer la frontière entre les artistes et leur public, aujour­d’hui plus érodée encore. Composé de textes signés de spécialistes tels Todd Gustavson, Michel Frizot et Clément Chéroux, Snapshot explore le lien entre les peintures et les photos amateurs réalisées par les nabis et d’autres artistes postimpressionnistes (1). Et interroge la relation entre cette nouvelle civilisation visuelle et les créations des artistes qui vivaient en son sein. On ne saurait résumer ladite relation en deux mots ; et il est tout à l’honneur des auteurs de ne s’y pas risquer. « Les effets de la photographie sur la peinture sont rarement directs et absolus, écrit Chéroux. Ils ont plutôt tendance à être diffus et multiples. » L’ouvrage examine donc ces « effets multiples » sur les peintres Pierre Bonnard, George Hendrik Breitner, Maurice Denis, Henri Evenepoel, Henri Rivière, Félix Vallotton et Édouard Vuillard. Cela passe par des textes érudits sur chacun d’eux et par de somptueuses reproductions, juxtaposant leurs peintures et leurs clichés, dont beaucoup sortent pour la première fois des archives. De ce point de vue, cet ouvrage est une malle aux trésors : enfants et animaux, épouses et maîtresses, scènes de plage et vues urbaines abondent, à mesure que se dévoile la vie privée des artistes. À l’époque, ces badines photos de famille ne quittaient pas les armoires et les albums. Il arrivait qu’elles inspirent une toile, mais ces images se contentaient souvent de retenir un aspect de la vie jusqu’alors condamné à l’éphémère. La possibilité d’immortaliser le quotidien en appuyant sur le déclencheur, et de le revisiter à l’infini, était peut-être ce qui intéressait le plus ces artistes. Proust, leur contemporain, lui aussi obsédé par la mémoire, écrit que la photographie est « une rencontre prolongée », dont la magie consiste à faire durer le plaisir d’un instant réel en saisissant le rayon de lumière qui brillait sur un autre temps et un autre lieu pour en permettre la contemplation future. Les photographies permettent de contempler avec un regard distancié une expérience éprouvée hier sur le mode sensible ; on remarque alors un bouton sur une robe, un inconnu dans la foule, une expression étrange que n’avait pas retenue l’expérience initiale. Loin d’être seulement des re-visions, ces photographies sont plutôt, comme disait Roland Barthes, des « contre-souvenirs » – prolongés, repensés et revécus dans le tissu temporel du présent. Les images personnelles de ces grands peintres obéissent souvent à des modèles photographiques très conventionnels, dictés non seulement par les limites de l’appareil mais aussi par les magazines alors publiés pour vanter une vie de loisir, de sport et de divertissement. Hier comme aujourd’hui, les artistes restaient des amateurs en matière de nouvelles technologies. Le sens visuel dans un domaine ne vaut pas nécessairement dans un autre. Le texte de Michel Frizot sur les « nouvelles vérités de l’instantané » discute de la place des magazines populaires comme L’Instantané et The Illustrated American, qui dispensaient modèles d’images et instructions écrites sur l’art de représenter une journée au bord de la mer ou une promenade à bicyclette, des standards alors bien connus des artistes. Ce livre a l’habileté de reconnaître ces sources comme un élément de contexte, sans chercher pour autant à présumer de leur influence. Chaque peintre est présenté dans toute la complexité de son expression visuelle, avec des textes qui retracent le jeu aléatoire des relations entre les différents procédés artistiques. Ici, les photographies influencent peintures ou illustrations, là les toiles reflètent les clichés, ailleurs il n’existe aucun lien entre les unes et les autres. Ces artistes ont produit des images à la fois radicales et belles, tandis que d’autres paraissent beaucoup plus convenues. Les photos d’enfants de Maurice Denis, par exemple, sont charmantes, mais les activités qu’elles dépeignent – sauter à la corde, dessiner sur le sable avec un bâton, barboter dans la mer – étaient monnaie courante dans les magazines. C’est ici que l’individuel et le collectif ont commencé à se confondre ; l’invention du Kodak a coïncidé avec les balbutiements des médias de masse, et les publications populaires ont créé une image idéale de la vie moderne, aussi sûrement que le font aujourd’hui les réseaux sociaux et le culte des célébrités.   La vie en gros plan Ce qui frappe, dans la juxtaposition des peintures et des photographies, c’est la similitude des sujets. Les unes comme les autres montrent souvent des scènes de la vie privée : êtres chers, intérieurs privés, vie quotidienne. Lors d’un séjour à Vasouy, près de Honfleur, Lucy Hessel, la compagne de Vuillard, est photographiée en plein travail de couture (comme la mère de l’artiste dans…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire