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Les vraies causes de la richesse des nations

Pourquoi certains pays s’enrichissent-ils et d’autres pas ? Pourquoi une telle divergence historique entre l’Europe et l’Afrique ? La qualité des institutions joue certes un rôle essentiel, mais la situation géographique, les ressources naturelles et l’état de l’environnement comptent aussi beaucoup. Et pour vraiment comprendre, il faut remonter loin en arrière, jusqu’à la révolution agraire du néolithique.

La clôture qui divise la ville de Nogales participe d’une véritable expérience in vivo sur l’organisation des sociétés humaines. Au nord, la bourgade américaine de Nogales, Arizona ; au sud, la bourgade mexicaine de Nogales, Sonora. Côté américain, le revenu moyen et l’espérance de vie sont plus élevés, la criminalité et la corruption plus faibles, la santé et les routes meilleures, les élections plus démocratiques. L’environnement et la population sont pourtant semblables de part et d’autre du mur.

Cet exemple, sur lequel s’ouvre le livre de Daron Acemoglu et James Robinson, Why Nations Fail, est la parfaite illustration en miniature de leur sujet. La Norvège, le pays le plus prospère de la planète, est 496 fois plus riche que le Burundi, nation la plus pauvre (leur revenu par habitant est respectivement de 84 290 et 170 dollars, selon la Banque mondiale). Pourquoi ? C’est la grande question de la science économique.

Différents spécialistes proposent des thèses différentes sur l’importance relative des facteurs à l’origine de la plus ou moins grande richesse des nations. L’élément le plus discuté étant ce qu’on appelle les « bonnes institutions » – en d’autres termes les lois et les pratiques qui incitent les individus à travailler dur, à devenir productifs, et à enrichir ainsi du même coup leur pays et eux-mêmes. Ces institutions sont au fondement de l’anecdote de Nogales, et au cœur du livre. « La raison pour laquelle Nogales, Arizona, est bien plus riche que Nogales, Sonora, est simple, écrivent les auteurs : l’existence d’institutions très différentes de part et d’autre de la frontière a engendré des incitations très différentes pour les habitants de Nogales, Arizona, et de Nogales, Sonora. »

La protection de la propriété, le respect prévisible des contrats, l’opportunité d’investir et de conserver le contrôle de son argent, la maîtrise de l’inflation et la liberté des changes sont au nombre des bonnes institutions économiques. Les individus sont incités à travailler dur quand ils ont la possibilité d’investir leurs gains avec profit, pas quand cette possibilité est limitée ou quand les revenus et les bénéfices risquent d’être confisqués.

La meilleure preuve à l’appui de cette thèse institutionnelle est fournie par les expériences grandeur nature que permet l’existence de frontières ; quand une limite politique vient séparer un même environnement et une même population, et finit par créer des systèmes économiques et politiques distincts, avec à la clé une différence de richesse. Outre Nogales, on pense au contraste entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, ou entre les anciennes Allemagne de l’Est et de l’Ouest. De nombreux économistes, dont Acemoglu et Robinson, extrapolent à partir de ces cas de pays limitrophes et en déduisent que la qualité des institutions explique aussi les différences de richesse entre des nations à la géographie et à la population dissemblables.

Et cela ne fait aucun doute : la qualité des institutions est un facteur essentiel de la prospérité d’un pays. Mais pourquoi certains se retrouvent-ils avec des systèmes efficaces et d’autres pas ? La profondeur historique de l’organisation gouvernementale est en la matière l’élément clé. Jusqu’à l’avènement des premiers États de la planète, vers 3400 av. J.-C., l’humanité était structurée en bandes, en tribus ou en chefferies, dépourvues d’institutions économiques complexes. Une longue histoire gouvernementale ne garantit certes pas des institutions de qualité, mais elle les permet ; une courte histoire les rend très improbables. On ne peut introduire soudain dans une société une organisation étatique et attendre de la population qu’elle l’adopte, en oubliant son long passé tribal.

Cette réalité cruelle sous-tend la tragédie de pays, telle la Papouasie-Nouvelle-Guinée, dont la société était jusqu’à très récemment fondée sur la tribu. Les compagnies pétrolières et minières qui y opèrent paient les royalties destinées aux propriétaires fonciers par le biais des chefs de village, mais ceux-ci gardent souvent l’argent pour eux car ils ont intériorisé l’usage voulant que les chefs de clan poursuivent leur intérêt personnel et celui de leur clan, plutôt que l’intérêt général.

 

Revers de fortune

L’ancienneté de l’État est liée à l’ancienneté de l’agriculture et à sa productivité, condition préalable à l’émergence d’un système gouvernemental. Ainsi l’Europe a-t-elle commencé de se doter d’une agriculture très productive il y a 9 000 ans, et d’une structure étatique il y a au moins 4 000 ans. L’Afrique subéquatoriale, elle, a développé une agriculture, moins productive, il y a 2 000 ou 1 800 ans seulement et une organisation étatique plus récemment encore. Il s’avère que ces différences historiques ont des effets considérables sur l’actuelle répartition de la richesse. Les travaux de Ola Olsson et Douglas Hibbs montrent que les pays qui connaissent l’agriculture depuis plusieurs millénaires – l’Europe – sont en moyenne plus riches aujourd’hui que les nations ayant une histoire plus courte dans ce domaine – l’Afrique subéquatoriale ; et que ce facteur explique pour une bonne moitié l’actuel écart de richesse entre les deux continents. Valerie Bockstette, Areendam Chanda et Louis Putterman ont pour leur part démontré que, si l’on compare des pays également pauvres il y a cinquante ans (la Corée du Sud et le Ghana, par exemple), ceux qui ont une longue histoire étatique (la Corée du Sud en l’espèce) se sont en moyenne enrichis plus rapidement que les autres (le Ghana).

Un autre facteur sous-tend l’émergence des bonnes institutions dont j’ai parlé. Il s’agit du « revers de fortune », auquel est consacré un chapitre de Why Nations Fail. Parmi les nations non européennes colonisées au cours des 500 dernières années, celles qui étaient à l’origine plus avancées ont tendance, paradoxalement, à être aujourd’hui plus pauvres. Dans les pays autrefois riches et densément peuplés, comme le Pérou, l’Indonésie et l’Inde, les Européens ont en effet mis en place des institutions économiques « extractives » perverses, comme le travail forcé ou la confiscation de la production, pour détourner la richesse et le travail de la population locale. (Par institutions économiques « extractives », Acemoglu et Robinson entendent les usages et les politiques « conçus pour extraire revenus et richesses d’une des composantes de la société – les masses – au profit d’une autre composante – la classe dirigeante ».)

 

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Les diamants appauvrissent

Mais dans les pays autrefois pauvres et à la population clairsemée, comme le Costa Rica ou l’Australie, les colons européens ont dû travailler eux-mêmes, et ont imaginé des formes institutionnelles d’encouragement au travail. Au moment des indépendances, les anciennes colonies ont donc hérité, c’est selon, d’institutions « extractives » contraignant les masses à produire de la richesse pour les dictateurs et pour l’élite ou d’institutions organisant le partage du pouvoir et incitant la population à poursuivre ses ambitions. Les institutions extractives ont retardé le développement, les institutions incitatrices l’ont favorisé.

Le dernier facteur influençant l’émergence de bonnes institutions renvoie à un autre paradoxe, que l’on appelle la « malédiction des ressources naturelles ». On pourrait penser, naïvement, que les pays généreusement pourvus en minerais, pétrole et autres bois tropicaux sont plus riches que les autres. À vrai dire, c’est plutôt le contraire : la dépendance envers certains types de ressources naturelles (telles que diamants ou pétrole) a tendance à favoriser les mauvaises institutions – la corruption, les guerres civiles, l’inflation et le mépris de l’instruction.

Le livre évoque à cet égard le boom du diamant en Sierra Leone, qui a contribué à l’appauvrissement du pays. La misère du Nigeria et du Congo, en dépit de la richesse – pétrolière pour l’un, minérale pour l’autre – de ces deux pays, est un autre exemple. Dans les trois cas, des dictateurs ou des élites égoïstes ont découvert qu’ils pouvaient s’enrichir davantage en accaparant l’argent des ressources naturelles, plutôt qu’en les investissant pour le bien de la nation. Cela étant, certains pays, aux dirigeants ou aux citoyens visionnaires, ont échappé à la malédiction en réinvestissant les recettes dans le développement et dans l’éducation. Moyennant quoi la Norvège, productrice de pétrole, est désormais le pays le plus riche du monde, et Trinidad et Tobago, autre État pétrolier, jouit d’un revenu voisin de celui de l’Angleterre, l’ancienne puissance coloniale.

Tels sont les principaux facteurs institutionnels qui favorisent la puissance et la prospérité, ou la pauvreté, des nations. Il existe aussi un ensemble d’éléments, géographiques, qui engendrent des conséquences propres, quelles que soient les institutions. L’un de ces paramètres saute aux yeux à la simple observation de la carte des revenus nationaux publiée dans Why Nations Fail : l’Afrique et l’Amérique y ressemblent à des sandwichs, avec une épaisse couche de nations tropicales et pauvres coincées entre deux fines tranches de nations plus riches, situées dans les zones tempérées du Nord et du Sud.

Dans le Nouveau Monde, les deux pays au climat tempéré du Nord (les États-Unis et le Canada, avec un revenu moyen par habitant de 47 390 dollars et 43 720 dollars respectivement) et les trois nations tempérées du Sud (l’Uruguay, le Chili et l’Argentine, avec un PIB par tête de 10 590, 10 120 et 8 620 dollars) sont plus riches (en moyenne cinq fois plus) que la quasi-totalité des dix-sept pays tropicaux d’Amérique centrale et du Sud (dont le revenu évolue principalement entre 1 110 et 6 970 dollars). De même l’Afrique est-elle un sandwich composé de trente-sept nations tropicales, pour l’essentiel désespérément pauvres, flanquées de deux fines tranches de cinq pays relativement riches (ou moins misérables) situés dans les zones tempérées au nord et au sud.

Si, de toute évidence, les institutions fournissent une partie de l’explication, elles n’épuisent pas le sujet : certains pays tempérés plus riches possèdent des systèmes notoirement défaillants (on pense à l’Algérie, l’Argentine, l’Égypte et la Libye), tandis que certaines nations tropicales (le Costa Rica et la Tanzanie) ont des gouvernements plus honnêtes. De quels préjudices économiques souffrent donc les contrées tropicales ?

 

Les tropiques, notoirement insalubres

Deux éléments essentiels concourent à leur pauvreté relative : les maladies et la productivité agricole. Les tropiques sont notoirement insalubres, et leurs pathologies diffèrent par plusieurs aspects de celles des pays tempérés. Premièrement, on y trouve bien plus de maladies parasitaires (telles que l’éléphantiasis et la bilharziose), car les hivers froids éliminent en zone tempérée les avatars dangereux des parasites, qui peuvent en revanche prospérer toute l’année sous les tropiques. Deuxiè-mement, les vecteurs, moustiques ou tiques, sont bien plus variés dans les zones tropicales. Enfin, les caractéristiques biologiques des microbes eux-mêmes ont davantage favorisé la mise au point de vaccins contre les maladies infectieuses des zones tempérées que contre celles des zones tropicales ; nous sommes encore loin d’un vaccin contre le paludisme, malgré les milliards de dollars investis. Cette situation pèse lourdement sur les économies de ces pays : à tout moment, une grande partie de la population y est malade et incapable de travailler efficacement ; de nombreuses femmes ne peuvent rejoindre la main-d’œuvre car elles sont constamment en train d’allaiter et de s’occuper des bébés, vus comme une assurance contre la mort attendue de certains de leurs enfants plus âgés.

Quant à la productivité agricole, elle est en moyenne plus faible sous les tropiques, encore une fois pour plusieurs raisons. Premièrement, les plantes des régions tempérées stockent plus d’énergie dans leur partie comestible (comme les graines ou les tubercules) que les plantes tropicales. Deuxièmement, les maladies causées par les insectes ou autres nuisibles ont un impact plus important sur les rendements agricoles sous les tropiques, parce que ces nuisibles sont plus nombreux et survivent mieux tout au long de l’année. Troisièmement, les glaciers ont régulièrement avancé et reculé dans les zones tempérées, créant des sols jeunes et riches en substances nutritives. Les plaines des zones tropicales n’ayant pas connu de glaciation, leurs sols sont en général plus anciens et ont été lessivés de leurs substances nutritives par des milliers d’années de pluie (exception faite des sols jeunes et fertiles d’origine volcanique ou alluviale). Un phénomène encore aggravé par l’abondante pluviosité de ces régions. Enfin, en raison de la chaleur, les feuilles mortes et les autres matières organiques tombées à terre subissent une décomposition accélérée, et leurs substances nutritives sont plus rapidement éliminées. Voilà pourquoi la fertilité du sol, dans les pays tempérés, est en moyenne plus élevée, les récoltes perdues plus rares, et la productivité agricole plus forte. Voilà pourquoi l’Argentine, située dans la partie tempérée de l’Amérique du Sud, est l’un des principaux exportateurs agricoles du continent et même du monde, malgré son manque flagrant, pendant l’essentiel de son histoire, de ces institutions de qualité louées par les économistes.

La latitude est ainsi, en soi, l’un des principaux éléments qui affectent la puissance, la prospérité et la pauvreté. L’ouverture au trafic maritime, soit via un accès à la mer, soit via un fleuve navigable, est l’autre facteur géographique important. Il en coûte à peu près sept fois plus de transporter une tonne de marchandises par voie de terre que par voie de mer. Les pays enclavés souffrent donc d’un handicap économique, et cela contribue à expliquer que la Bolivie (sans accès à la mer) et le Paraguay (avec un accès partiel) soient les pays les plus pauvres d’Amérique du Sud. Cela contribue aussi à expliquer que l’Afrique, sans aucun fleuve navigable jusqu’à la mer sur des centaines de kilomètres, à l’exception du Nil, et avec quinze pays enclavés, soit le continent le plus pauvre. Onze de ces quinze pays enclavés ont un revenu par tête de 600 dollars ou moins ; seules deux nations non africaines sont aussi pauvres : l’Afghanistan et le Népal – enclavés eux aussi.

 

De la déforestation à la pauvreté

L’état de l’environnement, enfin, influe lui aussi sur le développement. Toutes les populations humaines dépendent à des degrés divers de ressources naturelles renouvelables – forêts, eau, sol, pêche, principalement –, difficiles à gérer de manière durable. Les pays qui épuisent leurs stocks – volontairement ou par inadvertance – ont tendance à s’appauvrir. Les pays qui ont subi une déforestation notoire – comme Haïti, le Rwanda, le Burundi, Madagascar ou le Népal – sont en général d’une pauvreté et d’une instabilité politique insignes (1).

Voici donc les principaux facteurs que l’on peut invoquer pour expliquer les différences de richesse entre les nations. Des facteurs multiples et variés. Nous savons tous, d’expérience, qu’il n’existe pas de réponse simple et unique à la question de savoir pourquoi chacun de nous s’enrichit ou s’appauvrit : cela dépend de l’héritage, de l’instruction, de l’ambition, du talent, de la santé, des relations, des opportunités et de la chance – pour ne mentionner que quelques éléments. Rien d’étonnant, donc, à ce que la question de savoir pourquoi des sociétés entières s’enrichissent ou s’appauvrissent n’a pas non plus d’explication simple et unique.

Dans ce cadre, Acemoglu et Robinson se concentrent sur les seuls facteurs institutionnels : d’abord sur les systèmes économiques, puis sur les systèmes politiques qui les engendrent. « Tandis que les institutions économiques jouent un rôle décisif dans la plus ou moins grande prospérité d’une nation, écrivent-ils, c’est la vie et les institutions politiques qui décident de l’organisation économique d’un pays. » Les auteurs mettent notamment l’accent sur ce qu’ils appellent les institutions « inclusives » – celles qui « encouragent la masse de la population à participer aux activités économiques qui optimisent son talent et ses capacités, et qui laissent aux individus une pleine liberté de choix ». À la différence des Nord-Coréens, par exemple, les Sud-Coréens peuvent bénéficier d’une bonne instruction, avoir des biens, entreprendre, vendre des produits et des services, accumuler et réinvestir du capital, dépenser leur argent sur un marché libre, souscrire un prêt hypothécaire pour acheter leur maison, et, partant, espérer jouir d’une vie agréable en travaillant plus dur.

Ces institutions économiques inclusives sont à leur tour le fruit d’« institutions politiques qui répartissent largement le pouvoir dans la société et lui assignent des limites… Plutôt que d’être investi dans une seule personne ou un groupe étroit, le pouvoir est détenu par une large coalition ou une pluralité de groupes ». En Corée du Sud (depuis une date récente) et en Angleterre ou aux États-Unis (depuis beaucoup plus longtemps), les citoyens participent largement aux décisions – pas en Corée du Nord. Les institutions « inclusives » incitent les individus à augmenter leur productivité comme ils l’entendent. Elles s’opposent aux systèmes politiques absolutistes qui concentrent étroitement le pouvoir, et aux institutions économiques extractives, qui contraignent la population à travailler dans une large mesure pour le bénéfice des dictateurs. À ce jour, le système inclusif par excellence est celui des démocraties scandinaves, dotées du suffrage universel et d’une société relativement égalitaire. Mais, comparativement aux dictatures contemporaines comme la Corée du Nord et aux monarchies absolues hier si répandues, des sociétés (comme l’Angleterre du XVIIIe siècle) où seule une minorité de citoyens pouvait voter ou participer aux décisions politiques représentaient tout de même une avancée substantielle en termes d’inclusion.

De cette frappante dichotomie, les auteurs tirent des conclusions stimulantes. Si les régimes absolutistes dotés d’institutions économiques extractives engendrent parfois de la croissance, celle-ci est fondée sur la technologie existante, éphémère et vouée à s’effondrer. Des institutions inclusives sont indispensables à un développement durable porté par l’innovation technologique. On pourrait naïvement imaginer que les dictateurs favorisent la croissance à long terme, puisqu’ils augmentent le volume de richesses à « extraire ». Mais leurs efforts sont pervertis, car ce qui est économiquement bon pour les individus ne l’est pas forcément pour l’élite politique ; et puis la croissance est sans doute mieux soutenue par des institutions politiques susceptibles d’ébranler l’hégémonie de l’élite.

 

La malédiction des matières premières

Des études de cas illustrant cette théorie émaillent Why Nations Fail : l’ascension puis le déclin des économies de l’Union soviétique et de l’Empire ottoman ; la réticence de la Russie tsariste et de l’empire des Habsbourg à construire des chemins de fer, de peur qu’ils ne minent le pouvoir de l’aristocratie terrienne et ne déclenchent la révolution ; et la future trajectoire probable de la Chine communiste, dont les perspectives de croissance paraissent illimitées à de nombreux observateurs – mais pas à nos auteurs, qui écrivent que la croissance chinoise « va vraisemblablement s’essouffler ».

Mais, en se focalisant à l’excès sur les institutions inclusives, les auteurs ignorent ou évacuent d’autres facteurs. J’ai déjà mentionné l’impact de l’enclavement ou des destructions environnementales – éléments dont ils ne parlent pas. Même dans le cadre d’une analyse purement institutionnelle, la manière dont ils se concentrent sur les institutions inclusives conduit les auteurs à sous-évaluer l’effet potentiellement tragique des ressources naturelles. Le livre donne bien quelques exemples de cette « malédiction » (la Sierra Leone affligée par les diamants), et de la manière dont elle peut être évitée (comme au Botswana). Mais les auteurs n’expliquent pas quelles matières premières se prêtent particulièrement à la malédiction (les diamants, oui, le fer, non) et pourquoi. Ils ne montrent pas non plus comment certains grands producteurs, comme les États-Unis et l’Australie, échappent au mal (les économies de ces démocraties dépendent de bien d’autres choses que des exportations de matières premières) ; ni quels sont, en dehors de la Sierra Leone et du Botswana, les pays très dépendants à l’égard des ressources naturelles qui ont succombé ou au contraire évité la malédiction. Étonnamment, le chapitre consacré aux « revers de fortune » ne mentionne pas les propres découvertes des auteurs, qui ont montré que l’ampleur dudit revers dépend de la richesse préalable du pays et des menaces sanitaires pesant sur les Européens.

Acemoglu et Robinson mentionnent bien deux facteurs cruciaux, les maladies tropicales et la productivité agricole, mais c’est pour les évacuer en quelques phrases : « Les maladies tropicales causent manifestement bien des souffrances et une mortalité infantile élevée en Afrique, mais elles n’expliquent pas la pauvreté du continent. Elles-mêmes sont dans une large mesure la conséquence de la pauvreté et de l’incapacité des gouvernements à prendre les mesures de santé publique nécessaires à leur éradication… La raison pour laquelle la productivité agricole (le rendement à l’hectare) est si faible dans bien des pays pauvres, notamment en Afrique subsaharienne, a peu à voir avec la qualité des sols. C’est bien plutôt la conséquence de la structure de la propriété foncière et des incitations offertes aux paysans. »

Ces généralisations hâtives balayent purement et simplement deux pans entiers de la science : la médecine tropicale et l’agronomie. Comme je l’ai rappelé brièvement ci-dessus, des phénomènes biologiques, géologiques et climatologiques bien connus infligent aux pays tropicaux des problèmes beaucoup plus sérieux qu’aux autres.

 

Les bonnes institutions ne surgissent pas par hasard

La question des origines historiques des institutions inclusives est une autre faiblesse du livre. Certains pays, comme l’Angleterre et le Japon, disposent de telles institutions ; d’autres non, comme l’Éthiopie et le Congo. En guise d’explication, les auteurs se contentent d’un récit à plat de l’histoire de chaque pays, pour conclure que c’est la trajectoire propre à chacun qui explique que tel ou tel ait pu, ou pas, mettre en place un système efficace. C’est ainsi, nous dit-on, que l’Angleterre a adopté des institutions inclusives grâce à la Glorieuse Révolution de 1688 et aux événements qui l’ont précédée ; qu’à partir de 1868 le Japon a réformé son système de gouvernement ; mais que l’Éthiopie a perpétué la monarchie absolue. Les auteurs ont de l’histoire une vision selon laquelle des événements mineurs survenant à des moments critiques ont des conséquences durables, ce qui rend toute prédiction difficile. Bien qu’ils ne le disent pas explicitement, cette conception incite à penser que les institutions de qualité auraient dû surgir au hasard à travers le monde, en fonction de qui décidait quoi à tel endroit à tel moment.

Mais il est évident que les bonnes institutions, avec leur lot de richesse et de puissance, n’ont pas surgi au hasard. Tous les pays d’Europe de l’Ouest sont plus riches et mieux gouvernés que n’importe quel pays d’Afrique tropicale. D’énormes différences sous-jacentes ont conduit à cette divergence. L’Europe a une histoire agricole vieille de 9 000 ans, fondée sur les cultures les plus productives au monde et l’usage des animaux domestiques – pratiques importées du Croissant fertile, cette région du Proche-Orient qui va du golfe Persique à la Haute-Égypte en passant par le sud-est de la Turquie. En Afrique tropicale, l’agriculture n’est vieille que de 1 800 à 5 000 ans, et repose sur l’acclimatation de cultures moins productives et des animaux importés.

Résultat, l’Europe a pour elle l’expérience de 4 000 ans de gouvernement, d’institutions complexes et de fabrication des identités nationales, contre quelques siècles tout au plus pour l’Afrique subsaharienne. L’Europe bénéficie qui plus est de sols fertiles d’origine glaciaire, d’une pluviométrie estivale sûre, et d’une quasi-absence de maladies tropicales ; les sols, en Afrique, n’ont pas connu de glaciation et sont pour l’essentiel infertiles, la pluviométrie est instable, et de nombreuses maladies sévissent. En Europe même, l’Angleterre a bénéficié d’avantages supplémentaires : le fait d’être une île peu exposée aux risques d’invasion et de border l’océan Atlantique, qui s’est ouvert au commerce international après 1492.

Il n’est pas étonnant que des pays dotés de tels atouts soient devenus riches et bien gouvernés, au contraire des pays dotés de tels handicaps. L’enchaînement de causalités qui mène lentement de l’agriculture productive à l’organisation gouvernementale, à la construction étatique, aux institutions complexes et à la richesse inclut les explosions démographiques provoquées par l’agriculture et l’accumulation de surplus alimentaires ; d’où, dans des sociétés devenues trop peuplées pour pouvoir prendre des décisions par délibération directe entre tous les citoyens, la nécessité d’un processus de décision centralisé ; d’où aussi la possibilité d’utiliser les surplus alimentaires pour entretenir les rois et leur bureaucratie. On retrouve ce processus, à partir de 3400 av. J.-C. environ, dans différentes régions du monde antique ayant une agriculture très productive comme le Croissant fertile, l’Égypte, la Chine, la vallée de l’Indus, la Crète, la vallée de Mexico, les Andes et Hawaii.

Les auteurs ont aussi la faiblesse de procéder à des affirmations non étayées – voire contredites – par les faits. Ainsi de leur tentative d’expliquer l’origine de l’agriculture par leur cher facteur institutionnel. À l’origine, tous les humains étaient des chasseurs-cueilleurs, qui se sont transformés en agriculteurs, au gré de processus indépendants les uns des autres, dans neuf petites zones éparses de la planète. Un siècle de recherches botaniques et archéologiques a montré que ces zones étaient exceptionnelles par la profusion de plantes sauvages (comme les blés sauvages ou le maïs) et d’espèces animales aptes à la domestication qu’on y trouvait.

 

L’alpha et l’oméga de la prospérité

Si le schéma habituel conduisait les chasseurs-cueilleurs nomades à devenir des agriculteurs sédentaires, il y eut des exceptions : certains chasseurs-cueilleurs nomades se sont d’abord transformés en paysans nomades (Mexique et plaines de Nouvelle-Guinée), tandis que d’autres ne sont jamais devenus fermiers (les Aborigènes d’Australie) ; certains chasseurs-cueilleurs sédentaires sont devenus des cultivateurs sédentaires (Croissant fertile), tandis que d’autres ne sont jamais devenus agriculteurs (Indiens du nord-ouest du Pacifique) ; et certains paysans sédentaires sont retournés à l’état de chasseurs-cueilleurs nomades (Suède du Sud, il y a environ 4 000 ans).

Acemoglu et Robinson se fondent sur l’un de ces processus atypiques (celui du Croissant fertile) pour affirmer – sans la moindre preuve – que ces chasseurs-cueilleurs s’étaient sédentarisés car ils avaient conçu, pour des raisons inconnues, des institutions innovantes au terme d’une supposée révolution politique. Ils affirment en outre que l’origine de l’agriculture repose sur leur explication favorite – l’innovation institutionnelle – plutôt que sur la disponibilité locale des espèces sauvages domesticables, prouvée par les botanistes et les archéologues.

Pour réfuter cette interprétation, pourtant largement admise, les deux auteurs redessinent sur une seule carte les deux cartes des archéobotanistes Daniel Zohary et Maria Hopf, Domestication of Plants in the Old World (2), qui montrent la diffusion de l’orge sauvage et de l’un des deux ancêtres hybrides de l’une des trois espèces de blé (auquel Acemoglu et Robinson se réfèrent à tort comme au « blé » en général). Ces cartes montrent à leurs yeux que « les ancêtres de l’orge et du blé étaient présents sur un grand arc » qui s’étendait bien au-delà du Croissant fertile, et donc que le rôle unique de la région dans l’invention de l’agriculture « n’était pas déterminé par la disponibilité des espèces végétales et animales ».

Mais ce que Daniel Zohary et Maria Hopf ont effectivement montré, c’est que l’épeautre sauvage (Triticum dicoccum) est bel et bien confiné au Croissant fertile, tout comme les zones de forte dissémination de l’orge sauvage et de l’engrain sauvage (Triticum monococcum) ; et que les ancêtres sauvages de toutes les cultures originelles du Croissant fertile étaient eux aussi confinés, ou du moins centrés sur cette région ; et, partant, que c’était là seulement que pouvait surgir l’agriculture. Acemoglu et Robinson se font du tort par l’analyse incorrecte qu’ils font de ces découvertes.

Des thèses présentées par les auteurs, je retiens personnellement que les institutions inclusives constituent un facteur important – mais pas, comme ils le prétendent, l’alpha et l’oméga de la prospérité. Elles expliquent peut-être la moitié des différences nationales en la matière. C’est bien suffisant pour leur attribuer un rôle essentiel dans le monde moderne. Pour tout lecteur intéressé, Why Nations Fail est un excellent moyen de les découvrir, et de comprendre leurs effets.

Ce livre devrait constituer une lecture obligée pour les hommes politiques et tous les acteurs du développement économique. La mise en perspective de ce qui peut ou non être fait aujourd’hui pour améliorer la situation des pays pauvres est stimulante et nourrira le débat. Les donateurs et les organisations internationales essaient de « fabriquer de la prospérité » soit par l’aide, soit en pressant ces pays d’adopter de bonnes politiques économiques. Mais les résultats de ces efforts bien intentionnés sont décevants. Acemoglu et Robinson offrent un diagnostic sans appel des raisons de ces maigres résultats : « Essayer de fabriquer de la prospérité sans s’attaquer aux causes premières des problèmes – les institutions extractives et les politiques qui les perpétuent – n’aboutira vraisemblablement jamais à rien. »

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 7 juin 2012. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1| Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2009.

2| « Domestication des plantes dans l’Antiquité », Oxford University Press, 2011.

LE LIVRE
LE LIVRE

Prospérité, puissance et pauvreté : pourquoi certains pays réussissent mieux que d’autres de Daron Acemoglu, Markus Haller, 2015

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