Livre Sacré

Il y a plein de raisons pour lesquelles le livre nous inspire une telle vénération - des bonnes et des moins bonnes : par exemple, du temps lointain où le livre était rare et cher, la possession d'une bibliothèque fournie était un signe extérieur de richesse (aujourd'hui, ça oscillerait plutôt entre choix décoratif et proclamation d'élitisme!). Si par contre l'on regarde du côté des motifs légitimes de vénération, aussitôt, cette évidence : au cœur de la plupart des grandes religions on trouve un livre, et en ce qui concerne l'islam, le judaïsme et le christianisme, ce livre est devenu à la fois le support de la foi et son symbole.
Pourtant, là aussi, il faut y regarder de plus près, car il y a livre et livre. L'objet sacramentel, c'est le texte – pas nécessairement le livre dans sa forme aujourd'hui établie. En fait, ces textes sacrés, voire révélés, ont eu, dès leur origine, une forme multimédia. Prenons le judaïsme - pour commencer par le commencement : la Loi est donnée à Moïse sous forme écrite (« par le doigt de Dieu ») ; elle doit être reproduite partout, « écrite sur les poteaux des tentes », « sur des pierres couvertes de chaux », tandis que ses commentaires, eux, doivent rester oraux ; et bien sûr, absolument aucune image ni sculpture. Dans la pratique, pourtant, des commentaires écrits sont vite apparus, prenant la forme de consignations de dialogues (la Mishna, base du Talmud). Mais toujours aucune image ! Et l'écriture demeure sacrée : la Torah vénérée dans les synagogues ne peut être écrite ou corrigée qu’a la main, la main du scribe consacré, et aucune feuille inscrite en hébreu ne peut être jetée au panier, mais doit être pieusement enterrée.
Par réaction, le christianisme a eu d'emblée une approche plus « multisupports ». L'enseignement du Christ a bien entendu été d'abord recueilli par oral, mais ses propos ont été rapidement consignés par écrit : au moins 15 transcriptions des Évangiles, bientôt autoritairement ramenés à quatre. En parallèle, le socle doctrinal de la nouvelle religion s'est fondé, lui, sur les lettres envoyées par Saint-Paul tout autour de la Méditerranée. L'Apocalypse, enfin, texte mystérieux aux confins du fantastique, doit son immense succès à l'iconographie qu'elle a suscitée – au point, comme le racontent Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, qu'elle circulait souvent sous forme uniquement illustrée, sans texte.
Pourtant, même si Les Écritures se sont incorporées dans des formes multiples- orales, écrites, graphiques, épistolaires, chantées, etc.- c'est le livre, et plus particulièrement le codex, l'assemblage de cahiers permettant une lecture fragmentée et personnelle, qui a servi au christianisme naissant de vecteur privilégié. La lecture est au centre de cette religion, depuis qu'au IVe siècle Saint-Augustin a surpris Saint-Ambroise plongé dans un livre sacré. La « lectio divina » est ensuite devenue un des piliers du monachisme, dont l'industrie principale est vite devenue la reproduction de manuscrits. Martin Luther a ensuite pris le relais en promouvant la diffusion la plus large possible des Écritures en langue vulgaire. Rien d'étonnant donc si le premier livre sorti des presses de Gutenberg a été la Bible. Mais les autres supports n'ont pas été négligés pour autant, ni la musique, bien sûr, ni l'image - le vitrail notamment, que le pape Clément V appelait « la bible des imbéciles ».
Dans le monde islamique, par contre, c'est presque la démarche inverse qui a prévalu. Le Coran a été recueilli, comme la Torah, oralement (mais sur deux décennies, pour Mohamed, alors qu'il n'a fallu que 40 jours à Moïse). Ensuite, les choses ont bifurqué : le Coran était supposé rester sous forme exclusivement verbale (Coran veut d'ailleurs dire : « récitation ») ; il n'a été transcrit par écrit que parce que les premiers califes s'inquiétaient des divergences qui commençaient à apparaître dans le texte sacré, et cette transcription a été faite dans le respect le plus rigoureux de la version orale - même si elle a été effectuée sur des supports aussi variés que la feuille de palmier ou l'omoplate de chameau. Mais l'islam demeure une religion de l'oral, d'où l'image est strictement bannie, et où la version imprimée du livre sacré n'a été accueillie  qu'avec réticence, à la fin du XVIIIe siècle.
Donc pas de quoi s'alarmer si la Bible, changeant une nouvelle fois de vecteur, a envahi le Web. Au point, dit-on, que les applications  de « lecture biblique » sont parmi celles les plus massivement téléchargées sur les iPhone !
Imaginez le désarroi des théologiens de tout poil quand leurs textes sacrés seront non seulement numériques à 100 % mais en plus interactifs !
LE LIVRE
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1968. Le long chemin de la démocratie de Livre Sacré, Cal y arena

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