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Marie-Antoinette, c’est Lady Di

La culture de la célébrité trouve son origine dans le Paris ou le Londres du XVIIIe siècle, avec des personnages aussi différents que Rousseau ou Marie-Antoinette. C’est à cette époque qu’émergent ces nouvelles figures, auxquelles les gens ordinaires se raccrochent pour donner du sens à leur quotidien. Une transformation de la conscience collective liée à l’expansion des médias, aujourd’hui démultipliée par la télévision et Internet.


©Sony Pictures Entertainment

Sofia Coppola campe Marie-Antoinette (Kirsten Dunst) en adolescente américaine. Un anachronisme pas tout à fait dépourvu de justesse.

Un des plus fameux incipit du roman moderne – « Le passé est un autre pays : là-bas, on y fait les choses différemment » (L. P. Hartley, Le Messager, 1953) (1) – a migré de la littérature à l’histoire pour devenir un dogme chez les historiens, à savoir : pas d’anachronismes !

« Marie-Antoinette, c’est lady Di. » La première phrase de l’étude historique d’Antoine Lilti sur la célébrité contrevient directement à cette injonction. La remarque, formulée par Francis Ford Coppola sur le tournage de Marie-Antoinette (2006), écrit et réalisé par sa fille, Sofia Coppola, est un splendide anachronisme. Tout comme le film, où la fraîcheur juvénile de la reine, interprétée par Kirsten Dunst en adolescente américaine, sert de contrepoint au protocole suffocant de la cour de Louis XVI, somptueusement saisi dans tous ses détails par des caméras filmant à Versailles même.

Mais au lieu de ne voir dans ce film qu’une tentative ratée de reconstitution, Antoine Lilti le vante comme l’expression de ce qu’il appelle la « culture de la célébrité », un phénomène bien établi sur les deux rives de l’Atlantique, qui a d’abord pris corps à Paris et à Londres aux environs de 1750 avant de se répandre dans le monde entier. Jusqu’en Corée du Nord, semble-t-il, où l’interprétation hollywoodienne du culte consacré à Kim Jong-un dans L’Interview qui tue ! a provoqué une confusion explosive entre image et réalité qui n’est pas sans rappeler le triste sort de la jeune reine (2).

Ce n’est pas qu’Antoine Lilti soit lui-même un féru de l’anachronisme. Il considère au contraire la célébrité d’un point de vue historique, et il l’explore avec toute la rigueur et l’originalité qu’il avait déployées dans son livre précédent, Le monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle (2005). Mais il prend la remarque de Coppola au pied de la lettre. Non seulement il existe une réelle analogie entre Marie-Antoinette et la princesse Diana, soutient-il, mais Voltaire et Rousseau ont eux-mêmes quelque chose en commun avec Elvis Presley et Marilyn Monroe. Ce quelque chose, selon Antoine Lilti, c’est la célébrité. Mais de quoi s’agit-il précisément ?

Antoine Lilti situe la célébrité entre deux autres notions plus anciennes : la réputation – le jugement porté sur une personne par d’autres personnes qui sont en contact relativement proche avec elle ; et la gloire – le renom obtenu grâce à de grandes actions, qui va bien au-delà du champ des contacts individuels et dure bien plus longtemps que la vie de la personne célébrée. Comme la réputation, la célébrité a quelque chose d’éphémère. Comme la gloire, elle touche le plus grand nombre, mais de façon unidirectionnelle : quelqu’un de célèbre est connu de beaucoup de gens, mais qu’il (ou elle) ne connaît pas. Cette connaissance est à vrai dire superficielle. Elle porte sur une image véhiculée par les médias, qu’il s’agisse de brochures imprimées et de grossières gravures sur bois ou bien de films et de Facebook. La célébrité est aussi à double tranchant. On la désire, mais une fois obtenue elle peut entraîner de pénibles conséquences, telles que le sentiment d’être prisonnier de son personnage public tout en étant atteint dans son moi véritable.

Cette thèse peut sembler familière, parce que la célébrité est devenue un thème favori des sociologues et analystes de la culture ainsi que des journalistes. On peut en saisir toutes les nuances en consultant une anthologie très pratique, The Celebrity Culture Reader (« Manuel de la culture de la célébrité ») (3). Antoine Lilti a recours à ce genre d’ouvrages, mais il élève l’étude de son sujet à un niveau supérieur : il en analyse l’historique, allant même pour provoquer ses lecteurs jusqu’à frôler l’anachronisme, sans toutefois tomber dedans.

Parmi ses études de cas figure Nicolas de Chamfort, un célèbre écrivain et homme d’esprit du Paris du XVIIIe siècle, qui définissait railleusement la célébrité, quand le mot a commencé à être largement utilisé en français, comme « l’avantage d’être connu de ceux qui ne vous connaissent pas ». Mais, comme le fait remarquer Antoine Lilti, on transforme souvent à tort cette citation en « l’avantage d’être connu de ceux que vous ne connaissez pas ». Dans sa forme exacte, le mot de Chamfort fait référence à quelque chose de plus insidieux qu’une dissymétrie dans la connaissance : un nouveau type de public, ces gens qui prennent pour argent comptant les images des écrivains fameux véhiculées par les revues littéraires, les ragots de café, et les pauvres gravures colportées dans les rues par les marchands ambulants.

 

Dans sa soif d’informations, ce public avide essaie de pénétrer la vie privée des écrivains, tandis que ceux-ci s’efforcent de garder par-devers eux ce qui peut bien demeurer d’eux-mêmes – bien peu de chose, en fait : c’est par ironie que Chamfort emploie le terme « avantage ». Un autre mot de Chamfort proclame que « la célébrité est le châtiment du mérite et la punition du talent ». Lorsqu’il fut devenu lui-même une célébrité, il trouva le prix trop lourd. Il cessa de publier et se retira de la vie publique jusqu’à ce que la Révolution promette de transformer la relation entre écrivain et public. Mais la Révolution ne tint pas sa promesse, et, dans l’ampleur de sa désillusion, quand il fut sur le point d’être arrêté pendant la Terreur, Chamfort tenta de se suicider et finit par mourir des suites des blessures qu’il s’était lui-même infligées.

Le cas de Chamfort peut paraître trop théâtral pour illustrer les tensions inhérentes aux premières atteintes de la célébrité, sans même parler de la vie des célébrités actuelles. Et pourtant, fait valoir Lilti, les médias d’aujourd’hui font subir une pression considérablement accrue aux personnages publics, intensifiant le décalage entre leur être public et leur être privé, au point que la perte du sens du moi privé peut conduire à la perte de la vie elle-même. Après avoir longuement évoqué ce problème chez Rousseau, il évoque les morts de Marilyn Monroe et de Kurt Cobain. Faudrait-il ignorer ces parallèles comme autant d’anachronismes ?

Considérez l’actuelle omniprésence de la célébrité. Le mot apparaît chaque jour dans chaque journal, et on le trouve partout sur Internet. Dans le New York Times du 19 décembre 2014 parut un long article sur les « guest stars » qui entouraient Stephen Colbert lors de la dernière émission de son fameux « Colbert Report » (4). L’article s’interrogeait sur la nature du moi chez des gens comme Colbert : comment ferait celui-ci, « après avoir abandonné son personnage fictif sur la chaîne Comedy Central, pour redevenir lui-même dans “The Late Show” ? » La réponse était rassurante : « En fait, sur le plateau, il n’aura pas plus besoin d’être vraiment lui-même que David Letterman, Jimmy Kimmel ou Seth Meyers (5). Les talk-shows sont des performances d’acteurs, sauf que le présentateur incarne son propre rôle plutôt qu’un personnage fictif. Mais le personnage public présenté n’a souvent pas grand-chose à voir avec la personne réelle du privé. »

Cela peut sembler une évidence aujourd’hui, mais au XVIIIe siècle l’expérience était nouvelle, à une époque où les médias étaient en train d’acquérir une puissance sans précédent et où la notion de célébrité était en cours d’élaboration. Le mot existait certes déjà, mais il avait initialement une autre signification : « célébrité », qui vient du latin celebritas, désignait au XVIIe siècle une cérémonie officielle solennelle. Antoine Lilti montre que dans son sens moderne le mot apparaît dans les dictionnaires vers 1720 et qu’il ne se généralise qu’après 1750, comme on peut le constater grâce aux statistiques fondées sur les données analysées par Google Ngram (6). (En anglais, celebrity a connu la même évolution, mais son usage a été rendu plus compliqué par la connexion avec le mot fame (renommée).

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Et, pourtant, « célébrité » n’équivaut pas précisément à une idée – c’est un phénomène qui ne peut pas s’appréhender selon les méthodes habituelles de l’histoire des idées. La célébrité relevait de ce que les Français appellent l’« imaginaire collectif ». C’était un nouvel élément du paysage mental commun à la population tout entière, une nouvelle catégorie de pensée des gens ordinaires pour tenter de rendre compte des expériences de la vie quotidienne.

Antoine Lilti montre comment ces expériences se sont combinées pour ouvrir un nouvel « espace conceptuel » dans le Paris et le Londres du XVIIIe siècle. Les causes en ont été analysées depuis longtemps par les spécialistes d’histoire sociale : urbanisation, croissance d’une économie de consommation, augmentation de la richesse et expansion des industries culturelles, notamment des médias imprimés. Livres, journaux, magazines, brochures, gravures étaient omniprésents – en vente dans les vitrines ou sur les étalages des magasins, déployés sur les paniers des marchands ambulants, collées sur les façades des bâtiments, passant de main en main dans les coffee houses londoniens ou loués dans les cafés parisiens – immanquables partout où se rassemblait le public.

Les concepts de public, d’espace public et d’opinion publique sous-tendent l’analyse d’Antoine Lilti. On les retrouve fréquemment dans les travaux actuels d’histoire sociale, et Antoine Lilti puise abondamment dans les ouvrages bien connus des sociologues Jürgen Habermas, Edgar Morin et Pierre Bourdieu, parmi d’autres. Mais il s’inspire aussi des écrits de Gabriel Tarde, un sociologue du XIXe siècle dont les idées, éclipsées par celles de son rival Émile Durkheim, connaissent aujourd’hui un renouveau, notamment grâce aux travaux d’Elihu Katz et de Bruno Latour (7).

Tarde rattachait le développement de la conscience collective à l’expérience de la lecture, notamment celle des journaux. Tout en consultant les nouvelles du jour, faisait-il valoir, le lecteur réalise que d’autres font exactement de même au même instant. Il développe un sens de la communauté, même s’il ne connaît pas les autres lecteurs ; et, à mesure que les nouvellesse propagent grâce aux conversations, notamment dans les cafés, ce lectorat se transforme en public, lequel s’exprime sous la forme d’une opinion publique.

 

«Les noms font les nouvelles » – l’adage américain aurait bien sa place dans l’étude d’Antoine Lilti, bien qu’il ne le mentionne pas. Les nouvelles se cristallisent en effet autour de personnes connues, spécialement dans ce type de journalisme qui privilégie ragots et scandales. L’analyse par John Brewer du journalisme populaire dans « Un meurtre sentimental » (8) contient une description de « Têtes à têtes », une rubrique dans le Town & Country Magazine des années 1760 où sont montrées de face les silhouettes de personnages éminents au-dessus du texte détaillant leurs amours scandaleuses. Dans les années 1770, Henri Bate, connu sous le surnom de Révérend la Brute, et William Jackson, alias Docteur Vipère, transformèrent le Morning Post et le Morning Herald de Londres en feuilles à scandale à grand tirage, bien plus diffamatoires que les tabloïds d’aujourd’hui.

À Paris, semblable forme de journalisme n’a pas pris corps, mais les biographies scandaleuses connues sous le nom de « vies privées » étaient très largement diffusées sous le manteau. Les « vies privées » étaient jetées en pâture au public en même temps que la presse imprimait sa marque sur l’imaginaire collectif des lecteurs du XVIIIe siècle. En renversant complètement la distinction privé/public, les médias ont transformé la célébrité en torture pour beaucoup de gens, qui ont alors connu les mêmes souffrances que les stars de cinéma d’aujourd’hui.

Antoine Lilti n’hésite d’ailleurs pas à appliquer le mot « star » à des personnages du XVIIIe siècle, et celui de « fan » à leurs admirateurs. Bien entendu, il entend ainsi provoquer un choc et ébranler les visions schématisées du passé, qui se sont pétrifiées en dogmes. Là où d’autres historiens cherchent à détecter les points de rupture, lui discerne une continuité ; il développe son analyse sur une période inusitée, de 1750 à 1850, avec quelques percées dans le XXe siècle, comme si la Révolution française n’avait pas produit de transformation décisive de la conscience collective. Du coup, il traite Mirabeau et Napoléon comme des célébrités, happées dans le même cycle d’adulation et d’ambiguïté que Rousseau avant eux et Sarah Bernhardt après.

 

Pour extravagante qu’elle puisse paraître, il y a beaucoup à dire en faveur de cette approche. Antoine Lilti ne rejette pas les interprétations classiques des révolutions – ni 1789, ni 1830, ni 1848 ; il n’a pas non plus pour ambition d’écrire l’histoire intégrale de la célébrité. Il cherche plutôt à en étudier les « mécanismes », en montrant comment les éléments de base se sont combinés après 1750 et le sont restés jusqu’à ce jour.

Samuel Johnson, explique-t-il, avait compris comment le désir de renommée pouvait s’emparer d’un écrivain et, une fois celle-ci obtenue, comment elle pouvait le couper de ses semblables et le priver de son moi véritable, désormais transformé en denrée publique. Même Benjamin Franklin avait parfaitement compris combien le culte de sa propre personnalité, qu’il avait habilement organisé à Paris – le quaker au franc-parler, le scientifique intrépide, l’homme du peuple et « cher papa », dont l’image était reproduite à l’envi sur des gravures, des statuettes et autres babioles – pouvait le rendre ridicule, une fois réduit au niveau d’une poupée ou d’une tasse en faïence.

Voltaire aussi craignait que les images de lui circulant parmi la population – en particulier les dessins que Jean Huber avait tirés de sa vie privée – ne l’exposent au ridicule, la puissance qu’il redoutait le plus. En fait, Voltaire ne cadre pas vraiment avec modèle de la célébrité façon Antoine Lilti, alors que Rousseau, lui, en est l’incarnation parfaite : sa soudaine conquête de la gloire lors de la publication du Discours sur les sciences et les arts en 1750 lui inflige de telles souffrances – par la propagation de ce qu’il pense être une fausse image de lui-même – que l’on peut voir dans ses derniers écrits, tout spécialement Les Confessions et Rousseau juge de Jean-Jacques, une tentative pour exorciser cette malédiction.

C’est une véritable gageure que de donner une interprétation originale de la vie et des œuvres de Rousseau, après toutes les études dont celles-ci ont depuis si longtemps fait l’objet. Mais Antoine Lilti parvient pourtant à imposer sa propre lecture. Il reconnaît que chez Rousseau l’obsession de la conspiration peut être considérée comme de la paranoïa ; mais il montre que c’est aussi l’expression d’un sentiment de distanciation, une réaction à la surexposition publique.

L’avalanche de lettres de fans, les multiples reproductions de son portrait, l’incessante réédition de ses livres, tout comme le moindre contact avec le monde extérieur, prouvent à Rousseau que le public s’est annexé Jean-Jacques (par ailleurs la seule célébrité de son époque à être connue sous son prénom, avec le Grand Thomas, le fameux arracheur de dents du Pont-Neuf – un prélude à Elvis et Marilyn).

 

Jean-Jacques tentera de sauver son moi authentique, le « Rousseau », en échappant au public. Mais il ne trouvera le repos ni dans la fuite en Suisse, ni auprès de Hume, ni même dans l’obscurité de Paris comme anonyme copiste de musique. Partout il verra des ennemis dissimulés sous le masque de bienfaiteurs, ou des tourmenteurs qui se prétendront transportés par ses écrits et profiteront de l’intimité ainsi créée pour s’accaparer son âme.

Un cas limite ? Sans nul doute, mais Antoine Lilti détecte chez Jean-Jacques Rousseau les mêmes éléments que dans d’autres exemples, de Marie-Antoinette et Mirabeau à Chateaubriand, lord Byron, Liszt, la reine Victoria, Garibaldi et, de l’autre côté de l’océan, George Washington et Andrew Jackson. On peut évidemment juger cette sélection critiquable et suggérer des contre-exemples. Mais autant faire acte de sagesse et savourer ce grand tour des XVIIIe et XIXe siècles pour ce qu’il est : une façon de présenter ce que l’on connaît bien dans une perspective inconnue.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 21 mai 2015. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. Presses de la Cité, 1971.

2. Evan Gold Berg et Seth Rogen, 2014.

3. P. David Marshall, Routledge, 2006.

4. Où Stephen Colbert se présentait en plouc de droite à des fins satiriques.

5. Animateurs de shows sur CBS, ABC et NBC.

6. Application de Google permettant de suivre l’évolution de la fréquence d’utilisation d’un mot.

7. L’Économie, science des intérêts passionnés, La Découverte, 2008. Les idées de Tarde ont beaucoup en commun avec celles qu’expose Benedict Anderson dans Imagined Communities (Verso, 1983), bien que ce dernier n’y fasse aucune référence [note de Robert Darnton].

8. A Sentimental Murder: Love and Madness in the Eighteenth Century (« Un meurtre sentimental : amour et folie au XVIIIe siècle »), Farrar, Straus & Giroux, 2005.

LE LIVRE
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Figures publiques. L’Invention de la célébrité de Antoine Lilti, Fayard, 2014

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