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Francophilies
Temps de lecture 15 min

Marcher est un sport

Il fut un temps où la marche était le principal sport de spectacle aux États-Unis. Une réalité curieusement ignorée par un philosophe français auteur d’un ouvrage à succès sur les bienfaits de cette activité.

«Marcher n’est pas un sport », annonce le philosophe français Frédéric Gros au début de son livre. De quoi énerver Adam Gopnik, qui vient de lire l’ouvrage du journaliste et historien Matthew Algeo sur l’histoire de la marche comme… sport. Second sujet d’énervement pour le critique new-yorkais : dans sa méditation historico-philosophique, Gros ne mentionne « aucun des grands marcheurs new-yorkais, de Walt Whitman à Alfred Kazin (1) », et « aucun des grands livres » sur la marche dans cette métropole qui s’y prête si bien. Pourtant un succès à l’étranger, l’ouvrage de Gros est « étroitement parisien ». L’auteur ne s’est pas abaissé à faire une recherche simple sur Google (« Sport promenade histoire »), se moque-t-il. Troisième sujet d’énervement : c’est à ses yeux un produit caricatural de l’universitaire parisien, alignant les « affirmations oraculaires » – dont « marcher n’est pas un sport » n’est pas la moindre. La marche rapide n’est-elle pas une discipline olympique ?

Entre l’Europe et les États-Unis, les perspectives diffèrent déjà sur tant des choses – en voici donc encore une. Spécialiste des curiosités américaines, Matthew Algeo s’est penché sur l’étrange passion qui a saisi ses compatriotes à la fin du XIXe siècle : la marche sportive. « Le principal spectacle sportif d’alors, écrit Adam Gopnik, consistait à regarder des gens marcher en rond à l’intérieur de grands immeubles », et cela des jours durant. Les marcheurs étaient habillés avec recherche, et chacun avait son style distinctif. Ce qui captivait le public, à vrai dire, c’était la capacité des concurrents à lutter contre le sommeil : « Les foules ne se déplaçaient pas tant pour voir marcher les marcheurs que pour les voir s’effondrer. » Mais il s’agissait bel et bien de foules – des foules populaires. « La classe laborieuse n’avait alors pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent en matière de spectacles sportifs », hasarde Adam Gopnik en guise d’explication du succès de ces insolites compétitions, pour lesquelles il a fallu construire des stades spécifiques, en particulier l’ancêtre du Madison Square Garden.

Mais en fait, ce clivage Nouveau Monde/Vieux Continent est ici, comme souvent, un tantinet artificiel. La « marche sportive » est indéniablement une spécificité américaine ; mais la marche « intellectuelle » est l’apanage de la planète tout entière. Si le record en matière d’utilisation de la discipline à des fins créatives va sans doute au poète anglais Wordsworth (pour composer son œuvre, il aurait parcouru à pied l’équivalent du tiers de la distance Terre-Lune), le chantre de la créativité pédestre est l’Américain Henry David Thoreau, évoqué par Frédéric Gros pour illustrer ce qu’il appelle la marche contemplative. Dans ses écrits (2) il a non seulement théorisé mais sanctifié ce « noble art », qu’il pratiquait à raison de quatre heures par jour minimum. « Il me semble que c’est au moment où mes jambes commencent à bouger que mes pensées commencent à couler », disait-il, pratiquement dans les mêmes termes que Montaigne (« Mon esprit ne va si mes jambes ne l’agitent ») ou Rousseau (« Je ne puis méditer qu’en marchant. Sitôt que je m’arrête je ne pense plus, et ma tête ne va qu’avec mes pieds »). Tous les marcheurs-penseurs du monde sont bien sur le même pied !

Ce sont d’ailleurs deux chercheurs américains qui peuvent se targuer d’avoir récemment démontré l’existence du lien entre la marche et la créativité (3). Ils ont effectué des tests comparant la stimulation intellectuelle suscitée par la marche, en extérieur et en intérieur, à celle générée par la position assise dans les mêmes conditions (y compris à l’extérieur en chaise roulante). Le résultat est sans ambiguïté : la marche encourage « le libre flot des idées », et c’est à l’extérieur qu’elle suscite dans l’esprit « les analogies les plus novatrices et les plus fécondes ». Quant à savoir pourquoi… Frédéric Gros propose bien une piste : parmi les choses que l’on ne peut pas faire en marchant, il y a la lecture ; donc la marche libérerait « la pensée des autres volumes » et stimulerait l’originalité créatrice. Mais l’examen scientifique du phénomène demande à être poussé plus avant, les chercheurs américains reconnaissant eux-mêmes « n’avoir fait que quelques pas vers l’élucidation du mystère ».

Marcher sert donc à beaucoup de choses, si l’on songe aussi à son intérêt aux yeux des cardiologues et autres weight watchers. Mais, écrit Frédéric Gros, « il faut marcher longtemps pour réapprendre à s’aimer ».

 

1| Alfred Kazin, décédé en 1998, était un célèbre critique littéraire américain.

2| Pedestrianism: When Watching People Walk Was America’s Favorite Spectator Sport (« Le pédestrianisme : quand regarder les gens marcher était le principal sport spectacle en Amérique »), Matthew Algeo, Chicago Review Press, 2014.

3| Notamment Walking (« Marcher »), 1862.

LE LIVRE
LE LIVRE

Marcher, une philosophie de Marcher est un sport, Champs Essais, Flammarion

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