Mammouths gelés

« On aime la sûreté ; on aime que le pape soit infaillible dans la foi, et que les docteurs graves le soient dans les mœurs », écrivait Pascal. Hélas, l’histoire l’a montré à foison, le pape n’est pas infaillible – n’en déplaise à un dogme réaffirmé contre toute vraisemblance. Et les mœurs des « docteurs graves » laissent à désirer, c’est le moins que l’on puisse dire. La corruption du pouvoir, dénoncée avec une vigueur sidérante par le pape François dans son discours devant et contre la curie romaine, mine la monarchie catholique comme elle le fait de tous les systèmes politiques pyramidaux – et quelques autres. « Quelle importance ? » disent certains, qui préfèrent se moquer de l’archaïque pompe vaticane et souligner la profonde inadaptation des positions de l’Église eu égard à l’évolution des sociétés « avancées ». D’ailleurs, si le catholicisme continue de revendiquer « 1,253 milliard de baptisés » à travers le monde (dernier chiffre annoncé, mais qui peut vérifier ?), la pratique religieuse, le nombre de sacrements et celui des prêtres est en déclin rapide et constant dans les démocraties riches. Pourquoi irait-on se soucier d’une institution en voie de péremption ? Voici trois bonnes raisons de le faire. D’abord, si l’Église recule dans ses terres historiques, elle progresse nettement en Afrique et en Asie, où le nombre des vocations augmente. Ce sont les continents de l’avenir. Ensuite, quand le message du pape ranime certains des fondamentaux les moins contestables du christianisme, comme le souci des pauvres et la mise en cause d’inégalités criantes, il touche juste et paraît même d’une urgente actualité. Les positions crispées de l’Église sur la contraception, l’avortement, le célibat et le sexe des prêtres, les unions homosexuelles, méritent d’être suivies de près, car elles reflètent aussi des clivages non négligeables au sein de nos sociétés. Elles peuvent évoluer, et c’est un autre point d’intérêt : l’Église est loin d’être la seule grande institution du monde actuel à connaître un grave problème de gouvernance. Pensons à l’ONU… Comment faire bouger les grands mammouths gelés de la planète, voilà un beau sujet d’étude pour nos étudiants en science politique.

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