Me Too, les limites d’une révolution culturelle
par Laura Kipnis

Me Too, les limites d’une révolution culturelle

L’affaire Weinstein et la dénonciation du harcèlement sexuel qui a suivi marquent un authentique temps révolutionnaire. C’est le pouvoir aristocratique masculin qui tombe. Reste que les féministes ont tort de mettre dans le même sac toutes les formes de malfaisance sexuelle.

Publié dans le magazine Books, mai/juin 2018. Par Laura Kipnis

© Erik McGregor/Pacific Press/LightRocket / Getty

Devant le Trump International Hotel, à New York, en décembre 2017. Depuis que l'affaire Weinstein a éclaté en octobre, les vannes se sont ouvertes et ne sont pas près de se refermer.

On a d’abord vu d’imposants potentats de l’industrie du cinéma et des médias mordre la poussière. Ont suivi une cohorte de despotes et seigneurs de moindre envergure, employés dans le même secteur. Et puis le phénomène s’est étendu au point d’atteindre la moitié des hommes de Hollywood et des professions plus négligeables, comme la politique. Le vacarme fut entretenu par des experts pontifiants (ceux qui n’avaient pas encore chuté eux-mêmes) s’efforçant d’expliquer ce qui s’était produit, puis de l’expliquer à grands frais, puis d’ajouter encore de nouvelles explications. Car le paysage n’a cessé de changer : bientôt se retrouvèrent à leur tour sur le gril des gens pas si puissants (des journalistes indépendants et des romanciers expérimentaux ont figuré sur une liste qui a circulé sur Internet), et on ne sut plus très bien de quoi l’on parlait : de « virilité toxique » ou de panique masculine ? Mais, au début du moins, l’histoire paraissait claire. Il s’avère que dans les plus hauts gratte-ciel et les hôtels les plus luxueux des économies les plus avancées, de nombreux hommes en vue se sont pris pour des seigneurs féodaux, exigeant un droit de cuissage de leurs vassales, en l’occurrence leurs subordonnées ou des femmes souhaitant pénétrer dans leur fief. Ils prélevaient manifestement une taxe sur l’évolution de carrière des femmes, les moins chanceuses d’entre nous étant obligées non seulement de prêter serment de fidélité à des chefs arrogants, mais aussi de rendre divers types d’hommages sexuels, consistant à flatter leur ego (ce qui est déjà répugnant), à se faire peloter ou à garder le silence après un viol caractérisé. Du point de vue politique, la révélation de l’ampleur du harcèlement sexuel représente un bouleversement sociétal ; une grande victoire dans le combat multiséculaire pour l’égalité des femmes. Cette fois, le champ de bataille est professionnel, et les adversaires massacrés ceux qui font et défont les carrières. Une lutte pour les carrières est certes une révolution bourgeoise – au sens historique, sans connotation négative. Si le corps des femmes est encore considéré comme une propriété, alors une nouvelle Terreur n’avait que trop tardé. Si les femmes en sont encore à s’employer à abolir un privilège aristocratique quelques siècles plus tard, c’est que cette classe sociale doit être liquidée pour que l’égalité civique et économique entre les sexes puisse advenir. Que les agents de destruction aient été des femmes qui se bornaient à raconter publiquement leur histoire est rien de moins que délicieux. Les femmes se racontaient des ragots, se plaignaient, invectivaient – et, soudain, le monde les écoutait (les historiens ont beaucoup écrit sur le rôle qu’ont joué, dans des révolutions précédentes, les commérages et les lieux où ils se colportent, comme les cafés). Chaque histoire qui sortait était plus sordide que la précédente : variations infinies sur le thème de l’ignominie sexuelle. Les révélations n’avaient rien de nouveau, mais le cadre avait changé : le boss aux mains baladeuses, les sollicitations obscènes, la promotion canapé, tout cela n’allait pas continuer comme si de rien n’était. Chaque révolution a ses armes de choix : il fut un temps où c’étaient les mousquets et la guillotine, aujourd’hui c’est le « partage » sur les réseaux sociaux et la dénonciation dans les médias. Ce ne sont plus les têtes qui tombent, mais les carrières : des contrats déchirés, des accords annu­lés, des agents « démissionnés », des comptes de messagerie électronique fermés. Une carrière finie, ce n’est pas rien : à notre époque, c’est tout perdre. Quand The New York Times a dressé la liste de 24 personnalités masculines accusées de harcèlement sexuel, cela faisait songer au spectacle de têtes coupées fichées sur des piques sur la place publique. Le grand absent de la liste était hélas notre tripoteur en chef Donald Trump, qui est parvenu jusqu’ici à esquiver les diverses plaintes pour agression sexuelle déposées contre lui. À propos de ces potentats et seigneurs taillés en pièces : beaucoup d’entre eux, ne peut-on s’empêcher d’observer, n’étaient pas les spécimens les plus attrayants : des hommes ventrus, aux joues flasques ; des gros qui enjoignaient aux femmes de maigrir ; des hommes laids attirés par des secteurs d’activité organisés autour du physique féminin. Ai-je tort de parler du physique de ces hommes ? Je me demande ce que cela fait d’extorquer du sexe à des subalternes quand on est l’un de ces types, un type qui est parvenu à accumuler une part considérable de pouvoir dans le monde, mais qui reste lui. Quand tu te regardes dans la glace, est-ce que tu y vois un grand chasseur blanc dont les femmes sont le gibier de prédilection ? D’accord, tu as gagné, tu es arrivé au sommet, mais chacune de tes victoires n’est-elle pas une petite piqûre de rappel de ta mocheté ? Si la domination sexuelle apaise certains hommes, est-ce parce que quelque part à l’intérieur d’eux vit un avorton chétif et menacé, et qu’extorquer de la soumission sexuelle est une forme de récompense ? Une femme qui était parvenue à repousser les avances d’un producteur de cinéma nu et implorant se souvient qu’il avait fondu en larmes en disant qu’elle le rejetait parce qu’il était gros. On répète en ce moment comme un mantra que le harcèlement sexuel n’est pas une question de sexe mais de pouvoir. Je me demande si cela n’est pas un peu court : l’homme qui n’arrête pas de parler de sexe est-il un homme con­vaincu de son pouvoir ou bien un homme qui essaie désespérément de vous impressionner par ses prouesses ? Ne pas remarquer la précarité du pouvoir encourage la soumission, surtout chez les femmes prises pour cible. Si tant est que les événements récents révèlent quelque chose, c’est que le pouvoir est un pacte social, pas une entité stable. Les despotes avaient du pouvoir tant qu’ils accomplissaient des choses qui profitaient à la société, mais les termes de l’accord peuvent changer brusquement (la force diffère du pouvoir, j’y viendrai). En quête d’analogies politiques, je me suis retrouvée à feuilleter mon vieil exemplaire des Cahiers de prison d'Antonio Gramsci, un manuel utile pour les appren­tis révolutionnaires. Des bouleversements sociaux comme celui que nous vivons – chaotiques et improvisés, mais prédéterminés – se produisent quand à certains échelons on n’accepte plus les conditions existantes et qu’on pose de nouvelles revendications. Gramsci appelle cela la « guerre de position ». Déboulonner le pouvoir ne consiste plus de nos jours à prendre la Bastille mais à changer la façon dont les gens parlent et pensent. Nos soubresauts se présentent sous des habits différents, mais créer une crise d’autorité chez ceux qui sont au pouvoir reste le moyen de faire advenir un nouveau monde. Mais, comme le montrent les événements ­récents, les agents du progrès ne sont pas toujours ceux qu’on attend. De même que l’armée fut un élément essentiel de la déségrégation des Noirs aux États-Unis, on voit aujour­d’hui des entreprises comme News Corp jouer les progressistes sur le harcèlement sexuel. En apparence du moins, car ce qui semble être du progrès peut être aussi un moyen de disperser les protestataires, ­dirait Gramsci. Mais, à propos d’agents improbables, l’une des victoires les plus importantes sur le champ de bataille a été le fait d’une ancienne Miss America, Gretchen Carlson. Dur, dur pour celles qui préféreraient voir les victoires féministes venir de femmes dotées de meilleures références en matière de féminisme. Ce fut une chance pour Carlson que son livre Be Fierce paraisse deux ­semaines après l’annonce de la première vague d’accusations contre Harvey Weinstein. Cela a rappelé au monde qu’elle était celle qui avait allumé la mèche ayant déclenché la déflagration. La plainte déposée en 2016 par Carlson pour harcèlement sexuel contre le patron de la chaîne Fox News, Roger Ailes, lui a valu d’obtenir un chèque de 20 millions de dollars, les excuses de la Fox et la tête d’Ailes sur un plateau porté par Rupert Murdoch fils. (Après quoi Murdoch père a offert à Ailes 40 millions de dollars d’indemnités de départ ; Ailes est décédé l’année suivante.) Malheureusement, rien de cela ne figure dans le livre de Carlson – on ne reçoit pas 20 millions de dollars sans clause de confidentialité. Pour en savoir plus, je vous recommande de lire l’excellent article de Gabriel Sherman sur Ailes et la culture Fox News publié dans le magazine New York (1). C’est par Sherman que nous appre­nons que Carlson a enregistré secrè­tement ses échanges avec Ailes sur son portable pendant un an et demi – dont cette phrase où Ailes dit qu’ils n’auraient pas autant de différends s’ils avaient couché ensemble il y a longtemps – un propos tenu peu de temps avant qu’elle soit congédiée (au bout de onze ans comme présentatrice du journal) et peu de temps après qu’elle se fut plainte du climat sexiste qui régnait chez Fox News, raison pour laquelle Ailes l’avait accusée de « détester les hommes » et rétrogradée. Quand la plainte déposée contre Ailes fut rendue publique, des milliers de femmes de toutes les professions – serveuses, banquières d’affaires, exploi­tantes de plateformes pétrolières – écrivirent à Carlson pour lui faire part de ce qu’elles avaient elles-mêmes vécu. L’essentiel de son livre porte sur ces témoignages. Et ils ne sont pas très réjouis­sants. Le harcèlement sous toutes ses formes est monnaie courante dans tous les secteurs, qu’il s’agisse d’exiger des faveurs sexuelles en échange d’un avantage, de quémander de façon répé­tée un rendez-vous ou des relations ­intimes ou d’infliger un bizutage sexuel aux femmes dans des métiers traditionnellement masculins comme la police ou l’armée. Plus on occupe un emploi précaire, pire c’est. Les employées de la restauration rapide sont particulièrement vulnérables. Ce qui arrive aux femmes qui tentent de résister ou portent plainte pour harcèlement n’est jamais très réjouissant non plus, constate Carlson. Les direc­tions des ressources humaines ne réagissent pas (elles ne sont là que pour protéger l’entreprise) : les harceleurs qui opposent une défense du type : « Vous croyez que j’ai envie de me taper ça ? » (la défense de Trump) sont crus de préférence à leurs accusatrices. Les femmes qui se manifestent doivent s’attendre à ne pas obtenir de promotion ou de poste intéressant, voire à ce que leur emploi soit supprimé. Les rares fois où un chef harceleur se fait virer, la femme qui l’a fait tomber est souvent traitée comme une pestiférée par les anciens alliés de ce dernier. La majorité de celles qui portent plainte pour harcèlement finissent par quitter l’entreprise, ce qui contribue à expliquer que, aux États-Unis, 70 % des femmes harcelées n’en fassent…
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