L’invention de la vie nocturne
par Tim Blanning

L’invention de la vie nocturne

Longtemps, les Européens se sont couchés de bonne heure. La nuit était l’affaire des spectres et des sorcières. Les choses changent au XVIIe siècle, d’abord avec les fêtes de l’aristocratie et l’essor des cafés, puis avec l’avènement de l’éclairage urbain. Les lumières avant les Lumières.

Publié dans le magazine Books, avril 2012. Par Tim Blanning

En 1710, le journaliste et écrivain irlandais Richard Steele écrit dans le magazine satirique The Tatler (« le babillard ») qu’il a récemment rendu visite à un vieil ami de la campagne tout juste arrivé en ville. Mais celui-ci était déjà couché quand Steele s’est présenté chez lui à 8 heures du soir. Il revient le lendemain matin à 11 heures, pour s’entendre dire que son compère vient de commencer à dîner : « En bref, j’ai découvert que mon ami, vieux jeu, suivait religieusement l’exemple de ses ancêtres et respectait les horaires en usage dans sa famille depuis la Conquête normande. » Au cours de la génération précédente, à travers l’Europe, les élites avaient en effet avancé leur pendule de plusieurs heures. Le temps nocturne n’était plus réservé au sommeil ; il était devenu le moment idéal pour toutes sortes d’activités récréatives et mondaines. C’est ce que Craig Koslofsky appelle la « nocturnisation », c’est-à-dire « l’expansion continue des usages sociaux et symboliques légitimes de la nuit », phénomène qu’il gratifie du statut de « révolution dans l’Europe de la Renaissance ». Sa thèse est solidement argumentée, soutenue par un impressionnant éventail de sources, la plupart françaises, anglaises et allemandes. Il y a plus de cinquante ans, Richard Alewyn publiait son étude des divertissements de cour, Das grosse Welttheater (1) [« Le grand théâtre du monde »]. L’ouvrage a eu une immense influence, en tant que tel, mais aussi parce que Jürgen Habermas y a puisé l’essentiel des rares illustrations empiriques émaillant sa thèse sur l’espace public (2), dont le retentissement fut plus grand encore. Alewyn s’intéressait surtout au changement qui se produisit au XVIIe siècle, quand les grandes célébrations quittèrent la rue et les places publiques pour les palais, et le jour pour la nuit. Désormais, les carrosses des courtisans qui rentraient se coucher croisaient les ouvriers en route pour le travail. Koslofsky rend à la perspicacité d’Alewyn l’hommage qu’elle mérite, mais il va beaucoup plus loin. Il place au cœur de son propos le contraste entre la nuit et le jour, l’ombre et la lumière. Le XVIe siècle a pourtant vu s’exacerber l’association entre la nuit et le mal – « Nuit, mère ignoble du triste ennui / Sœur de la mort pesante, nourrice de la douleur », comme disait le poète Edmund Spenser (3). C’était en partie l’effet de l’atmosphère religieuse enfiévrée de l’époque. Tandis que le poète allemand Hans Sachs louait Martin Luther d’avoir sorti l’humanité des ténèbres de la superstition, l’humaniste anglais Thomas More ripostait en identifiant les luthériens à la nuit noire de l’hérésie. Étroitement lié aux querelles confessionnelles, le conflit relatif à la sorcellerie s’intensifiait. Le Malleus maleficarum de 1486, manuel de base du chasseur de sorcières, attachait peu d’importance à la nuit ; un siècle plus tard, elle était bel et bien diabolisée. Satan était désormais tenu pour responsable de tous les « spectres de la nuit », en particulier ceux produits par magie. Ainsi, lors des procès en sorcellerie, les aveux portaient généralement sur deux rituels nocturnes – le pacte diabolique, souvent consommé sexuellement, et le sabbat des sorcières. Peter Binsfeld, évêque suffragant de Trêves, expliquait en 1589 qu’une fois expulsé du paradis, le diable est devenu sombre et obscur, de sorte qu’il commet tous ses méfaits après la tombée du jour.   Le moment des réunions secrètes L’hostilité du christianisme envers la nuit remonte au Nouveau Testament. Sans surprise, les épîtres de saint Paul assimilent l’obscurité au mal, tout comme l’Évangile selon saint Jean : « Moi, je suis la lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres (4). » Cependant, une autre tradition théologique, certes moins ostensible, recommandait d’aller vers Dieu par un chemin peu éclairé. Particulièrement influent, le Pseudo-Denys l’Aréopagite, le penseur syrien du Ve siècle, déclarait : « Dans cette très lumineuse Ténèbre, puissions-nous entrer nous-mêmes. » Ces mots sont empruntés à son Traité de la théologie mystique. Au premier plan de cette tradition figurent deux saints du XVIe siècle, Thérèse d’Avila et Jean de la Croix. Dans son poème La Nuit obscure, Jean lui adresse une louange en des termes qui devancent étrangement le Tristan et Isolde de Wagner : « Ô nuit qui m’as conduit ! / Ô nuit plus aimable que l’aurore ! / Ô nuit qui as uni le bien-aimé avec la bien-aimée, en transformant l’amante en son bien-aimé ! » Jean de la Croix ne pouvait se fier à d’autre lumière que celle qui brûlait en lui, dans son cœur. Seuls ceux qui préféraient l’introspection personnelle au dogme officiel éprouvaient de l’attirance pour le côté obscur. Dans son Hymne au Christ de 1619, John Donne écrivait « Meilleures pour la prière, les églises sans lumière / Pour ne plus voir que Dieu, je me mets hors de vue / Pour fuir les ouragans je choisis / Une éternelle nuit. » Koslofsky puise dans sa connaissance apparemment encyclopédique de la littérature pieuse de l’époque pour démontrer la popularité des croyances de ce type. Les protestants persécutés par les catholiques, et vice versa, étaient également séduits par cette image rassurante de la nuit, moment idéal pour se réunir en secret. Et, bien sûr, il y avait un texte biblique tout prêt pour conforter cette pratique : l’évangile de Jean (Jn, III, 1-3) rapporte que Nicodème « vint de nuit trouver Jésus ». À la longue, l’Église catholique rattrapa son retard, et introduisit de nouveaux rites nocturnes, comme la dévotion des Quarante-Heures, ou les processions de fidèles pendant la semaine sainte. Ces pratiques immensément populaires occupent une place centrale dans les dévotions publiques du XVIIe siècle. La première, qui commémorait les quarante heures…
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