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Me Too, les limites d’une révolution culturelle

L’affaire Weinstein et la dénonciation du harcèlement sexuel qui a suivi marquent un authentique temps révolutionnaire. C’est le pouvoir aristocratique masculin qui tombe. Reste que les féministes ont tort de mettre dans le même sac toutes les formes de malfaisance sexuelle.


© Erik McGregor/Pacific Press/LightRocket / Getty

Devant le Trump International Hotel, à New York, en décembre 2017. Depuis que l'affaire Weinstein a éclaté en octobre, les vannes se sont ouvertes et ne sont pas près de se refermer.

On a d’abord vu d’imposants potentats de l’industrie du cinéma et des médias mordre la poussière. Ont suivi une cohorte de despotes et seigneurs de moindre envergure, employés dans le même secteur. Et puis le phénomène s’est étendu au point d’atteindre la moitié des hommes de Hollywood et des professions plus négligeables, comme la politique. Le vacarme fut entretenu par des experts pontifiants (ceux qui n’avaient pas encore chuté eux-mêmes) s’efforçant d’expliquer ce qui s’était produit, puis de l’expliquer à grands frais, puis d’ajouter encore de nouvelles explications. Car le paysage n’a cessé de changer : bientôt se retrouvèrent à leur tour sur le gril des gens pas si puissants (des journalistes indépendants et des romanciers expérimentaux ont figuré sur une liste qui a circulé sur Internet), et on ne sut plus très bien de quoi l’on parlait : de « virilité toxique » ou de panique masculine ?
Mais, au début du moins, l’histoire paraissait claire. Il s’avère que dans les plus hauts gratte-ciel et les hôtels les plus luxueux des économies les plus avancées, de nombreux hommes en vue se sont pris pour des seigneurs féodaux, exigeant un droit de cuissage de leurs vassales, en l’occurrence leurs subordonnées ou des femmes souhaitant pénétrer dans leur fief. Ils prélevaient manifestement une taxe sur l’évolution de carrière des femmes, les moins chanceuses d’entre nous étant obligées non seulement de prêter serment de fidélité à des chefs arrogants, mais aussi de rendre divers types d’hommages sexuels, consistant à flatter leur ego (ce qui est déjà répugnant), à se faire peloter ou à garder le silence après un viol caractérisé.
Du point de vue politique, la révélation de l’ampleur du harcèlement sexuel représente un bouleversement sociétal ; une grande victoire dans le combat multiséculaire pour l’égalité des femmes. Cette fois, le champ de bataille est professionnel, et les adversaires massacrés ceux qui font et défont les carrières. Une lutte pour les carrières est certes une révolution bourgeoise – au sens historique, sans connotation négative. Si le corps des femmes est encore considéré comme une propriété, alors une nouvelle Terreur n’avait que trop tardé. Si les femmes en sont encore à s’employer à abolir un privilège aristocratique quelques siècles plus tard, c’est que cette classe sociale doit être liquidée pour que l’égalité civique et économique entre les sexes puisse advenir.
Que les agents de destruction aient été des femmes qui se bornaient à raconter publiquement leur histoire est rien de moins que délicieux. Les femmes se racontaient des ragots, se plaignaient, invectivaient – et, soudain, le monde les écoutait (les historiens ont beaucoup écrit sur le rôle qu’ont joué, dans des révolutions précédentes, les commérages et les lieux où ils se colportent, comme les cafés). Chaque histoire qui sortait était plus sordide que la précédente : variations infinies sur le thème de l’ignominie sexuelle. Les révélations n’avaient rien de nouveau, mais le cadre avait changé : le boss aux mains baladeuses, les sollicitations obscènes, la promotion canapé, tout cela n’allait pas continuer comme si de rien n’était. Chaque révolution a ses armes de choix : il fut un temps où c’étaient les mousquets et la guillotine, aujourd’hui c’est le « partage » sur les réseaux sociaux et la dénonciation dans les médias. Ce ne sont plus les têtes qui tombent, mais les carrières : des contrats déchirés, des accords annu­lés, des agents « démissionnés », des comptes de messagerie électronique fermés. Une carrière finie, ce n’est pas rien : à notre époque, c’est tout perdre. Quand The New York Times a dressé la liste de 24 personnalités masculines accusées de harcèlement sexuel, cela faisait songer au spectacle de têtes coupées fichées sur des piques sur la place publique. Le grand absent de la liste était hélas notre tripoteur en chef Donald Trump, qui est parvenu jusqu’ici à esquiver les diverses plaintes pour agression sexuelle déposées contre lui.
À propos de ces potentats et seigneurs taillés en pièces : beaucoup d’entre eux, ne peut-on s’empêcher d’observer, n’étaient pas les spécimens les plus attrayants : des hommes ventrus, aux joues flasques ; des gros qui enjoignaient aux femmes de maigrir ; des hommes laids attirés par des secteurs d’activité organisés autour du physique féminin. Ai-je tort de parler du physique de ces hommes ? Je me demande ce que cela fait d’extorquer du sexe à des subalternes quand on est l’un de ces types, un type qui est parvenu à accumuler une part considérable de pouvoir dans le monde, mais qui reste lui. Quand tu te regardes dans la glace, est-ce que tu y vois un grand chasseur blanc dont les femmes sont le gibier de prédilection ? D’accord, tu as gagné, tu es arrivé au sommet, mais chacune de tes victoires n’est-elle pas une petite piqûre de rappel de ta mocheté ? Si la domination sexuelle apaise certains hommes, est-ce parce que quelque part à l’intérieur d’eux vit un avorton chétif et menacé, et qu’extorquer de la soumission sexuelle est une forme de récompense ? Une femme qui était parvenue à repousser les avances d’un producteur de cinéma nu et implorant se souvient qu’il avait fondu en larmes en disant qu’elle le rejetait parce qu’il était gros.
On répète en ce moment comme un mantra que le harcèlement sexuel n’est pas une question de sexe mais de pouvoir. Je me demande si cela n’est pas un peu court : l’homme qui n’arrête pas de parler de sexe est-il un homme con­vaincu de son pouvoir ou bien un homme qui essaie désespérément de vous impressionner par ses prouesses ? Ne pas remarquer la précarité du pouvoir encourage la soumission, surtout chez les femmes prises pour cible. Si tant est que les événements récents révèlent quelque chose, c’est que le pouvoir est un pacte social, pas une entité stable. Les despotes avaient du pouvoir tant qu’ils accomplissaient des choses qui profitaient à la société, mais les termes de l’accord peuvent changer brusquement (la force diffère du pouvoir, j’y viendrai).

En quête d’analogies politiques, je me suis retrouvée à feuilleter mon vieil exemplaire des Cahiers de prison d’Antonio Gramsci, un manuel utile pour les appren­tis révolutionnaires. Des bouleversements sociaux comme celui que nous vivons – chaotiques et improvisés, mais prédéterminés – se produisent quand à certains échelons on n’accepte plus les conditions existantes et qu’on pose de nouvelles revendications. Gramsci appelle cela la « guerre de position ». Déboulonner le pouvoir ne consiste plus de nos jours à prendre la Bastille mais à changer la façon dont les gens parlent et pensent. Nos soubresauts se présentent sous des habits différents, mais créer une crise d’autorité chez ceux qui sont au pouvoir reste le moyen de faire advenir un nouveau monde.

Mais, comme le montrent les événements ­récents, les agents du progrès ne sont pas toujours ceux qu’on attend. De même que l’armée fut un élément essentiel de la déségrégation des Noirs aux États-Unis, on voit aujour­d’hui des entreprises comme News Corp jouer les progressistes sur le harcèlement sexuel. En apparence du moins, car ce qui semble être du progrès peut être aussi un moyen de disperser les protestataires, ­dirait Gramsci. Mais, à propos d’agents improbables, l’une des victoires les plus importantes sur le champ de bataille a été le fait d’une ancienne Miss America, Gretchen Carlson. Dur, dur pour celles qui préféreraient voir les victoires féministes venir de femmes dotées de meilleures références en matière de féminisme.
Ce fut une chance pour Carlson que son livre Be Fierce paraisse deux ­semaines après l’annonce de la première vague d’accusations contre Harvey Weinstein. Cela a rappelé au monde qu’elle était celle qui avait allumé la mèche ayant déclenché la déflagration. La plainte déposée en 2016 par Carlson pour harcèlement sexuel contre le patron de la chaîne Fox News, Roger Ailes, lui a valu d’obtenir un chèque de 20 millions de dollars, les excuses de la Fox et la tête d’Ailes sur un plateau porté par Rupert Murdoch fils. (Après quoi Murdoch père a offert à Ailes 40 millions de dollars d’indemnités de départ ; Ailes est décédé l’année suivante.) Malheureusement, rien de cela ne figure dans le livre de Carlson – on ne reçoit pas 20 millions de dollars sans clause de confidentialité.
Pour en savoir plus, je vous recommande de lire l’excellent article de Gabriel Sherman sur Ailes et la culture Fox News publié dans le magazine New York (1). C’est par Sherman que nous appre­nons que Carlson a enregistré secrè­tement ses échanges avec Ailes sur son portable pendant un an et demi – dont cette phrase où Ailes dit qu’ils n’auraient pas autant de différends s’ils avaient couché ensemble il y a longtemps – un propos tenu peu de temps avant qu’elle soit congédiée (au bout de onze ans comme présentatrice du journal) et peu de temps après qu’elle se fut plainte du climat sexiste qui régnait chez Fox News, raison pour laquelle Ailes l’avait accusée de « détester les hommes » et rétrogradée.
Quand la plainte déposée contre Ailes fut rendue publique, des milliers de femmes de toutes les professions – serveuses, banquières d’affaires, exploi­tantes de plateformes pétrolières – écrivirent à Carlson pour lui faire part de ce qu’elles avaient elles-mêmes vécu. L’essentiel de son livre porte sur ces témoignages. Et ils ne sont pas très réjouis­sants. Le harcèlement sous toutes ses formes est monnaie courante dans tous les secteurs, qu’il s’agisse d’exiger des faveurs sexuelles en échange d’un avantage, de quémander de façon répé­tée un rendez-vous ou des relations ­intimes ou d’infliger un bizutage sexuel aux femmes dans des métiers traditionnellement masculins comme la police ou l’armée. Plus on occupe un emploi précaire, pire c’est. Les employées de la restauration rapide sont particulièrement vulnérables.
Ce qui arrive aux femmes qui tentent de résister ou portent plainte pour harcèlement n’est jamais très réjouissant non plus, constate Carlson. Les direc­tions des ressources humaines ne réagissent pas (elles ne sont là que pour protéger l’entreprise) : les harceleurs qui opposent une défense du type : « Vous croyez que j’ai envie de me taper ça ? » (la défense de Trump) sont crus de préférence à leurs accusatrices. Les femmes qui se manifestent doivent s’attendre à ne pas obtenir de promotion ou de poste intéressant, voire à ce que leur emploi soit supprimé. Les rares fois où un chef harceleur se fait virer, la femme qui l’a fait tomber est souvent traitée comme une pestiférée par les anciens alliés de ce dernier. La majorité de celles qui portent plainte pour harcèlement finissent par quitter l’entreprise, ce qui contribue à expliquer que, aux États-Unis, 70 % des femmes harcelées n’en fassent pas état, selon la Commission pour l’égalité des chances au travail. Le service statistique du ministère américain de la Justice classe dans une catégorie à part les viols et agressions sexuelles sur le lieu de travail – il en recense plus de 43 000 par an – mais, comme le souligne Carlson, « les ­défenseurs des droits des femmes jugent ce chiffre très sous-­évalué ». Et puis il y a les ­effets psychologiques, qu’elle énumère : ­dépression, troubles du sommeil, perte d’estime de soi, voire tentatives de suicide.
Be Fierce est très utile sur le plan pratique, d’autant que Carlson renvoie ­manifestement à sa propre expérience. Élaborez une stratégie avant d’aller voir la DRH, sans quoi vous risquez de devoir vous plier aux choix qu’on vous indi­quera ; votre contrat contient peut-être une clause compromissoire que vous ignorez (Carl­son et ses avocats l’ont contournée en attaquant Ailes et pas l’entreprise Fox News) ; quant à enregistrer quelqu’un à son insu, vérifiez ce qu’en dit la loi locale (2).

Le livre est moins convaincant lorsque Carlson s’efforce de concilier ses penchants féministes et les contours de sa carrière, lancée par son titre de Miss America obtenu en 1989. Être exposée aux regards de tous l’a mise mal à l’aise, dit-elle, et elle a été surprise de n’être évaluée « que sur son physique ». Elle n’a pas apprécié qu’on lui dise qu’en participant au concours de beauté elle avait « accepté d’être transformée en objet ».
Certes, les participantes au concours de Miss America n’ont pas à se faire draguer par des gros dégueulasses d’atta­chés de presse, mais il n’en demeure pas moins qu’elles servent à entretenir un certain nombre de fantasmes sur la féminité. Carlson le dit elle-même et raconte qu’après avoir cédé son trône elle a suivi un cursus d’études féministes et rédigé dans ce cadre un essai dans lequel elle ­notait que, si les femmes ont pour rôle de « faire le travail émotionnel et de servir les hommes », les Miss America l’ont encore davantage. Carlson n’en parle pas, mais un homme bien connu qui ­attendait ce type de service était, bien sûr, le futur président, qui est accu­sé d’avoir peloté et embrassé sans leur consentement deux candidates au titre de Miss USA. Trump lui-même se vante d’avoir fait irruption dans les loges des candidates au concours de Miss Teen USA pour reluquer des adolescentes dévêtues. Après avoir acheté la franchise de Miss USA, il dit avoir « augmenté la hauteur des talons et ­réduit la taille des maillots de bain ».
Le « piédestal idéalisé » sur lequel on place une Miss America est une façon de lui ôter tout pouvoir, comme Carlson s’en est rendu compte. C’est vrai, et, si vous regardez une chaîne du réseau Fox News, vous verrez le même type de fémi­nité soumise, distillée sous sa forme la plus pure. Comme les candidates aux concours de beauté, les femmes de Fox News sont recrutées sur leur physique, puis plastifiées jusqu’à avoir l’air de mannequins de vitrine. Les exigences esthétiques sont moindres sur les autres chaînes d’information, mais l’optique de Fox News montre très clairement ce que l’on attend des femmes : avant tout, ne pas être des hommes.
La binarité rigide des rôles assi­gnés aux deux sexes est mise à mal dans certains milieux, mais ici elle se manifeste dans toute sa splendeur. Même quand la personne a du tempérament, le code vestimentaire exprime la soumission féminine : robes garrots (soutenues par de la lingerie sculptante de la marque bien nommée Spanx (3)), décolletés plongeants, talons aiguilles de 10 centimètres qui rendent la fuite impossible. La robe est si courte que recroiser ses jambes donne lieu à d’embarrassantes photos d’entrejambe diffusées sur Internet (4). Sur l’une d’elles, Carlson semble être auditionnée pour le rôle de Sharon Stone dans Basic Instinct (les présentateurs hommes sont autorisés à ne pas avoir de corps ; les femmes ne sont que corps).
Et puis il y a la bouche Fox caractéristique : les lèvres glossées perpétuellement prêtes à la fellation. Dans un passage très éclairant de l’article de Sherman, une ancienne maquilleuse de Fox News raconte comment des présentatrices font un saut chez elle pour se faire maquiller avant un rendez-vous en tête à tête avec Ailes. « Je vais voir Roger, il faut que je sois belle ! », disaient-elles. L’une d’entre elles au moins en revient sans plus de maquillage sur le nez et le menton.

Je ne suis pas en train de dire que les femmes se font harceler à cause de la façon dont elles s’habillent. Ce que je veux dire, c’est que la façon dont Ailes voulait que « ses » femmes s’habillent dénote le rôle qu’il voulait qu’elles jouent : celui de réceptacle. Que cela signifie tailler une pipe au patron ou avaler les fantasmes masculins en général, c’est l’image. Si celles qui ont accepté ont eu du mal à dénoncer le harcèlement au travail parce qu’elles avaient honte des compromis qu’elles avaient faits – ce que beaucoup d’entre elles ont dit –, c’est que la honte est ce que les femmes sont censées éprouver dans cette équation. La honte est précisément ce qu’elles doivent avaler. Les femmes sont là pour servir de décharge à toutes les formes de faiblesse et de haine de soi masculines qui peuvent être déversées sur elles. La misogynie a ceci de pratique qu’elle évite aux hommes de se haïr eux-mêmes puisqu’ils peuvent haïr les femmes à la place.
Les femmes de Fox News ont, ­parmi leurs nombreuses missions, celle de vanter ce modus vivendi. Le patriarcat n’a pas d’armée régulière (encore que certaines féministes aient théorisé le viol comme son organe répressif) mais il possède des institutions culturelles, comme Fox News, qui diffusent ses valeurs et ses normes. L’intellectuel de gauche plein de bons sentiments qui demande à ses subordonnées de porter des robes plus moulantes, le très intello directeur de radio qui fourre sa langue dans la bouche de femmes non consentantes, l’expert grassouillet qui fait subir ses érections 5, peu importe qu’ils regardent Fox News ; le travail culturel de Fox est de rendre explicite un ensemble de présupposés implicites sur la réceptivité féminine auxquels ces hommes adhèrent aussi.
« Le harcèlement sexuel prospère dans un environnement où l’on n’attache aucune valeur aux droits des femmes », écrit Carlson. Certes. Mais être maîtresse de son corps ce n’est pas seulement ne pas se faire peloter, c’est aussi avoir accès à la contraception et avoir le droit d’avorter, et là les femmes de Fox News, même quand elles ont du tempérament, sont de très mauvaises alliées. La présentatrice Megyn Kelly dit un jour à une invitée féministe que les féministes avaient tort de défendre le droit à l’avortement parce qu’elles se mettaient à dos la moitié des femmes américaines. C’était tellement à côté de la plaque qu’on se demande si sa gaine amincissante n’empêchait pas l’oxygène ­d’affluer au cerveau.
La revendication politique du ­moment est que les hommes soient de meilleurs hommes : nous voulons qu’ils abandonnent la masculinité toxique et les comportements hérités du passé qui font obstacle à l’égalité. Mais n’y a-t-il pas également des comportements ­féminins hérités du passé qui sont tout aussi inadaptés au monde du travail ­actuel ? La question m’est venue en lisant le récit que fait Carlson d’un épisode qu’elle a vécu dans un de ses premiers emplois. Elle est en voiture avec un cameraman dans la campagne de Virginie. Celui-ci se met soudain à lui parler du plaisir qu’il a pris à lui toucher les seins en plaçant le micro sous son chemisier et poursuit ce mono­logue obscène pendant tout le reste du trajet de retour au bureau. Carlson fut prise d’une « peur panique », écrit-elle. Le corps secoué de tremblements, elle se collait contre la portière passager, priant pour ne pas avoir à sauter de la voiture en marche. De retour au bureau, elle tremblait si fort que son supérieur le remarqua et lui demanda ce qui s’était passé ; elle lui raconta qu’elle avait été prise de maux d’estomac (le cameraman fut par la suite licencié pour un autre motif).
Je ne vais sans doute pas me faire des amis en posant cette question, mais qu’est-ce qui empêchait Carlson de dire au cameraman de la fermer ? D’accord, c’était une jeune femme d’une vingtaine d’années qui venait d’être embauchée. Et il avait dépassé les bornes. Mais il n’était pas son supérieur hiérarchique. Il ne l’avait pas menacée, sauf à considérer que ses propos grossiers sur son corps étaient en soi une menace. Il ne l’avait pas pelotée ni caressée ni embras­sée contre son gré (tous actes dont je pense fermement qu’ils justifient un ­licenciement).
Une réponse à la question peut être que Carlson était conditionnée pour se comporter en femme et qu’une certaine délicatesse sur les questions de sexe est un vieil attribut de la féminité traditionnelle. (C’est ce qui fait qu’une blague salace est plus drôle quand elle vient d’une humoriste que de son équivalent masculin, car cela fait plus de tabous sociaux à briser). Mais si nous exigeons des hommes qu’ils viennent à bout de leur conditionnement social, n’y a-t-il pas des aspects de la féminité que nous pourrions aussi avoir envie de bazarder ? Se recroqueviller quand un homme parle de sexe en fait l’équivalent du bâton du maître : il lui suffit de le lever pour vous faire obéir. C’est la soumission intériorisée du colonisé, et, de fait, les féministes de gauche, espèce en voie de disparition en ces temps d’appel au leadership féminin (6), suggéraient ­naguère de considérer les femmes comme « la dernière colonie » – y compris celles d’entre nous qui habitent dans des ­métropoles modernes.
Les choses iraient peut-être mieux si les femmes désapprenaient ce type de réaction – au cas où les hommes ne cesseraient pas immédiatement de brandir leurs bâtons. Pire, ne contribuons-nous à soutenir le pouvoir masculin – ou l’aura de pouvoir que ses détenteurs cherchent à créer – en tremblant sur commande ? Carlson évoque des théories selon lesquelles des incidents verbaux comme celui du cameraman mènent directement à l’agression sexuelle, mais si nous réagissons au harcèlement verbal comme s’il s’agissait d’une pente glissante vers le viol, nous aurons beaucoup plus de mal à nous y opposer, du moins dans les cas où c’est possible.
Mettre dans le même sac toutes les formes de malfaisance sexuelle, quelle que soit leur gravité – comme dans le cadre de la campagne virale #MeToo, à laquelle un demi-million de femmes ont adhéré à la suite de l’affaire Harvey Weinstein – a pu avoir son utilité du point de vue du militantisme. Mais, dans la vie réelle, les distinctions ont leur importance. Il faut savoir quand dire à quelqu’un de la fermer et quand sauter d’une voiture en marche.

Cela suppose aussi de savoir distinguer la force du pouvoir. L’une des nombreuses choses dont il faut rendre responsable le monstrueux Weinstein c’est qu’il rend difficile de nourrir cette discussion. Les récits de ses accusatrices – plus d’une centaine à ce jour – montrent qu’il lui est arrivé d’utiliser la force physique pour soumettre les femmes. Mais le plus souvent sa tactique était l’intimidation ; il surfait sur l’aura du pouvoir. C’était aussi un manipulateur accompli, et les manipulateurs connaissent leur public : il jouait sur la peur qu’ont les femmes de faire une scène ou de s’opposer frontalement à un homme. Celles qui ne se sont pas laissé intimider semblent s’en être mieux sorties. L’actrice Lupita Nyong’o a raconté plusieurs de ses rencontres dans un article du New York Times. Quand il sortait son jeu habituel, elle refusait de jouer le rôle qu’il attendait d’elle. Par exemple, s’il lui proposait de la masser, elle inversait les rôles et lui faisait elle-même un massage, gardant ainsi le contrôle de la situation. Quand il tentait d’enlever son pantalon, elle marchait vers la porte, sans lui donner la satisfaction de paraître intimidée. Et il faisait machine arrière. Elle semble avoir compris que Weinstein avait peut-être un pouvoir sur sa carrière, mais pas sur elle-même : faire cette distinction lui a donné une plus grande marge de manœuvre pour se sortir d’un mauvais pas.
Nous n’avons pas encore fini d’assimiler les milliers d’histoires qui circulent. Le plus terrifiant est le caractère sériel de l’entreprise de harcèlement, le nombre colossal de victimes que tant d’exploiteurs sexuels ont accumulées. C’est comme s’ils s’étaient mis en pilotage automatique, qu’ils étaient programmés pour soutirer des relations sexuelles – ou une récompense, une humiliation, ou autre chose – à des femmes non consentantes. Quoi qu’ils recherchent, il leur en faut toujours plus. On a du mal à concevoir que des humains se comportent à ce point comme des robots. Nous aimons mettre l’accent sur le libre arbitre des prédateurs, leurs gains supposés – le plaisir sadique, la joie de s’en tirer en toute impunité – qui les rend encore plus monstrueux et les différencie du reste d’entre nous. Mais qui « choisirait » d’être un robot ?
J’ai pris une fois un café avec un homme atteint du syndrome de La Tourette, dont l’un des tics consistait à toucher. Il se penchait sur la petite table pour me toucher l’épaule, et sa main finit par migrer vers mes seins. Cela me mit très mal à l’aise, mais je ne voulais rien dire car je ne ­savais pas s’il était en mesure de contrôler ses gestes. Était-ce de la lubricité ou un handicap ?
La question me turlupine aussi à propos de certains des malfaiteurs sexuels dont on parle dans les médias. Ainsi, l’ancien député démocrate Anthony Weiner est depuis des années l’incarnation du tic sexuel : cet homme d’une intelligence avérée est sous l’emprise d’une compulsion si handicapante intel­lectuellement que, après une série de révé­lations propres à briser une vie, il s’est fait piéger une fois de plus, cette fois par une adolescente de 15 ans. Tout le monde aurait pu voir à 1 kilomètre que c’était un coup monté – tout le monde, sauf Weiner (la fille a dit par la suite qu’elle cherchait à influer sur le cours de l’élection présidentielle de 2016 – ce qu’elle est sans doute parvenue à faire : le FBI a rouvert l’enquête sur les courriels de Hillary Clinton après avoir saisi l’ordinateur de Weiner à la suite de la dénonciation de sa nouvelle amie).

Les commentateurs ont été prompts à décréter que des hommes comme Weiner n’ont pas d’addiction au sexe ; que c’est leur choix. Aucune de ces deux analyses ne me semble vraiment exacte. La question que j’ai envie de poser est celle-ci : qu’est-il arrivé à ces hommes ? Quand on entend parler d’un homme qui s’est masturbé dans un pot de fleurs, ou derrière son bureau, ou, pire, qui a coincé une femme et a éjaculé sur ses vêtements, alors oui, clairement, ceux-là détestent les femmes et y sont accros. Humilier une femme est à l’évidence un moyen de soulager quelque chose (si les exhibitionnistes éprouvent le besoin de sortir leur pénis et de le montrer, nous disent les psychanalystes, c’est pour se rassurer qu’il est toujours là). Cela dit, si la haine des femmes est automatiquement transmise aux hommes par une culture misogyne – ce qui est l’analyse féministe habituelle –, pourquoi certains hommes sont-ils tellement plus monstrueux que d’autres ?
Une réponse dont on peut être sûr qu’elle ne plaira pas à celles et ceux qui sont prompts à condamner a été suggérée par la féministe Dorothy Dinnerstein dans The Mermaid and The ­Minotaur (1976) : le problème des hommes est qu’ils ont eu une mère. Ayant été des enfants, période ­durant laquelle des femmes ont contrôlé leur corps de ­façon humiliante en les privant de tout pouvoir, les hommes cherchent à inverser la situation quand ils parviennent à l’âge adulte. L’éducation domi­née par la mère, pensait Dinner­stein, est la raison pour laquelle les hommes détestent les femmes et tout ce qui est inscrit comme féminin dans la culture. Résultat, tant les hommes que les femmes restent des semi-­humains, des monstres, et telle est à la fois notre condition sociale et notre tragédie personnelle : les hommes ne pourront cesser de régner sur le monde tant que les femmes régneront en maîtres sur l’enfance. Et, pour pousser les hypo­thèses de Dinnerstein dans un sens encore moins réjouissant : les mères ne reportent-elles pas sur leurs fils les mauvais traitements que les hommes leur ont fait subir ?
Les hommes considéreront-ils un jour les femmes comme des êtres humains à part entière et non comme des brosses à reluire et des réceptacles ? D’ici là, les accusations et les révélations vont continuer : les vannes sont ouvertes et ne sont pas près de se refermer. C’est exaltant. Nul doute que des innocents seront pris entre deux feux puisque les distinctions continuent de s’estomper et que la méfiance mutuelle s’accroît, puisqu’un compliment au bureau ­devient une ­offense et une tape dans le dos, passible de poursuites.
En même temps, on sait bien que la sexualité n’aide pas à être cohérent avec soi-même. Les usages sociaux et la crainte de la sanction ne suffisent pas à assurer cette cohésion, ce qui explique que nous soyons devenus experts dans l’art de compartimenter. Il faut manquer d’imagination ou n’avoir jamais fait son examen de conscience pour se demander comment Harvey Weinstein a pu financer une chaire d’études féministes à l’université Rutgers alors qu’il agressait en série des jeunes actrices et assistantes.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 21 décembre 2017. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1. « The Revenge of Roger’s Angels », New York, 2 septembre 2016.

2. Aux États-Unis, la législation varie d’un État à l’autre.

3. Spanx évoque le verbe to spank, « donner la fessée ».

4. Ailes avait fait installer une leg cam, une caméra fixée à une chaise qui filmait les jambes des candidates.

5. Allusions à Leon Wieseltier, rédacteur en chef du magazine The New Republic, Mike Oreskes, directeur de l’information de la radio publique NPR, et Mark Halperin, commentateur politique sur la chaîne MSNBC.

6. Allusion au livre de Sheryl Sandberg, Lean In, traduit sous le titre En avant toutes, Livre de Poche, 2014 (voir Books, juin 2013).

LE LIVRE
LE LIVRE

Be Fierce: Stop Harassment and Take Your Power Back de Gretchen Carlson, Center Street, 2017

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