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L’Espagne et ses petits dictateurs

Au-delà des Pyrénées, une génération de parents perdus, incapables de dire non et de gérer les conflits, a donné naissance à une génération d’enfants impossibles. Souvent déviants, parfois délinquants, certains en viennent à terroriser leur famille. En jeu, ici comme ailleurs, les valeurs consuméristes d’une société où l’on veut tout, tout de suite. S’y ajoute, plus spécifiquement, le complexe d’une démocratie encore jeune où l’autorité est particulièrement dévaluée.

Le député X a chassé de chez lui son fils de 18 ans, trop paresseux et irresponsable, mais il n’a pas supporté les conséquences d’une décision aussi radicale : très vite, il s’est effondré. Il pleurait en l’imaginant à la rue, sans argent, en proie à la drogue et à la délinquance. Le jeune, quant à lui, en a nourri une terrible rancœur envers son père. « Il ne lui a jamais pardonné », se souvient une amie de la famille. Ce genre de situation n’a rien d’exceptionnel. La plupart des parents espagnols qui ont des enfants impossibles sont épouvantés quand, après avoir échoué à trouver un terrain d’entente et négocier des règles de comportement, il leur faut choisir entre sanctionner et faire comme si de rien n’était. C’est que, dans nos sociétés marquées par l’éclatement des modèles familiaux, l’absence de consensus minimum sur les valeurs et les critères d’éducation laisse les adultes désemparés. Selon une enquête de la Fondation d’aide contre la drogue (FAD), 40 % des parents espagnols reconnaissent ne pas savoir gérer les conflits avec leurs enfants.

Les bouleversements sociaux, la révolution Internet, le fait que ces adolescents disposent de bien plus d’argent qu’autrefois ont profondément transformé la culture jeune ces dernières décennies, prenant à rebrousse-poil la génération de la démocratie (1). Auteur de nombreux ouvrages sur le sujet, le philosophe José Antonio Marina (2) soulignait récemment, dans l’une de ses conférences, que les jeunes d’aujourd’hui ne communiquent plus avec leurs parents. Autrefois, les adultes surfaient sur cette immense vague qu’était la société, observe Marina, et même s’ils semblaient aux commandes, c’est la vague qui imprimait le mouvement. « Désormais, parents et enseignants sont convaincus qu’ils n’éduquent plus au nom de la société mais malgré elle. Et ils se sentent dépassés. »

Alors, nombreux sont ceux qui laissent faire, décidant d’ignorer la gravité des conflits avec leurs enfants pour échapper à la confrontation. Ainsi cantonnent-ils leurs interventions à la sphère domestique, plus facilement contrôlable : ils grondent le jeune parce qu’il ne travaille pas assez à l’école, qu’il rentre à la maison quand bon lui semble, parce qu’il ne fait pas son lit ou n’aide pas à mettre la table. Mais ils évitent les questions essentielles : qui donc fréquente-t-il ? Quels risques court-il ? Quelles sont ses valeurs ? Ils ne le font pas car ils craignent de voir leurs pires soupçons confirmés. Et lorsque c’est le cas, ils ont tendance à accuser l’école, les médias, les lois, la société.

Bien sûr, les messages véhiculés par la publicité ou la télévision, valorisant le divertissement et la transgression, font des ravages. « Mais la famille encourage parfois aussi les comportements rebelles. Un jour, j’ai dû expliquer à une mère pourquoi il n’était pas convenable que son fils traite d’“imbécile” un professeur de 60 ans », raconte María Iñesta, psychologue, conseillère principale d’éducation au lycée technique Luis Buñuel, dans la banlieue madrilène. « Nous sommes face à une révolution copernicienne. Les enseignants doivent assumer la charge qui incombait traditionnellement à la famille : apprendre aux enfants à être de bons citoyens, de bons camarades et à respecter les autres. » Le proviseur du lycée, Francisco Javier Lapuente, 40 ans, père d’un enfant de 12 ans, fait remarquer par ailleurs que les problèmes apparaissent de plus en plus tôt. « Il existe des cas de harcèlement scolaire dès l’âge de 7 ou 8 ans. Les parents doivent savoir poser des limites. » [Sur le harcèlement, lire notre entretien avec Rosario Ortega Ruiz]

Nombreux sont ceux qui s’y sont essayés, sans succès. Leur impuissance s’explique notamment par la multiplication des comportements violents, qui finissent souvent par conduire chez le psychologue, quand ce n’est pas au commissariat ou devant le juge. Plus de 34 000 jeunes de moins de 18 ans ont été arrêtés en 2004, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur espagnol (3). Les conduites déviantes révèlent souvent des troubles personnels, de graves problèmes familiaux et l’absence de traitement adéquat. Ces adolescents difficiles, pour qui « ça passe ou ça casse », ont des points communs, s’accordent à dire les sociologues : partisans du moindre effort, ils refusent de se donner de la peine pour obtenir quelque chose, ne supportent pas la frustration et revendiquent constamment des droits, sans vouloir assumer aucun devoir.

 

Individualistes sans scrupules

Les statistiques sont éloquentes. Selon plusieurs enquêtes publiées au début des années 2000, 23 % en moyenne des adolescents espagnols ont un comportement transgressif et négatif ; 500 000 admettent se saouler au moins une fois par mois ; environ 30 % consomment du cannabis ; 3,6 % de la cocaïne ; 12 % ont déjà eu un accident de la route, et 7 % ont découché au moins une fois. 53 % des filles qui ont des relations sexuelles entre 15 et 19 ans n’utilisent pas de contraceptifs, et 5,7 % des élèves reconnaissent être harcelés par leurs camarades au moins une fois par semaine (4).

La psychologue Eva Amman, forte de ses dix-huit ans d’expérience auprès des prisonniers, connaît bien les ressorts des comportements juvéniles, délinquants en particulier. Elle est responsable du Centre éducatif d’Ibaiondo, au Pays basque, qui héberge des mineurs condamnés par la justice ou en attente de jugement ; parmi eux, les sept élèves ayant harcelé le jeune Jokin, dont le suicide en septembre 2004 avait ému toute l’Espagne. « Le manque de limites posées à leurs comportements, la démission des parents, qui s’en remettent à l’école, l’égoïsme de ces mineurs, leur manque d’empathie et leur volonté de satisfaire immédiatement tous leurs désirs en font de véritables tyrans et des individualistes sans scrupules, souligne Amman. Mais ils ont appris tout cela d’une société qui célèbre ces valeurs. »

La violence, psychologique ou physique, la loi du plus fort, est le moyen le plus rapide d’obtenir ce qu’ils veulent. Une seule chose les obsède : « Se faire respecter » par leurs pairs, ce à quoi ils parviennent par la force ou l’intimidation. Le groupe est pour eux la référence par excellence et, comme l’explique encore Eva Amman, c’est par la contrainte que l’on persuade autrui d’en faire partie. « Parler, convaincre, dialoguer, respecter les différences ne sont rien d’autre, pour eux, que des idées de vieux », ajoute-t-elle.
La société actuelle, où l’on récompense d’abord celui qui réussit, et où les relations des jeunes entre eux restent souvent superficielles, n’est pas pour rien dans ces déviances juvéniles. Les adolescents internés à Ibaiondo ou dans d’autres centres éducatifs reconnaissent généralement leurs crimes et délits. Ce qui ne les empêche pas de se plaindre d’avoir eu la malchance de se faire « prendre » et de reporter leur responsabilité sur les « mauvaises fréquentations » et la drogue. La relation affective entre les mineurs et les professionnels de ces établissements est déterminante. Mais il est difficile d’obtenir un changement de comportement en l’absence de suivi thérapeutique régulier et d’un environnement familial favorable.

Pour éviter ces dérives adolescentes, selon les experts, la clé est une éducation appropriée dès le plus jeune âge : si les parents ne sont pas capables de dire « non » à un enfant de 2 ans, comme c’est souvent le cas, le gamin n’en fera qu’une bouchée à 15 ans. « Un jour, mon fils m’a attrapé par la chemise et je suis resté sans réaction », a avoué un père à Javier Urra. Pour ce psychologue, qui travaille depuis plus de vingt ans à la justice des mineurs, « certaines personnes sont incapables de s’opposer aux autres ». Il s’agit de parents qui ne savent pas affronter leurs enfants, soit parce qu’ils choisissent la solution de facilité, soit parce qu’ils craignent d’aggraver le conflit. « Mais cela s’inscrit aussi dans le cadre d’une société qui a tout banalisé, au point qu’il semble ne plus y avoir de différence entre le bien et le mal », ajoute Urra, qui fut le premier Défenseur des enfants en Espagne et vient de publier un ouvrage intitulé « Le petit dictateur ». « Si nous ne fixons aucune limite, nous en arrivons à avoir des enfants despotes à la maison. »

Javier Urra affirme que 8 % des parents se disent impuissants et désespérés, 8 % reconnaissent avoir été plusieurs fois insultés ou menacés par leurs enfants, 20 % ne savent pas leur faire face quand ils exigent de l’argent. « La majorité transmettent à leurs gamins – ou plutôt essaient de leur transmettre – l’ambition, le désir d’accéder à des emplois valorisants, le goût des études et la volonté d’assumer des responsabilités. Mais ils insistent beaucoup moins qu’avant sur les valeurs sociales, politiques ou religieuses. En somme, ils leur lèguent un certain pragmatisme, à courte vue la plupart du temps. »
Les adolescents difficiles sont totalement réfractaires aux valeurs. Capricieux, ils manquent de respect envers l’autorité du père, de la mère et du professeur. Ils ne veulent ni travailler, ni étudier, ils sont grossiers et disent ne pas pouvoir « blairer » leurs parents. Ces derniers reconnaissent souvent ne pas savoir comment les élever et avoir échoué. « Personne ne m’a préparé à être père dans ces conditions », s’est plaint l’un d’eux à Javier Urra. « Quand je dis “non” à ma fille de 16 ans, lui a confié un autre, elle me demande de fournir des raisons susceptibles de la convaincre. Et parfois, je ne sais pas quoi dire. Par exemple, elle me demande : “Pourquoi toi tu peux fumer des joints et pas moi ?” Elle ne m’obéit pas. »

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Ces parents sont rongés par la peur de l’affrontement. Plusieurs spécialistes soulignent que les articles 154 et 155 du Code civil espagnol, s’ils ne sont pas légalement abrogés, le sont à coup sûr pour la société. Le premier autorise à éduquer et punir raisonnablement les enfants ; le second stipule que ces derniers doivent obéir à leurs parents tant qu’ils vivent sous leur toit et contribuer aux dépenses de la famille. Le juge pour mineurs de Grenade, Emilio Calatayud, met ces malentendus sur le compte du complexe de jeune démocratie propre à l’Espagne. « C’est le règne du “nous sommes tous égaux”, “il ne faut surtout pas dire ‘non’ aux enfants”, etc. Dans ce pays, nous sommes passés d’un extrême à l’autre : du père autoritaire d’avant la démocratie au père psychologue pour lequel il faut expliquer les choses, être l’ami de ses enfants. » Les conséquences de ce culte du dialogue sans limites sont désastreuses, estime ce juge qui rend en moyenne 900 jugements chaque année. Il n’est pas facile d’exercer sa paternité dans une société où la famille a connu de profonds bouleversements, avec l’augmentation des divorces, et des enfants qui passent d’une maison à l’autre ; une société où il est devenu très facile de se procurer de la drogue ; où la violence est glorifiée dans les jeux vidéo et les séries télévisées. « Nous avons donné énormément de droits à cette jeunesse, sans avoir suffisamment insisté sur ses devoirs », souligne encore Calatayud.

Les nouveaux jeunes délinquants sont de plus en plus souvent issus de familles des classes moyenne et moyenne supérieure, contrairement à ceux des années 1980, venus de milieux défavorisés. « Nous tous, parents d’enfants mineurs, sommes susceptibles de recevoir à tout moment un appel du commissariat nous informant que notre fils, mais aussi notre fille, a commis telle ou telle infraction : il peut s’agir d’une bêtise, ou bien d’un délit relativement grave. Aujourd’hui, se procurer de la drogue est facile. On peut acheter des graines de marijuana un peu partout », ajoute le juge Calatayud.

Les expériences que les adolescents espagnols des générations précédentes vivaient à partir de 18 ans se font aujourd’hui dès l’enfance. La recherche du plaisir et les relations en tout genre sont très précoces. À cela s’ajoute le fait que l’adolescence dure deux fois plus longtemps chez les générations actuelles que chez leurs grands-parents, affirme Manuel Martín Serrano, professeur de l’université Complutense de Madrid et auteur d’« Adolescence produite et adolescence vécue (5) ». Cet allongement est dû principalement à une entrée plus tardive dans la vie active, à 24 ans en moyenne. « Les nouvelles générations suivent un parcours plus long, avec des étapes existentielles brutales, très dures pour beaucoup, où le risque est plus élevé de se perdre », affirme Martín Serrano.

Mais les adolescents et les jeunes ne sont pas les seuls à être perdus, leurs parents le sont également. « Ici, à Grenade, j’ai fini l’année avec 165 plaintes déposées par des parents qui se disent maltraités par leurs enfants, conclut le juge Calatayud. Ils n’en peuvent plus. Ce sont des affaires dans lesquelles on voit des jeunes maltraiter les membres de leur famille, les faire chanter et les humilier. Il y a deux ou trois ans, il n’y avait pas plus de trente ou quarante cas de ce genre. »

Avant de se rendre devant les tribunaux, et après avoir consulté professeurs, psychologues et psychiatres, certains parents ont même recours à des détectives privés pour enquêter sur leur progéniture. Julio Gutiez, président de l’Association des détectives privés d’Espagne, explique qu’un professionnel consacre en moyenne 40 % de son activité à des affaires entrepreneuriales ou touchant le monde du travail, 40 % à des questions d’argent, de fraudes à l’assurance, de contrefaçon, et 20 % à des enquêtes familiales. Sur ces 20 %, la moitié (soit 10 % de leur activité) sont des enquêtes diligentées par des parents sur leurs adolescents. « Ce type d’affaires a connu une croissance spectaculaire ces quatre dernières années », note Gutiez. De presque zéro, nous sommes passés à sept mille par an. « De quoi s’inquiètent les parents ? De savoir si leur enfant se saoule, se drogue, quelles sont ses fréquentations, explique-t-il. Dans 98 % des cas, leurs soupçons sont fondés. » Et Julio Gutiez de citer le cas de jeunes qui financent leur consommation de drogue par du petit trafic : « Ils sortent de chez eux le samedi avec 50 ou 60 euros en poche. Avec ça, tu te procures un gramme de cocaïne ou une plaquette de shit. Sans compter les petites jeunes de 16 ou 17 ans qui se prostituent occasionnellement le week-end pour gagner les 600 ou 700 euros nécessaires à l’achat des vêtements dont elles rêvent. » D’autres parents choisissent de mettre leur enfant à la porte, mais veulent savoir comment il s’en sort. Certaines situations sont particulièrement terribles. « En ce moment, j’ai le cas d’un jeune de 17 ans que son père et sa mère ont chassé de chez eux parce qu’il les frappait. Il a deux antécédents de vol avec violence, poursuit Gutiez. Ses parents veulent être tenus au courant de ses faits et gestes car il traîne avec une bande qui… Bref, ils ont peur qu’il revienne chez eux. Ils veulent que nous le surveillions pour les prévenir au cas où il prendrait le chemin de la maison, qu’ils aient le temps de déguerpir. »

 

Cet article est paru dans El País en avril 2006. Il a été traduit par Maïra Muchnik.
 

Notes

1| C’est ainsi qu’on nomme la génération arrivée à l’âge adulte après la chute du franquisme en 1975 et l’instauration d’un régime démocratique en Espagne.

2| Philosophe et pédagogue célèbre, José Antonio Marina a créé l’université des parents (universidaddepadres.es), une université en ligne destinée à être la référence du « parenting » en Espagne. Marina est aussi l’auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation philosophique à succès.

3| Selon les données les plus récentes de l’Institut national espagnol des statistiques, en 2012, 16 172 mineurs ont été condamnés à des peines de prison ferme.

4| Selon une enquête récente du ministère de la Santé, 30,8?% des adolescents espagnols admettent se saouler au moins une fois par mois ; environ 16,1 % consomment du cannabis ; 2,5 % de la cocaïne. En 2010, les adolescents représentaient 18 % des blessés graves et 15 % des tués par accident de la route. Selon une enquête de 2009, 37,7 % des filles qui ont des relations sexuelles entre 15 et 19 ans n’utilisent pas de contraceptifs.

5| Adolescencia producida y adolescencia vivida. Las contradicciones de la socialización (« Adolescence produite, adolescence vécue. Les contradictions de la socialisation », FAD, 2005).

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Le petit dictateur de L’Espagne et ses petits dictateurs, Esfera de los Libros

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