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Les plaisirs dangereux de l’agalmatophilie

Laura Bossi nous avait habitués à aborder de graves interrogations. Dans son premier livre, elle retraçait l’Histoire naturelle de l’âme (Presse universitaire de France, 2004), dans le deuxième, elle a cherché à définir Les frontières de la mort (Payot, 2012). Son récent opuscule, De l’agalmatophilie (L’Échoppe, 2012), a pour objet une déviation sexuelle très particulière et finalement peu étudiée et peu connue, même des spécialistes et amateurs de ces questions, l’amour des statues. Cette perversion défraie rarement la chronique puisqu’elle trouble peu l’ordre public et ne fait de mal à personne, si ce n’est parfois à celui qui en est atteint, comme certains témoignages de traumatismes cités par Laura Bossi le démontrent.

Au-delà de la perfection de leurs formes, les statues partagent avec l’amour leur rêve d’éternité. Dans cet essai d’une fine et agréable érudition, Laura Bossi rappelle les cas célèbres dans l’Antiquité de commerce intime entre une statue, masculine ou féminine, et un être humain, généralement masculin. Etonnons-nous avec elle que la littérature médicale et psychiatrique moderne soit relativement pauvre sur le sujet, même si çà et là quelques cas sont rapportés.

Laura Bossi explore très largement les émois et les comportements sexuels pouvant être rapprochés de l’agalmatophilie, en particulier l’amour que peuvent susciter certaines peintures. Qui en effet ne serait touché par exemple par le charme de la Lady Hamilton peinte par George Romney, un des joyaux de la Frick Collection que l’on peut contempler à New York ? Chacun pourrait citer ainsi de nombreuses œuvres faisant naître chez lui émotion esthétique et trouble érotique.

Partant de cette conduite sexuelle aberrante et très rare, Laura Bossi évoque aussi certaines œuvres littéraires et cinématographiques, nous faisant mesurer jusqu’où l’agalmatophilie étend ses multiples ramifications. Les exemples sont finalement assez nombreux et elle ne peut bien sûr les citer tous.

Une statue infernale

Dans High Society, le film de Charles Walters qui ressort sur les écrans, Grace Kelly est portée au pinacle par son ex mari (Bing Crosby) et l’homme qu’elle est sur le point d’épouser (John Lund), admiratifs de sa beauté distante et glacée. Contrariée par cette adoration assimilée à un reproche injustifié, elle cherche à démontrer au reporter d’un journal à scandale venu couvrir son mariage (Franck Sinatra) qu’elle n’est pas « froide comme une statue de bronze ». Son charme irrésistible d’humble mortelle la fait parvenir à ses fins, mais l’alcool empêche le reporter de parvenir aux siennes. La morale est sauve dans cette comédie où l’agalmatophilie est prise à rebours.

Laura Bossi aurait pu également rappeler l’envoûtement exercé sur Julien Green par certains corps masculins admirés dans le département des sculptures de plusieurs musées. La sensualité et l’érotisme dégagés par les œuvres d’art, tableaux et surtout statues, parcourent toute l’œuvre de Julien Green. Dans son récit autobiographique Mille chemins ouverts, il raconte sa visite au Musée national de Naples : « Quand je me trouvai dans la salle des bronzes pompéiens, le sang se mit à me battre dans le corps avec une force qui me contraignit à m’arrêter. […] Je compris que j’étais au cœur d’une région interdite. Tout ce que j’avais en moi de religion batailla pour me faire quitter cet endroit dangereux, mais je ne bougeai pas. C’est peu de dire que la nudité s’étalait entre ces murs : la volupté y triomphait sous toutes ses formes. » Fasciné par une statue de Narcisse, il ajoute : « Avec une joie mêlée d’horreur, je tournai autour de cette statue, véritablement infernale. J’étais envouté si jamais homme le fut en ce monde. Combien de temps restai-je là ? Je n’en sais rien. Le temps n’existait plus, je me sentais lentement devenir une autre personne, éveillée, informée. » Il rapporte ailleurs un rêve d’étreinte avec une statue.

Une amie à qui je l’avais prêté devant me rendre le livre de Laura Bossi, je lui avais donné rendez-vous à l’ombre de quatre des plus belles femmes de Paris, sculptées par Carpeaux et ornant la fontaine auprès de laquelle on peut se rafraîchir à l’extrémité des Jardins de l’Observatoire. Ces immortelles beautés sont bien plus fascinantes que les reines de France et femmes illustres situées non loin, autour du grand bassin du jardin du Luxembourg, sans doute parce que les premières sont dénudées et déhanchées, les secondes hiératiques et drapées jusqu’aux pieds. Quelques jours plus tard, la Gay Pride passait par là. Le pouvoir d’attraction de ces allégories des quatre parties du monde a invité à l’escalade certains manifestants. Ils ont tenu à montrer qu’eux aussi avaient un derrière sculptural (voir la dernière photographie de ce diaporama). L’histoire ne dit pas quels outrages subirent les créatures enchanteresses de Carpeaux, ni s’ils furent les premiers ou les derniers.

Bernard Granger

LE LIVRE
LE LIVRE

De l’agalmatophilie de Entre les murs, L'Echoppe

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